La Nature existe, je l'ai rencontrée

La Nature décrite par PMO, groupe grenoblois technocritique écrivant depuis peu au masculin singulier (« Ceci n'est pas une femme », novembre 2014), imposerait le dualisme que nous connaissons entre féminin et masculin. Le nier ne servirait à rien qu'à se rendre ridicule. Rien à voir avec « l'ordre naturel », celui des partisans de la hiérarchie entre les sexes, qui elle aussi se fonde sur un donné biologique pour asseoir la domination. Ouf, nos technocritiques ne sont pas réacs... simplement en mauvaise compagnie avec des acharné-e-s de la différence irrémédiable entre les individus des deux sexes, et sans rien dire de plus intéressant. Récemment encore, une auteure « anti-genre » nous expliquait à titre d'exemple que le sexe féminin (la vulve) étant caché, le sexe féminin (tous les individus dotées d'une vulve, sans exception) était plus pudique. Et pourquoi pas le contraire (1) ? 

A-t-on affaire à des observations valables dans toutes les cultures, sous toutes les latitudes, résistant à la variabilité inter-individuelle ? Non, c'est du pifomètre. Au XVIIIe siècle on expliquait de la même manière que les femmes étaient submergées par le désir sexuel, tandis que les hommes maîtrisaient le leur. Aujourd'hui c'est le contraire, ce sont les hommes dont le désir est irrépressible et les femmes qui peinent à jouir. Il faudrait se mettre d'accord. Les généralisations de ce type, étayées par de vagues observations dans son entourage selon lesquelles les hommes viendraient de Mars et les femmes de Venus, nous renseignent moins sur l'être humain que sur les représentations sociales qui ont cours comme une monnaie, dans des sociétés données. Lesquelles représentations font un véritable écran entre nous et le réel (2).

Idée de Nature et scientisme

Certes les féministes pour qui le genre est une construction sociale ne passent pas leur temps à parler du substrat naturel, la différence des sexes, sur lequel celui-ci se construit… Exercice aussi attirant pour un-e marxiste (pour qui la lutte des classes est un concept valable, aussi nécessaire que celui de genre pour une féministe d'aujourd'hui) que d'étudier en long et en large les solidarités inter-classes. Ce n'est pas leur boulot, il y a déjà tant à faire ! Et il faut avouer que, passées quelques observations autour de la reproduction et de l'absence de périodes de chaleur, dont nous sommes nombreux/ses à admettre qu'elles marquent nos corps et à coup sûr certains de nos comportements au même titre que la bipédie, il semble à beaucoup plus intéressant de comprendre comment se construisent les représentations que de s'engager dans le scientisme biologique que l'on observe au café du Commerce sur ces questions. Quitte à introduire dans le débat l'observation scientifique de la nature, le boulot de certaines chercheuses a au contraire introduit de la complexité dans la vision binaire qu'on nous avait enseignée à l'école.

Les recherches de la neurobiologiste Catherine Vidal sur le cerveau ne lui permettent de tirer aucune conclusion sur le cerveau des femmes et celui des hommes, la variable entre les individus rendant impossible toute généralisation. Celles d'Anne Fausto-Sterling nous renseignent sur la proximité entre un clitoris et un pénis, entre des grandes lèvres et un scrotum, et sur la facilité qu'a la nature à produire des personnes intersexe, hésitant entre les deux sexes (3). La biologiste voit un continuum entre deux pôles là où nous aurions tendance à voir un tableau aussi binaire qu'un terrain de volley. « Mais regardez, vous arrivez dans une pièce et vous savez qui est un homme et qui une femme », nous dit le sens commun, souvent mis à contribution. Non, pas forcément, vous répondrait celle qu'on a parfois appelée monsieur en raison de son vêtement peu conforme et de sa taille élevée. Et qui a lu de nombreux récits historiques, quand l'habit faisait le sexe, au point qu'il suffisait à une femme d'endosser un pantalon pour apparaître aux yeux des autres comme un jeune homme (on suggère ici la visite au musée et la contemplation d'un tableau du XVIIIe siècle représentant des aristocrates, un Boucher ou un Fragonard : menton sans une ombre de pilosité, traits fins, tissus soyeux couleur pastel, mais oui c'est un homme car il porte une culotte et n'a pas de poitrine décolletée).

