Temuda

Établis par l’administration coloniale britannique en 1958, les NCR ont accordé la terre à ceux qui en faisaient usage, d’après sa connaissance du mode de vie traditionnel des peuples natifs. À la confluence (long) entre une rivière et son affluent sont construites des longhouses, ou maisons communautaires dont l’immense vestibule est dédié à la vie sociale. À l’exception des Penan, qui sont exclusivement chasseurs et cueilleurs, les peuples locaux cultivent la terre : hévéa comme culture de rente, ainsi que légumes et fruits dans la temuda, jardin mené en agroforesterie, et riz dans les plates terres inondables. Plus loin, perpendiculairement à la rivière, la pulau galau est une « réserve » forestière pour la chasse et la cueillette de plantes alimentaires et médicinales, qui s’étend à une demi-journée de marche. Le tout constitue la pemakai menua, propriété individuelle ou collective mais toujours incessible en-dehors de la communauté, que les peuples peuvent réclamer comme leur appartenant puisqu’à l’indépendance les NCR ont été traduits dans la constitution de l’état du Sarawak et dans la constitution fédérale, et appuyés depuis par la déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones qui exige sur chaque projet leur « consentement libre, préalable et informé ». Mais il faudra, en cas de conflit, prouver l’usage des terres avant le texte de 1958, qui a fait de tout le reste une propriété d’état.

Et les conflits se font nombreux quand l’état du Sarawak se met dans les années 1980 à accorder des licences d’exploitation sur des terres qui ne lui appartiennent pas. Jok Jau Evong, une figure emblématique de la lutte pour la sauvegarde de cette forêt pluviale, l’une des plus anciennes et riches au monde, se souvient : « Ils arrivent avec leurs bulldozers, ils s’en fichent : “Nous avons déjà une licence” ». Mais de résignées et soumises à des chefs tribaux (headmen) souvent corrompus, les populations deviennent de plus en plus combattives, bloquent les routes menant aux sites puis formulent des recours en justice. « Nous connaissons nos droits et c’est tentant de les nier, continue le sexagénaire Kayan, alors [les compagnies] nous menacent et nous refusent toute compensation. » Pour faire valoir ces droits, les communautés s’organisent peu à peu en comités d’action et font appel aux compétences réunies par SAM depuis l’ouverture de son bureau de Marudi en 1983 et reconnues cinq ans plus tard par le Right Livelihood Award ou « prix Nobel alternatif ». Capacité à faire résonner les luttes locales dans l’enceinte globale, expertise légale mais aussi… cartographique.

« Pour prouver que nous étions là avant 1958 […], nous nous sommes rendu compte que nous devions cartographier la terre et ses usages » résume Jok. À son initiative, au milieu des années 1990, le Borneo Project de l’université de Berkeley met à la disposition de SAM des moyens matériels et forme à la cartographie des militants, lesquels forment ensuite des villageois. Enquête auprès des habitants les plus âgés, recherche de traces de peuplement (tombes, artefacts, arbres fruitiers) sont un préalable à la mise en cartes. Le travail de fourmi s’accélère avec le GPS : là où il fallait un mois, une douzaine de jours suffit désormais. Mais la forêt recule plus vite qu’elle n’est cartographie. Aujourd’hui Galuma et Madline, les deux cartographes de SAM, font porter leur efforts sur les terres menacées par le barrage de Baram (voir l'autre volet de ce reportage : « En Malaisie, un barrage inutile menace la survie de peuples indigènes »), sans être sûrs d’avoir fini à temps pour appuyer les plaintes. Car une fois les connaissances établies sur les droits de propriété, c’est aux juristes de les faire valoir auprès des tribunaux à chaque projet de destruction (mise en coupe, plantation ou barrage). Les affaires remontent souvent jusqu’à la capitale fédérale, l’état du Sarawak étant juge et partie dans les affaires. Les services dédiés, le Land and Survey Department, refusent régulièrement d’admettre la réserve forestière (pulau galau) dans les NCR ou font prétexte de la moindre mise en jachère pour prononcer un abandon de terre. Les villageois rigolent : « L’état, on ne lui demande jamais de prouver qu’il cultive la terre ! » Mais faire valoir ses droits n’est pas une mince affaire quand il y a autant en jeu : les dispositions quasi-coloniales du gouvernement du Sarawak, tenu par une minorité malaise historiquement très hostile aux peuples natifs toujours majoritaires sur l’île, et des rentes importantes, au sujet desquelles la transparence n’est pas de mise. Officiellement, les redevances versées à l’état sont insignifiantes : cinq à dix sen (entre un et deux centimes) par hectare et par an pour l’exploitation forestière. Et en bénéficient des entreprises qui sont, selon les allégations des militants locaux et de l’ONG Sarawak Report qui suit la piste financière, liées aux membres du gouvernement.

Taib Mahmud, chef du gouvernement de 1981 à 2014, date à laquelle il endosse le rôle honorifique de gouverneur, fait état d’une forêt conservée au Sarawak à hauteur de 70 %. Les efforts de promotion de l’éco-tourisme dans la région sont considérables et les voyageurs reviendront émerveillés par des parcs nationaux nombreux, très animés et offrant tout le confort moderne. Mais qu’ils se penchent par le hublot (les destinations de l’intérieur ne sont pas accessibles par la route) et ils découvriront une terre dévastée. La fondation Bruno Manser, qui continue le travail d’un militant suisse ayant vécu avec les Penan et disparu en forêt, vient de rendre accessible une carte interactive de l’état et avance un autre chiffre : selon elle, il ne reste plus que 11 % de la forêt, dans cet état dont jamais la démographie n’aurait justifié pareille exploitation. Jok se rappelle : « Avant on pouvait aller chasser une ou deux heures et ramener du gibier, mais aujourd’hui il faut partir avec des réserves d’eau pour deux jours. Ici il n’y a plus rien, tout est parti. Il reste encore un peu de forêt, mais bien plus en amont de la rivière. »

Cartographie de la fondation Bruno Manser.