Justice d'État, justice populaire

Comme beaucoup de féministes, j'ai été effarée de voir entrer le harcèlement de rue dans le droit, sous la forme de contraventions pour « outrage sexiste » en l'absence de plainte des personnes victimes et à l'appréciation de la seule maréchaussée. C'est potentiellement Jean-Claude le flic qui bat sa femme et qui fait des blagues sexistes devant sa collègue, soit un vrai spécialiste de la question, qui décide si la manière dont on vous a adressé la parole est bien sexiste. J'ai alors découvert que c'était le cas de toutes les violations de la loi sanctionnées par l'État. Vous pouvez bien porter plainte mais ce sera soit pour demander des dommages et intérêts dans le cadre d'un procès civil, soit pour attirer l'attention de l'État sur un délit ou un crime dont il jugera de la gravité non pas au regard de ce qui vous est arrivé mais au regard du bien public, soit de son bien à lui.

Nombreuses sont les victimes qui se plaignent de ne pas être prises en compte dans un procès, qui en sortent frustrées, n'ayant pas reçu un mot de la part du ou de la prévenue qui peut écoper d'une peine sévère. Beaucoup de victimes ou de familles en parlent comme d'une nouvelle violence qui leur est faite et j'ai toujours l'intuition qu'elles seraient capables de faire tomber la peine pour un geste de repentance. Or il arrive souvent que les prévenu·es ne soient pas en état de répondre aux attentes des victimes (1) et surtout le procès pénal n'est pas un endroit pour réparer les torts qu'elles ont subis. C'est le procès fait par l'État contre ce qu'il estime être des menaces à son encontre. Désolée de briser le rêve mais non, vous n'obtiendrez jamais justice si l'on vous fait du mal, au mieux il s'agira d'une coïncidence entre l'agenda de l'État et ce que vous pensez être vos besoins.

D'autre part le respect des hiérarchies sociales prive beaucoup d'entre nous de justice. Du rapport à la police jusqu'à la justice, les justiciables ne sont pas égaux devant la loi. Comportements plus déviants des « classes dangereuses », qui sont aussi plus précaires matériellement, déviances moins acceptables également (par exemple la petite délinquance comparée à la délinquance économique) et enfin inégale sévérité de la police et des juges selon la classe et l'origine ethnique. Pour parler de déviances généralisées, sur la route tout le monde n'est pas traité de manière équitable (ici une émission très stimulante autour de la « conduite en état de personne de couleur » aux États-Unis). Je crois avoir déjà raconté ici comment un impeccable savoir-être petit-bourgeois et une ascendance européenne nous ont valu, avec des camarades, de nous partager une amende de 11 euros pour une succession d'entorses au code de la route tellement longue qu'elle en était devenue comique aux yeux de gendarmes.

Les autrices du Genre du capital, Céline Bessière et Sibylle Gollac, explorent justement le fossé entre un droit qui en théorie traite à égalité hommes et femmes et les pratiques de professionnel·les, hommes et femmes, qui avantagent massivement les hommes. De manière plus dramatique, les femmes qui tuent leur conjoint sont punies environ trois plus sévèrement que les hommes qui tuent leur compagne alors même qu'on sait qu'ils tuent le plus souvent par dépit de ne pas contrôler l'autre, quand elles tuent le plus souvent pour se défendre ou défendre leurs enfants (les chiffres sont un peu datés mais il en existe peu).

Et quand on demande soi-même justice, la familiarité avec la loi (avoir des ami·es juristes, connaître le nom d'un·e avocat·e adapté·e, ne pas hésiter à lâcher cent euros ou plus pour un conseil juridique) aide à faire valoir ses droits. Ou pas, si on manque du capital économique et social. Bref, la justice d'État, malgré les promesses d'égalité et d'équité, peine à faire justice aux classes populaires et groupes minorisés. Ce manquement se renforce avec la corruption, il est souvent interprété comme une faiblesse, mais il se murmure aussi que l'État servirait délibérément les classes dominantes.

