La colonisation britannique, une entreprise extractiviste

« Les richesses de la péninsule ne doivent, ne peuvent pas rester sous-développées, on doit les faire contribuer à la prospérité mondiale... Disons-le clairement : ces états doivent passer sous contrôle européen. » La campagne date de 1871 et s'exprime ainsi le 12 juillet dans un éditorial de la Penang Gazette (2). L'empire britannique tient alors les colonies des détroits : Singapour, Penang et Malacca sont trois enclaves sur le détroit du même nom (3) depuis lesquelles citoyens britanniques et Chinois des détroits administrent plantations et mines situées dans les états malais. Sultanats ou royaumes, ces états ne sont pas assez entreprenants et favorables aux activités extractives. Planteurs et propriétaires de mines en appellent donc à une conquête politique de l'ensemble de la péninsule.

En 1886, c'est la crise en Europe. Surproduction d'un côté, pauvreté de travailleurs à qui l'on ne permet pas de constituer un marché de l'autre, le système cherche désespérément des débouchés. L'impérialisme s'impose comme solution au problème, sans toucher à la question sociale autrement qu'en surface. « L'idée que je chéris [l'impérialisme] est une solution au problème social : pour éviter aux quarante millions d'habitants du Royaume-Uni le bain de sang d'une guerre civile, nous les hommes d'états coloniaux devons acquérir de nouvelles terres pour y installer le surplus de population et ouvrir de nouveaux marchés pour les produits des usines et des mines. » Ainsi s'exprime alors Cecil Rhodes, le fameux colon africain. (Les recettes n'ont pas beaucoup changé, remplacez les nouveaux territoires géographiques par de nouveaux territoires technologiques.) L'environnement technique, justement, est à la fin du XIXe favorable à la colonisation de l'Asie : le canal de Suez et les bateaux à vapeur raccourcissent le voyage, le télégraphe permet de communiquer facilement. L'Espagne colonise alors les Philippines, la France l'Indochine, les Pays-Bas l'Indonésie, le Royaume-Uni la péninsule malaise.

C'est l'âge d'or des mines d'étain et des plantations d'hévéa. Étain pour les boîtes de conserve qui viennent d'être inventées et hévéa pour les pneumatiques d'automobile... et surtout de vélo. A chaque production il convient d'assigner un peuple. Les colons font appel aux Chinois pour travailler dans les mines et aux Indiens dans les plantations. Les Malais sont requis pour la production de riz. L'administration coloniale, qui crée l’État multiculturel que nous connaissons aujourd'hui, assigne à chacun sa place, créant des catégories « raciales » qu'elle modifie à chaque recensement (4). En 1957, quand est acquise l'indépendance de la péninsule malaise, rien ne change. La lutte contre la première guérilla maoïste du continent tire sur sa fin (1948-1960 pour l'« état d'urgence » (5)) et le pays est cédé à des mains sûres, anti-communistes et droitières : celles de l'UMNO (United Malay National Organisation), qui partage le pouvoir jusqu'à aujourd'hui avec un parti chinois et un autre indien – chaque peuple a son parti dans la coalition Barisan nasional. Un multiculturalisme autoritaire et des politiques économiques fondées sur l'extractivisme, voilà le cocktail malaisien.

Quel partage des richesses ?

KLCC (Kuala Lumpur Commercial Centre) prospère à l'ombre des tours jumelles Petronas. Shampoing français bio, dernières parutions en anglais, vêtements d'une marque japonaise mondialisée... on y trouve tout ce dont la classe moyenne a besoin. Les food courts ne désemplissent pas le midi, à peine pendant le Ramadan. On y prend rendez-vous avec des diplômés d'universités locales, parfois australiennes ou anglaises, qui jonglent avec les langues : malais et anglais, à quoi il faut souvent ajouter une ou deux langues chinoises. La classe moyenne possède deux voitures par ménage et un revenu qui lui permet de passer s fins de semaine ou ses vacances sur les mêmes plages que les touristes occidentaux (6). La Malaisie donne une impression de prospérité et c'est de fait l'un des pays les plus riches de la région, le seul qui soit en mesure de produire des voitures de la conception à la fabrication – même si la classe moyenne préfère les japonaises. Il est possible que dans les prochains mois soit adopté un salaire minimum entre 1000 et 1500 ringgits (7), mais le salaire d’un-e jeune diplômé-e atteint facilement les 3000 RM. Depuis les années 1970, la classe moyenne s'est considérablement étendue mais appauvrie (8). C'est ainsi que, malgré l’heure de travail peu qualifié qui reste peu coûteuse pour elle, elle fait preuve de mécontentement pour son niveau de vie qui baisse peu à peu, mais aussi pour la corruption qui complique les affaires, les politiques racialistes et l’alternance qui ne vient pas.