Ambiguïté des sexes et technolâtrie

« Rompant avec un certain féminisme technophobe, [Donna Haraway] perçoit l'urgence, pour la pensée et la pratique féministes, d'investir politiquement la technique. Le gode, tel qu'utilisé dans la sexualité lesbienne, pourrait constituer un bon exemple de cet investissement. Il n'est pas la marque d'un handicap mais inaugure une nouvelle condition corporelle, de nouvelles potentialités, autonomisées de leur référent organique et bouleversant les rapports de pouvoir hétérosexistes » (4). C'est moi qui souligne… Nouvelle, la sexualité lesbienne ? Nouveau, le gode ? Ce genre de néolâtrie refusant de poser le moindre refus au déferlement technique a de quoi hérisser le/la technocritique – sans compter l'accusation de santé mentale dérangée par des réflexes « phobiques ». Mais poser une concordance entre société technicienne et identités sexuelles non binaires, que ce soit pour les célébrer ou les dénigrer, est un non-sens historique et anthropologique. Les civilisations pré-industrielles ont après tout elles aussi fabriqué des godes (peut-être moins pratiques à laver).

Si les personnes transsexuelles peuvent aujourd'hui avoir accès à de la chirurgie plastique, ce n'est pas cette chirurgie qui fait les personnes trans… La jeune femme engagée comme mousse pour le voyage de Bougainville, les femmes albanaises qui prennent femme et portent le pantalon et le fusil, les hommes-femmes du Sénégal, le renversé décrit par Pierre Clastres, les ladyboys thaïes, tant de civilisations ont codifié le féminin, le masculin et leurs transgressions qu'on peut difficilement y voir les errements d'une modernité devenue folle. Le vêtement, le comportement, plus normés que dans nos sociétés de grande liberté individuelle, y suffisent souvent à faire l'identité sexuelle. On pourrait se dire qu'il était heureux, le temps où les hommes étaient des hommes (et les femmes leurs boniches) mais le fait est que la tradition sur laquelle s'appuient nos réacs est en fait d'une ébouriffante modernité.

Une tradition toute neuve

On ne dira jamais assez à quel point le modèle de la famille traditionnelle sur lequel s'appuient les homophobes, anciens ou nouveaux, est de construction récente. La famille : un couple amoureux et sa progéniture ? Voilà qui est nouveau, quand depuis des siècles c'est une lignée qui s'organise dans l'idée de transmettre son patrimoine. Les mariages arrangés, la cohabitation de trois à quatre générations sous un même toit, c'est cela, notre famille traditionnelle. La famille nucléaire est, elle, plutôt contemporaine du projet Manhattan.
L'amour non plus ne résiste pas à l'analyse : les sentiments sont peut-être innés mais ils sont exacerbés ou tus par certains types d'organisation sociale. Tristan et Iseult ? Non pas un modèle de vie accomplie mais un rêve qui avait moins de chances de se concrétiser à l'époque médiévale que nous aujourd'hui de gagner au loto. L'idée de mener une vie qui accorde une place aussi importante au sentiment amoureux ne s'est réalisée que dans les sociétés libérales et individualistes. Miser autant sur la relation amoureuse, c'est de facto abandonner d'autres types relationnels vitaux : famille (étendue) et communauté villageoise.

L'énergie centrifuge déployée dans les milieux anars grenoblois déconstruit jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien. Quand le couple puis l'amour puis le sentiment amoureux tombent sous son couperet, on a peut-être envie de se proclamer « amoureux », comme le fait PMO, par réaction. Mais vu d'ailleurs (et ailleurs est vaste) c'est sombrer dans le libéralisme et l'individualisme comme M. Jourdain faisait de la prose. Nos fiers anti-libéraux anti-industrialistes se retrouvent donc à défendre les acquis d'une société industrielle et individualiste qu'ils vomissent, parce qu'ils refusent de comprendre comment elle s'est construite et prennent pour des universels anthropologiques ses particularismes.

Il est certainement temps de remettre en cause des manières de penser le politique qui font passer trop d'énergie sur les personnes et leurs vécus, comme le concept de « construction » dans certaines de ses acceptions le justifie. Mais nous sommes des animaux sociaux et à ce titre nous nous construisons en société. Pas question d'accepter que cette notion devienne tabou et suffise à renvoyer d'un mot méprisant auteur-e-s et militant-e-s vers le côté obscur de la force : Catherine Vidal et Françoise Héritier ne vaudraient pas mieux que Judith Butler et Donna Haraway, toutes unies contre la Nature. Drame d'un manque certain de culture qui permet de confondre une féministe bon teint avec une post-féministe cyborg ou ce blog avec une défense et illustration du libéralisme… L'emporte-pièce, c'est pour faire des biscuits, il est dangereux de penser avec.

