Grandeur et décadence

grandeur.jpg, août 2020Grandeur et décadence, Liv Strömquist, Rackham, 2017, 128 pages, 20 €

Je ne sais pas ce qui m'avait retenu tout ce temps de lire Grandeur et décadence, présent dans mes étagères depuis quelques années, cadeau de Noël ou d'anniversaire. Malgré tout le bien que je pense des Sentiments du prince Charles, une mauvaise appréciation m'avait retenue d'ouvrir ce livre-là : il y était question de capitalisme et le propos de Strömquist n'avait rien d'original, m'avait-on dit. J'avais peur de lire la énième BD dans la lignée d'Attac. C'est pourtant un ouvrage très original. Dans le style un peu bordélique des précédents, qui mêle histoires people et théorie politique, Strömquist livre une série d'essais (au sens traditionnel de tentative de réflexion) très stimulants qui interrogent l'infrastructure psychique du capitalisme.

Le livre commence en fanfare avec cette suggestion que les bribes de « sagesse orientale » importées en Occident, notamment l'injonction à « vivre le moment présent », illustrée par quelques memes comme ceux qui circulent massivement sur les réseaux sociaux, serait très compatible avec le capitalisme. Focalisation sur le présent et incapacité à envisager le long terme dans les choix politiques, importance du bonheur entendu comme jouissance individuelle, y compris tiré de la consommation (de cours de yoga et de voyages culturels, évidemment)… ce sont des caricatures mais cette néo-sagesse en milieu libéral correspond bien aux pauvres ambitions individuelles d'individus aliénés, cherchant des portes de sortie mais ne se voyant proposer que celles qui sont marchandisables, assimilables et incapables de remettre en cause un ordre des choses bien tenu par des classes dominantes elles aussi jouisseuses du présent. Strömquist représente ainsi trois grands patrons, prétendant ignorer ce qu'est l'effet de serre (« la planète peut bien supporter quelques degrés de plus », « de toute façon là on a un âge de glace qui arrive »), tels des Bouddha cueillant l'instant présent pendant qu'ils contribuent à rendre notre avenir commun bien inquiétant. « Ne laisse pas les soucis entacher la beauté d'aujourd'hui. »

La meilleure réponse de l'autrice à cette idéologie, c'est un autre essai sur l'absence dans les représentations médiatiques et artistiques des classes populaires. Les préoccupations des classes moyennes et aisées sont partout, seules légitimes et seules simplement connues de tou·tes. D'où peut-être les injonctions à ne pas laisser le souci entacher la beauté d'aujourd'hui, émises par des classes qui n'ont pas de soucis matériels immédiats et angoissants, à l'attention de tout le monde qui est poliment invité à faire de même. Le petit bijou de littérature pour enfants qui nous vient de Suède et met en scène un enfant au prénom épicène, avec le pronom neutre utilisé par les pédagogues scandinaves pour dégenrer cet âge de la vie et offrir des opportunités égales aux filles et aux garçons, n'évolue pas dans un appartement minable mais dans une belle maison dotée d'un grand lustre. Impensé de l'activisme queer, qui était la voix de personnes LGBT dominées tant en raison de leur orientation sexuelle que de leur position sociale subalterne où se croisaient race et classe ? À vrai dire le seul moment où apparaissent les classes populaires dans l'espace public suédois selon Strömquist, ce sont les émissions de téléréalité façon « aide-toi et le ciel t'aidera » où des personnes en difficulté sont prises sous l'aile protectrice d'une personne aisée qui leur explique comment vivre comme si elles appartenaient aux classes moyennes. Salon repeint, électricité refaite et il n'y a plus qu'à vivre le grand rêve petit bourgeois.

Grandeur et décadence propose encore d'autres essais comme celui qui suggère que la pauvre pensée aristocratique d'Ayn Rand, idole des (néo)libéraux du monde entier pour ses romans de gens beaux sans qui les pauvres ne seraient rien, doit beaucoup à son addiction aux amphétamines mais passons directement au dernier, qui s'attaque aux utopies de gauche. N'aurions-nous pas, suggère Strömquist en s'appuyant sur la politiste états-unienne Wendy Brown, remplacé les utopies politiques par une course à l'échalote morale dans laquelle le plus important serait de montrer la haute valeur de ses « engagements » et partant de soi-même ? Les dits « engagements » pouvant être la fréquentation épisodique d'un lieu politico-culturel, des prises de position sur Twitter, des habitudes alimentaires ou de consommation éthique et accessoirement la participation à des organisations politiques ou à des mouvements sociaux. Strömquist montre qu'alors que l'extrême droite sait construire des récits inclusifs, autour de l'appartenance nationale, la gauche, sur la défensive et n'arrivant pas même à tenir ses positions contre l'offensive néolibérale du capitalisme, est devenue un déversoir de mépris dirigé vers les ennemis politiques, au choix l'extrême droite ou les personnes ayant un avis à peine divergeant. Ainsi, alors que l'extrême droite accueille « tout le monde » (ou presque), la gauche établit des doxa à suivre, donne des mauvais points et fait des oppressions non plus un récit collectif mais la matière de ses plus belles compétitions (1). Est-ce l’œuf ou la poule ? L'échec des belles idées politiques qui produit cette misère ou bien cette misère qui nous empêche de sortir de l'ornière politique et de construire un monde plus juste autrement que par petites utopies affinitaires et exclusives ? Certes on peut ne pas être d'accord avec l'idéal d'engagement altermondialiste et réformiste que promeut Strömquist mais moi qui n'ai pas vraiment milité depuis longtemps et qui ressemble au triste tableau qu'elle brosse, ça me renforce dans cette idée qu'il nous faut réserver le conflit aux divergences politiques essentielles et pour le reste apprendre à vivre ensemble mieux que ça pour espérer combattre les dangers qui nous menacent.

(1) Un camarade technocritique, très sévère envers ces luttes d'ego, s'est pourtant fait passer dans la présentation de son texte par Pièces et main d’œuvre pour un « jeune gars de milieu populaire, arrivé d’Amiens » et égaré dans la petite bourgeoisie militante alors que ses parents sont plus rupins que tous ceux du petit milieu lillois. Le procédé est bien tentant.

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