Imbrication

imbrication.jpg, fév. 2021Jules Falquet, Imbrication. Femmes, race et classe dans les mouvements sociaux, éditions du Croquant, 2020, 302 pages, 15 €

Depuis plus de trente ans, la sociologue Jules Falquet travaille sur les mouvements féministes et lesbiens en Amérique latine et dans les Caraïbes (ou Abya Yala, un terme autochtone qui se diffuse sur le continent). Imbrication est un riche recueil d’articles réécrits à partir de ses travaux antérieurs sur divers terrains de recherche : avec des militantes salvadoriennes peinant à faire valoir leurs droits auprès de leurs camarades révolutionnaires ; avec des Indiennes du Chiapas qui édictent leurs droits en tant que femmes malgré des conflits de loyauté avec leurs communautés ; autour d’un collectif d’intellectuelles lesbiennes noires aux États-Unis qui observent l’imbrication de rapports sociaux qui leur sont tous défavorables ; avec des féministes noires posant les bases de leur engagement au niveau continental ; avec des féministes latino-américaines observant l’ONGisation de leur mouvement. Ce sont toutes des femmes en lutte mais majoritairement des intellectuelles (lesbiennes, ce que rappelle Falquet, qui se présente elle-même comme lesbienne, blanche et appartenant à la petite bourgeoisie académique) et même si leurs débats semblent nourris d’expériences militantes et d’organisation populaire, il n’est pas toujours facile de comprendre le lien entre théorie et pratiques.

J’ai donc beaucoup hésité avant de chroniquer cet ouvrage, plutôt adressé à des intellectuelles qui maîtrisent bien les contextes et les concepts – et qui, à l’instar de tant de publications universitaires, manque d’un (bon) travail de correction ortho-typographique (beaucoup de fautes d’inattention sont restées dans le texte). Mais ce qui a fini de me décider, c’est le contexte dans lequel ce livre nous arrive, c’est la prégnance en France de clichés dont celui selon lequel les « vieilles » féministes seraient d’un universalisme étroit tandis que les « jeunes » seraient intersectionnelles. Jules Falquet s’appuie sur le travail de féministes matérialistes francophones comme Nicole-Claude Mathieu qui, il y a maintenant cinquante ans, pensaient déjà l’articulation entre rapports de classe socio-économique et de « race » (Colette Guillaumin).

L’intersectionnalité théorisée par Kimberlé Crenshaw a été reprise depuis les années 2000 dans la doxa des grandes institutions internationales (celles qui accompagnent les politiques néolibérales en leur apportant un supplément d’âme), au point de devenir un « buzzword » d’après une des interlocutrices de Falquet. C'est un aspect mal connu en Europe, et qui aurait pu faire l'objet de plus longs développements dans le livre. Cette intersectionnalité pose un problème qu’Ochy Curiel, militante lesbienne noire dominicaine quinquagénaire vivant aujourd’hui en Colombie, exprime ainsi : elle « tend à un multiculturalisme libéral qui prétend reconnaître les différences en les incluant dans un modèle de diversité sans interroger les raisons qui provoquent cette nécessité d’inclusion ». Cette intersectionnalité, toute occupée de questions d’identité d’individus ou de groupes, a évacué les rapports sociaux.

« Penser plutôt en termes de rapports sociaux (de sexe, de classe et de race) comme le proposent les féministes matérialistes francophones, nous dit Falquet, permet d’imaginer à la place différentes lignes de force mouvantes qui séparent à chaque instant les individus dans des classes antagoniques en fonction d’enjeux précis (autour du travail au sens le plus large). »

Ce que je retiens de cet ouvrage, ce ne sont pas tant les considérations géométriques (lignes, intersections) qui accompagnent le choix lexical de Falquet que cette démonstration de la complexité de ce qu’elle appelle l’imbrication, trop souvent réduite à une pierre philosophale militante, anhistorique et presque dépolitisée, soit déconnectée des enjeux que sont le partage des tâches, l’exploitation économique et l’accès aux conditions matérielles d’une vie digne. Ce livre, qui s'attache à comprendre ce qui se passe quand sexe, classe et race s'imbriquent, laisse de côté une expression à succès (adulée par les un·es et honnie par les autres) pour repenser cette articulation, lui redonner une histoire faite de luttes, d'interrogations, de déchirements parfois.

Bonus

Jules Falquet présente Imbrication à l'invitation du CADTM.

Bonnes pages d'Imbrication dans la revue Contretemps.

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