Aussi proposer d'autres justices, attentives aux besoins des personnes et à leur protection, au service d'un projet émancipateur, est-il une des tâches auxquelles doivent s'atteler les personnes qui souhaitent rompre avec cette société-ci. Les essais peinent à me convaincre, au point de me faire regretter quelques principes de la justice dite bourgeoise.

Il y a quelques années, j'assistais à l'exclusion d'un relou d'un lieu militant. Comme d'autres avant lui, lors d'un événement festif qui brassait large, il avait insisté auprès d'une femme qui disait non ou bien il avait mis la main sur son corps sans son accord. Et comme d'autres avant lui, il avait été expulsé manu militari parce que le lieu tente de faire prévaloir le respect pour les personnes en refusant toute agression sexuelle ou comportement discriminant. Une condamnation en bonne et due forme suivait donc, en son absence, à l'assemblée générale suivante et je constatais avec étonnement que cette sentence n'était pas limitée dans le temps, par une durée fixe ou dans l'attente d'un geste de la part du harceleur. Comme s'il s'agissait d'exclure du corps un parasite toxique, comme s'il s'agissait d'une « pomme pourrie », comme si le relou allait rester un relou toute sa vie, incapable de comprendre pourquoi il portait tort aux femmes de l'assemblée, incapable de s'amender. Je me suis vu répondre qu'il pourrait éventuellement revenir faire amende honorable, sauf qu'en son absence, sans exposé des motifs ni discussion avec lui, le type était simplement tricard ad vitam aeternam et il lui aurait fallu une bonne dose d'optimisme pour revenir s'humilier en demandant une réintégration dont il n'avait jamais été question lors de son expulsion. Nul doute qu'il était plus facile pour lui d'aller relouter les meufs dans des endroits moins réglo.

Des sentences à perpétuité sont prononcées et à la fin on a oublié pourquoi Untel est tricard à tel endroit (et donc dans tous les endroits amis). M'inquiétant un jour des raisons pour lesquelles un militant parmi les plus actifs de la ville était le malvenu dans un lieu, j'ai appris qu'il n'en avait jamais été exclu, il s'agissait d'une vieille affaire qui s'était sclérosée, personne ne savait trop pourquoi, peut-être parce qu'il avait défendu un pote violeur mais c'était pas sûr. Depuis des années, sur les quelques loisirs que lui laissent ses activités militantes par ailleurs louables, le mec en question passe donc son temps à chier sur ce qu'il appelle le « milieu ridicule », non sans raison mais avec une constance qui fait pitié. Et c'est peu de dire que personne n'avance dans la reconnaissance du viol en question puis qu'il consacre encore, des années après, ses écrits à se moquer de la victime et de sa plainte (2). Absence de défense et de proportionnalité, amalgame et enjeux affinitaires, prévention réduite à la menace d'exclusion, toujours incompréhensible pour qui la subit et donc sclérose des conflits aux dépens notamment des victimes… Les problèmes sont réglés, imagine-t-on, par simple effacement des personnes.