Plus loin dans les barres d'immeubles des grandes villes ou dans les kampung (villages) le tableau est tout autre et l'impression de prospérité disparaît, il reste celle d'un partage très inéquitable des richesses. Les ressources éducatives mises à la disposition des plus pauvres peinent à éradiquer l'analphabétisme (9). Pauvres parmi les pauvres, les autochtones, parfois trop loin d’une école ou d’un dispensaire, voient leur mode de vie perturbé par l’industrialisation du pays et les dommages qui sont faits à la forêt (voir « Orang Asli Women and the Forest »).

Riche en ressources naturelles (la forêt pour les bois tropicaux, devenue monoculture du palmier à huile, et le pétrole extrait par Shell et Petronas (10)), la Malaisie les partage mal. La « malédiction des ressources naturelles », dont on parle quand les ressources importantes de la rente naturelle tombent dans des pays mal structurés pour les partager et les investir dans le développement d'autres secteurs, explique en partie la situation dans laquelle se trouve le pays aujourd'hui. La rente n'est pas utilisée pour garantir des conditions de vie correctes à tout le peuple (rakyat) mais elle a toutefois été en partie réinvestie et la Malaisie jouit aujourd'hui d'une bonne santé économique. Elle est depuis peu exclue des programmes d’aide au développement, étant considérée comme un pays développé. Mais certaines populations continuent à faire face à des problématiques de grande pauvreté et de déni de l’état de droit (voir « À Bornéo, les droits communautaires autochtones au secours d’un bien commun mondial »). Les associations qui travaillent avec elles ne peuvent plus compter sur l’aide internationale, et s’inquiètent de leur financement. Comment continuer à se battre contre la mise en coupe de la forêt tropicale par le gouvernement local ou fédéral sans accès à des budgets internationaux ? L’accès aux ressources de la forêt est une question tant écologique qu’économique, et témoigne de la faillite des élites politiques. Celles-ci tentent de faire diversion en imposant dans l’agenda, au dépens de ces questions socio-économiques, les questions « raciales ».

(1) L'extractivisme se réfère « aux activités d'extraction, sans transformation (ou de façon très limitée), de grands volumes de ressources naturelles essentiellement destinées à l'exportation. L'extractivisme ne se réduit pas aux minerais ou au pétrole. Il existe un extractivisme agraire, forestier et même halieutique. » Alberto Acosta, « Extractivisme et néo-extractivisme. Deux faces d'une même malédiction » dans Au-delà du développement. Critiques et alternatives latino-américaines, dir. Miriam Lang et Dunia Mokrani, éditions Amsterdam, 2014.

(2) Where Monsoons Meet. A People's History of Malaysia (1979), collectif Musimgrafik, réédition Strategic Iinformation and Research Development Centre, Petaling Jaya, 2007.

(3) Le détroit de Malacca relie l'Océan indien et la mer de Chine et sépare le continent asiatique de Sumatra et de l'archipel indonésien. C'est le plus fréquenté au monde avec la Manche.

(4) Les classifications pointilleuses adoptées par l’administration coloniale et qui changent à chaque recensement sont d’une absurdité presque comique. Farish A. Noor, What Your Teacher Didn’t Tell You, Matahari Books, Kuala Lumpur, 2009.

(5) L’« état d’urgence » aura duré de 1948 à 1960, mais le cessez-le-feu n’est signé qu’en 1989.

(6) Lesquels pestent parfois : la Malaisie est bien trop riche, les vols low-cost d’Air Asia sont complets les week-ends et les repas pris dans des restaurants climatisés dépassent vite les deux euros.

(7) Soit entre 250 et 350 €, selon le cours des monnaies, mais gardons en tête le prix d’un verre de thé dans la rue, entre 1 et 1,2 RM. Un repas simple avec boisson coûte environ 8 RM.

(8) Une Honda Civic coûtait en 1978 12 mois de salaire pour un jeune diplômé, contre 52 en 2012, pour donner une idée de l'érosion du pouvoir d'achat. « Malaysia: High Income Nation, Low Income Rakyat » dans Anas Alam Faizli, Rich Malaysia, Poor Malaysians. Essays on Energy, Economy and Education, Gerakbudaya, Petaling Jaya, 2014.

(9) Le UN Education Index classe la Malaisie 98e sur 181 pour l'éducation de ses habitants. « TIMSS 2011: An Analysis of Malaysia's Achievement » dans Rich Malaysia, Poor Malaysians. Essays on Energy, Economy and Education, op. cit.

(10) Les redevances de Petronas dans le budget de l’État oscillent selon les années entre 38 et 44 %. « Is Petronas and Ungrateful Child of Malaysia? » dans Rich Malaysia, Poor Malaysians. Essays on Energy, Economy and Education, op. cit.