Besoin d'une autre critique

Oui, nous aurions besoin d'une autre critique des manières de penser qui s'imposent autour de nous, militant-e-s anti-autoritaires et (pro-)féministes. Parce que celle qui nous est offerte depuis six mois est bien rance. Et parce que nous flirtons souvent avec le libéralisme et l'individualisme, dont à notre corps défendant nous avons intégré des valeurs.

J'ai glosé récemment sur l'appel aux « personnes les premières concernées », sachant qu'on n'écoute plus les suivantes. Il faut évidemment entendre toutes les voix et les « personnes les premières concernées » apportent souvent des éléments d'appréciation plus fins et des interrogations plus profondes que qui s'intéresse au sujet sans sentiment d'urgence. Mais l'appel à calquer la position générale sur la leur est problématique à deux titres. D'une part elle essentialise les personnes concernées et nie leur capacité à penser autrement qu'en meute (5). D'autre part cette posture même est un acte de pouvoir souvent mésestimé : c'est appeler à une position qui peut être préjudiciable à des catégories de personnes moins concernées, moins opprimées que les « premières concernées » mais bien plus opprimées et concernées que les arbitres qui les renvoient à la nécessité de fermer leur gueule. La manière dont sont traitées les féministes abolitionnistes dans le débat sur la prostitution est exemplaire : un milieu privilégié et prescripteur, qui n'envoie pas ses gosses tapiner, arbitre en faveur des femmes prostituées au détriment des autres femmes. Les éleveurs ne sont pas mieux traité-e-s par les libérateurs/rices des animaux : ce que vivent les animaux (dans des usines à viande immondes qu'il faudrait fermer) prime et renvoie à néant leur vécu à elles et eux, quand bien même il ferait état de relations bien plus réciproques entre animal et être humain. Passer au-delà de la parole des bouseux et arbitrer à leur désavantage depuis une position qui a le privilège de sentir plus le gazole que le purin, voilà qui nous change de la violence habituellement observée…

Si la manière dont les animaux sont traités dans notre société nous fait quelque chose, sans avoir de cousinage ovin ou bovin, c'est que tout nous appartient, qu'il est de notre devoir de poser des standards collectifs, ce qu'on appelle parfois l'éthique ou encore la morale (les deux mots signifiant la même chose dans deux langues différentes, mais certain-e-s ont horreur du latin). Cessons d'alimenter ce travers qui consiste à zoomer sur nos personnes tout en abandonnant des exigences plus universelles. Certes le privé est politique et nos vécus sont précieux, mais la politique a d'autres dimensions que celles de nos vécus. (Je publierai peut-être un billet sur la manière dont le concept de consentement, par exemple, me semble devoir reléguer toute exigence universelle de relation à autrui dans des relations particulières.) La volonté libertaire de bien faire et d'être à l'écoute des plus vulnérables est indéniable mais le résultat n'est pas toujours à la hauteur de nos ambitions. Sachons sortir un peu de nous-mêmes et écouter la critique – tant qu'elle ne se présente pas comme un tissu d'insultes.



(1) Résultat d'échographie (véridique) : « Il n'y a rien entre les jambes, c'est une fille. » Puisqu'il n'y a rien à dévoiler, autant se balader à oilpé.

(2) J'ai longtemps cru, par exemple, que mon père était taciturne parce que c'est une caractéristique qu'on accorde aux hommes. Il m'a fallu des décennies pour comprendre que c'était une pipelette.

(3) Elle en voit donc cinq, l'un très ambigu (hermaphrodite), deux se rapprochant de l'un des pôles mais avec toujours une certaine ambiguïté (« ferm » et « merm ») et les deux pôles qui constituent l'écrasante majorité des individus – mais pas la totalité. Les Cinq Sexes, Payot, 2012.

(4) Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, PUF, 2008.

(5) Une lesbienne serait ainsi automatiquement pro-PMA, lire Marie-Jo Bonnet pour se rappeler que ce n'est pas le cas.