J'ai aussi fait les frais d'une telle condamnation. Suite à une discussion très dure lors de laquelle je défendais le texte écrit par deux femmes et moi contre trois hommes qui ne voulaient rien en garder, exaspérée, j'ai cassé un miroir de maquillage récupéré dans la rue. À l'instigation de quelques hommes dont deux qui étaient partie prenante du conflit, j'ai été traduite devant un tribunal populaire, une table ronde où chacun·e s'est exprimé·e, les présent·es et les absent·es, ceux qui avaient cassé du mobilier le même week-end de bouclage mais dans une ambiance ludique ou pour une bonne raison alcoolisée, celui qui parlait de ses « ressentis » bousculés par mon geste mais qui n'avait pas remarqué quand, assise à côté de lui, j'avais failli m'effondrer en pleurs, celle qui se plaignait de ma « violence » mais n'allait pas cesser de me proposer de copiner avec elle. Tout ce beau monde m'avait laissée parler, rappeler les faits, assurer ma défense, croyais-je. Deux personnes avaient refusé le récit qui s'imposait alors (« Aude est violente ») et suggéré que nous qui documentions l'actualité politique locale et les mauvaises actions des barons du Nord, nous avions vu d'autres « violences » que la mienne. J'avais été exclue symboliquement mais comme c'était moi (que j'écrivais dans un canard plus prestigieux et que je faisais souvent la vaisselle), j'avais été immédiatement réintégrée. Deux semaines plus tard, l'un de mes deux avocat·es improvisé·es lors de la mascarade m'avouait n'avoir pas même entendu, bien que je l'aie articulée, cette histoire de discussion bien trash où je m'étais battue pour sauver un texte de la poubelle. Le récit « Aude est violente » avait été amputé de la partie où on tentait de me réduire au silence : ma colère avait surgi de nulle part, incompréhensible et aussi inacceptable qu'étaient appréciés les accents bien martiaux et virils du journal. Des efforts de médiation engageant d'autres groupes militants n'ont jamais permis au groupe du journal de revenir sur ce désastreux passage de leur histoire pourtant pas toujours glorieuse. Mais je remercie encore les camarades qui ont essayé et l'équipe d'un colloque sur l'anarchisme qui m'a permis d'y assister sans croiser mon principal agresseur de ce soir-là (3).

Quelques années plus tard, j'ai participé à l'une de ces tables rondes justicières, craignant à juste titre qu'elle finisse comme celle que j'avais connue mais participant finalement à l'hallali sous prétexte d'une intervention de la prévenue qui me semblait de mauvaise foi. Je ne suis pas très fière de moi. Quelques semaines avant, j'avais cru entendre lors d'une discussion très dure que la camarade avait fait état de son expérience de la prostitution alors qu'elle était réfugiée politique mais cela avait échappé aux autres, qui ne l'avaient peut-être pas entendue, lui reprochant pourtant sa position sur le sujet à l'encontre de celle (monolithique, évidemment) des « personnes les premières concernées ».

Certes personne n'est privé·e de sa liberté à l'issue de ces piloris artisanaux. Mais perdre l'engagement qui vous a fait vibrer pendant des mois ou des années, et les camarades qui vont avec, est douloureux. Cela mériterait au moins quelques efforts supplémentaires dans l'établissement d'un récit commun. Parce que là, je ne vois pas la différence avec la justice populaire que promeut l'extrême droite dans un sens qui est au fond très insultant pour ce peuple dont nous sommes : accès de haine aussi vite arrivés qu'oubliés, impossible nuance, arbitraire, absence de proportionnalité, remise en cause des libertés civiles sous prétexte que l'arsenal juridique actuel est « hermétique à la volonté populaire » car la constitution devrait être réécrite à chaque fait divers.

Nous devons faire mieux, penser une justice qui ménage les besoins des victimes et pose comme principaux objectifs la réparation des torts et la protection de toutes les personnes plutôt que le bien-être des petites majorités, une justice qui parie sur l'humanité des personnes qui font du mal à autrui (lesquelles doivent sortir changées de ces procédures), des pratiques qui contribuent à la discussion, à la diffusion et à la mise en œuvre de nos valeurs, qui renforcent nos rangs plutôt que de les éclaircir.

(1) Anne-Marie Marchetti raconte qu'il arrive que les prévenu·es soient lors des procès très médicamenté·es pour pallier leur mauvaise santé psychologique. Leur apathie, perçue comme de l'indifférence, leur est alors reprochée. Perpétuités. Le Temps infini des longues peines, Plon, 2003.
(2) « Huit ans après une coucherie de fin de soirée, dans l'ivrognerie partagée, la fille s'estime victime d'un viol. » Tom J'aurais, « Alors du coup », 2019, sur les meilleurs sites web.
(3) Le récit complet que j'en ai fait est disponible ici.

Commentaires

1. Le mercredi, 11 novembre, 2020, 18h18 par Aude

J'avais abordé des questions assez similaires dans un billet proposant des pistes pour abolir la police.
http://blog.ecologie-politique.eu/p...

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