À leurs côtés, les « allochtones » donc, des Tamouls et des Chinois installés dans la colonie britannique pour y travailler et à qui les grandes villes malaisiennes doivent tant. Il faut ajouter au tableau des résidents d’un type particulier : les migrants et les migrantes birmans, népalais, indonésiens ou philippins, qui font marcher les segments les moins reluisants de l’économie malaisienne, agriculture de plantation et maraîchage insoutenable (voir « Cameron Highlands, la course à l’or vert »), emplois domestiques et prostitution. Les dispositifs législatifs, plus prompts à poursuivre les migrants que leurs employeurs, les réduisent à des situations d’esclavage qui émeuvent la communauté internationale et doivent désormais au pays un statut de plaque tournante du trafic d’êtres humains (voir « À Singapour, achète-t-on bien les domestiques ? »). La Malaisie, c’est un vrai rojak, une salade de fruits salée à la sauce soja, selon l’image habituellement convoquée.

Un paysage politique qui se structure pour l’alternance

L’opposition tient selon les élections locales jusqu’à cinq états sur treize, dont le Selangor en bonne santé économique et le remuant Sabah à Bornéo. Mais aussi le Kelatan ou le Terengganu très musulmans, où l’on écrit volontiers le malais en jawi, l’alphabet arabe. Le Kelantan est gouverné par le PAS, parti islamiste qui au printemps 2014 a voté l’application du hudud (les châtiments corporels prévus par la loi islamique) et s’est fait débouter par l’état fédéral. L’état de Penang, composé de l’île du même nom et de la bande de terre qui lui fait face, l’ancienne province de Wellesley, est gouverné par le DAP, parti chinois et indien globalement assez progressiste. Singapour la chinoise, trop remuante, s’étant fait exclure de la fédération en 1965 pour refus des premières dispositions pro-malaises, le monty-pythonesque (et jusqu’ici imaginaire) Front de libération de Penang rêve parfois du même sort.

Les deux opposants à la coalition au pouvoir, PAS et DAP, arrivent à s’entendre dans le cadre de l’alliance emmenée par le Parti de la justice, le seul parti qui réussisse le défi du multiculturalisme. Créé par Anwar Ibrahim, vice-Premier ministre UMNO, suite à son limogeage sulfureux en 1998, le Parti de la justice (PKR) a fait entrer en politique une génération de jeunes ou moins jeunes personnalités dévouées à leur communauté : Baru Bian, membre autochtone (il est Lun Bawang) de l’assemblée du Sarawak, défend les droits communautaires sur les terres des autochtones (voir « À Bornéo, les droits communautaires autochtones au secours d’un bien commun mondial ») ; Lee Chean Chung, membre chinois de l’assemblée du Pahang, a fait ses armes dans la lutte contre l’usine de terres rares de Lynas, un grand dossier environnemental et néocolonial (voir « La Malaisie continue à manifester contre l’usine de terres rares de Lynas »). La classe moyenne piaffe en attendant l’alternance mais ces deux élus qui représentent leurs espoirs sont plus pessimistes : les vieux politiciens issus de l’UMNO et reconvertis dans le PKR pourraient bien voler aux Malaisiens leur désir de changement, si le pays passait « à gauche » (disons plutôt au centre).

Le multiculturalisme en danger ?

Le gouvernement insiste pour appeler chacune de ses défaites une « victoire chinoise ». Avec un peu de chance, les Malais pauvres trouveront dans les entreprenants Chinois des villes, propriétaires de petites ou moyennes entreprises, des boucs émissaires comme ce fut le cas en 1969 lors d’émeutes anti-chinoises (les mêmes ont eu lieu en 1998 en Indonésie et au printemps 2014 au Vietnam). La crispation actuelle est aussi politique que culturelle, avec l’instrumentalisation dans la surenchère PAS-UMNO d’un Islam qui jusqu’alors était étranger aux us malais (port du hijab et alimentation halal, le vocabulaire arabe mordant sur le lexique malais). Les Malaisiens ne mangent déjà plus ensemble, et chacun se retrouve désormais dans sa cuisine ethnique.

Une tradition contraire à l’histoire de ce petit bout d’Asie du sud-est, répète l’historien Farish A. Noor, animateur du projet « The Other Malaysia » (3). Spécialiste de l’histoire du PAS et de la gauche islamique, depuis presque quinze ans il s’est mis en tête de faire redécouvrir la Malaisie aux Malaisiens et d’aller à l’encontre des idées reçues. La démarche rappelle furieusement les initiatives historiennes contre les réécritures Sarkozy-Guaino. Non, le kris (emblème de l'UMNO) n’est pas un poignard spécifiquement malais, il a été utilisé dans toute la région et la mystique qui l’entoure est incompatible avec la foi musulmane. Non, le PAS n’a pas de racines politiques réactionnaires, il a été fondé par des socialistes musulmans. La culture de l’Asie du sud-est a mêlé traditions hindoues, bouddhistes et musulmanes qui n’ont aucune raison de s’affronter aujourd’hui : les politiques racialistes ne sont pas un retour à la tradition, mais une méthode de gouvernement héritée des colons britanniques et poursuivie depuis.

Entre début 2012 et août 2014, le régime s'était en apparence libéralisé : en vrai, une sorte de « cause toujours » qui en cessant de réprimer les mouvements sociaux pariait sur leur lassitude... et la nôtre, puisque quelques poursuites judiciaires à la suite d'une manifestation ne sont pas une information sur la scène internationale (voir « La Malaisie continue à manifester contre l’usine de terres rares de Lynas »). Il ne cesse désormais de se durcir. Depuis août dernier, les accusations au nom du Sedition Act de 1948 pleuvent, pour des propos datant parfois de plusieurs années. Tout discours critique envers le gouvernement est susceptible de tomber sous le coup d'une accusation de sédition, ou appel à la révolte (4). Derniers coups de griffe d'un régime qui sent venir sa fin ? Ou retour à des années 1980 où la répression des opposants était l'ordre naturel des choses ? Les sujets d'ordre économique ou écologique qui en appellent à la démocratisation du régime sont nombreux et se structurent autour de plaintes visant le respect du droit. Les droits communautaires autochtones ou le droit environnemental sont souvent en première ligne.

Logiques mondialisées

En cela les dénis de droit que les militants malaisiens observent et condamnent nous rappellent les dispositions prises dans des pays comme le nôtre, quand bien même ils connaîtraient l'alternance politique. Études d'impact environnemental bâclées, complaisance envers les indélicatesses des grosses entreprises, partenariats public-privé conclus aux dépens du bien commun (voir « En Malaisie, un barrage inutile menace la survie des peuples indigènes »)... là-bas comme ici s'expriment les mêmes logiques. Jusqu'aux arguments des militants contre le traité Pacifique, qui rappellent ceux que nous opposons au TAFTA (5). Pas de tremblements de terre, de meurtres d'opposants politiques, ni de guerres, mais un sort semblable au nôtre, qui a de quoi nous tirer des commentaires de notre vie politique locale pour nous faire mieux considérer les logiques qui meuvent le monde d'aujourd'hui. Au-delà des sujets emblématiques et très exotiques que constituent la disparition de la forêt tropicale malaisienne et de ses orang utan ainsi que la couverture du pays par les plantations de palmier à huile, les deux sujets que j’avais en tête en partant, la Malaisie a de quoi nous intéresser à de nombreux autres titres que celui de réservoir mondial de biodiversité.

(1) Article 160(2) de la constitution. Les jeunes Malais étudiés par Dahlia Martin n’assument pas d’identité ethnique, vécue comme mixte et labile, mais se définissent comme musulmans, pratiquants ou non. « Redefining “Malayness”: Expectations of Young-Adult Malaysian Muslims », in Thinking Through Malaysia: Culture and Identity in the 21st Century, éd. Julian Hopkins et Julian C.H. Lee, Strategic Information and Research Development Centre, Petaling Jaya, 2012.

(2) Après l’introduction officielle du terme en 1965, des lois dans le cadre de la New Economic Policy assurent aux bumiputera une discrimination positive depuis les années 1970. 30 % du capital de certaines entreprises doit leur appartenir, les projets immobiliers doivent leur accorder des quotas et une réduction de 7 % et ils sont surreprésentés dans l’administration (dont la police).

(3) Farish A. Noor, What Your Teacher Didn’t Tell You, Matahari Books, Kuala Lumpur, 2009. Le site de The Other Malaysia, désormais inactif.

(4) Les accusations touchent des membres PKP, DAP ou PAS des assemblées des états d'opposition (Penang, Sabah, Selangor) ou de l'assemblée fédérale, des militants, des journalistes ou des universitaires qui relaient leurs propos critiques du gouvernement ou de la coalition au pouvoir. « Malaysia: Sedition Act Wielded to Silence Opposition » , Human Rights Watch, 14 septembre 2014. Meena Raman, membre de Friends of the Earth Malaisie et du bureau de FoE international, rappelle ses 47 jours d'arrestation arbitraire en 1987 et alerte sur la situation actuelle dans theecologist.org, 26 septembre 2014. Le 16 octobre 2014, le Barreau malaisien manifeste pour la quatrième fois de son histoire contre le Sedition Act (« Sedition Act promotes ignorance, claims Malaysian Bar chief  », Malay Mail on line, 13 octobre 2014).

(5) Le Trans Pacific Partnership Agreement (TPPA) suscite une opposition qui s'est vivement exprimée à sa découverte en 2013, à travers des ONG, des voix politiques isolées (comme celle de l'ancien Premier ministre Mahathir) et de coalitions comme Bantah TPPA. « A Guide to the TPPA. Why Bantah? » dans Anas Alam Faizli, Rich Malaysia, Poor Malaysians. Essays on Energy, Economy and Education, Gerakbudaya, Petaling Jaya, 2014.

La conviction que j’ai que la reconnaissance doit circuler dans le monde militant, y compris sous forme monétaire, m’enjoignent à vous proposer une contribution, sous la forme d’un abonnement à la revue que j’anime bénévolement depuis bientôt quatre ans. Dix euros, c’est le prix d’un abonnement en France pour un an et deux numéros. Le n°6, qui vient de paraître, contient un texte inédit : « Main basse sur la forêt de Bornéo ».