« Les personnes les premières concernées »

C'est une expression qui est venue à de nombreuses reprises dans nos discussions et qui me fait tiquer. Est-ce qu'il y aurait des « personnes les deuxièmes concernées » ou est-ce que les autres n'ont tout simplement pas leur mot à dire ? Au cours de nos discussions, nous avons mis à jour des positions très différentes, par exemple sur la GPA (gestation pour autrui). Pour ? Les jeunes femmes indiennes qui « louent leurs ventres » sont mieux qu'à l'usine, elles évoluent dans des environnements plus sains et plus sûrs, à l'abri du harcèlement sexuel et des accidents du travail. Si on prend la peine de les écouter, elles témoignent d'une amélioration très nette de leurs conditions de travail et de vie, c'est un véritable empowerment que cette possibilité qui leur est offerte de porter les bébés de personnes qui ont les moyens de se payer leur disponibilité pendant neuf mois. J'espère ne pas caricaturer cette position, mais sans nier le vécu de ces personnes, les premières concernées, il me semble problématique d'y réduire la question. Dans un pays où l'existence même des femmes ne doit pas être tenue pour acquise (les naissances de petites filles y chutent dramatiquement, avec la conséquence semble-t-il d'une violence accrue contre les femmes) mais tolérée en raison de leur usage à titre de ventres et de chattes, l'idée de centraliser l'une ou l'autre de ces fonctions sur un groupe de femmes jeunes et saines me semble devoir mettre à mal l'utilité sociale des autres – des deuxièmes concernées dont les conditions de vie peuvent encore se dégrader.

Peut-être pas aujourd'hui, et peut-être que j'agite le spectre de la catastrophe en pensant une hypothétique généralisation des pratiques, mais l'idée de généraliser une pratique pour en examiner plus clairement les conséquences est justement un classique de la philosophie morale auquel je suis assez attachée.

Je suis convaincue que nos actions individuelles ont un sens qui nous échappe en partie, qu'elles sont influencées par le social et l'influencent à leur tour. Par exemple, la reconnaissance sociale de la prostitution me soucie. De la comparaison constante des femmes avec les femmes prostituées à l'extension du registre des services sexuels offert sous influence prostitutionnelle par les femmes aux hommes (2), cette reconnaissance (et l'effondrement des prix qui va avec) fait quelque chose aux rapports femmes-hommes dans l'ensemble de notre société. Elle concerne plus loin que les premières concernées.


L'universel et le situé

Cette procédure d'universalisation est bien mal perçue, accusée (souvent à juste titre) de cacher la situation particulière des classes dominantes : hommes, Occident, bourgeoisie, hétéro-patriarcat – certaines de ces caractéristiques sont plus opérantes que d'autres pour assurer une place au soleil, mais je tiens à les citer ensemble et à ajouter que j'en oublie. Féministes et militant-e-s pour les droits des autres groupes minoritaires (!), nous ne faisons jamais mieux notre boulot que lorsque nous débusquons derrière l'universel l'intérêt de l'une ou l'autre des classes dominantes.

Dans La Reproduction artificielle de l'humain, l'auteur, homme hétéro, use de ce privilège de pouvoir confortablement déguiser une pensée masculine derrière un masque universel. A la féministe il n'a pourtant pas échappé qu'à deux reprises il refuse de penser la paternité et ses privilèges (3). Il dénigre par exemple les maternités tardives, rendues possibles par le progrès technique, au nom du droit des enfants à des parents qui seront a priori en mesure de les accompagner jusqu'à l'âge adulte (à considérer selon l'espérance de vie en bonne santé). Cet argument universel me semble tout à fait valable. Mais quid des hommes ? Ceux qui sont pères sur le tard jouissent de leur domination sur de nombreux axes mais n'ont pas une plus longue espérance de vie (même si être riche, ça conserve) et c'est un état de fait bien plus répandu que l'épouvantail des mères de soixante ans. Escudero a refusé de reconnaître que son idéal était mis à mal ici et maintenant, le plus « naturellement » du monde et à un coût pour l'instant bien plus élevé que la situation qu'il condamne (4). Voilà qui fait apparaître comment nos positions situées influent sur les constats que nous posons (ou oublions de poser) et peuvent constituer en soi des actes de domination : ici expliquer aux femmes à quel âge elles doivent procréer, alors qu'on est soi-même un homme qui ne se donne, ni aux autres hommes, de limite sur cette question.

Être femme ou homme, c'est se faire imposer des expériences différentes du social. Pour compléter une expérience propre de dominant-e, il faudra une écoute modeste des situations particulières qui sont vécues par les personnes minorisées. Ce qui n'est pas réciproque, parce que les personnes minorisées ont de fait le nez dans le vécu des classes dominantes : tout le monde sait à quoi ressemble une maison de bourge, on ne voit que ça à la télé.

Écoute modeste, voilà qui est très éloigné de l'arrogance d'Escudero, constatée par nombre de celles et ceux qui l'ont croisé ces derniers mois. Et cette absence contribue à discréditer toute autre tentative de bâtir du commun. Il fustige le libéralisme et le refus de se voir soi-même dans l'autre (à chacun-e sa merde, et le droit pour tou-te-s), mais nous offre le spectacle affligeant d'une absence totale de considération pour le destin de personnes déjà meurtries par la résurgence d'une homophobie qui se déchaîne depuis maintenant deux ans. Voilà bien un universel de dominant-e-s, à la fausse neutralité, qui cache mal des rapports de domination en posant unilatéralement ses priorités politiques. Nous devons finir de le balancer à la poubelle pour en reconstruire un autre qui commence à faire un peu défaut, au milieu de tant de lignes de fracture et réclamations à titre de « personnes les premières concernées »... Ici encore, faire circuler un peu de reconnaissance me semble vital. Dans un monde où les identités – y compris politiques, et je pense ici moins aux identités queer qu'au corps christique de nos technocritiques livré à la vindicte de leurs proches en guise d'ultime barrage au déferlement technique – se sclérosent et où les possibilités de dialogue se réduisent, aucune des deux perspectives mises en scène par La Reproduction artificielle de l'humain et le débat qui s'en suit ne me convient.

Il est certainement très flatteur de cliver là où on aura le moins de soutiens dans son milieu politique – hélas un peu plus du côté de la manif pour tous, si on en croit les éloges dispensées à cet ouvrage dans les colonnes du Figaro par des nationalistes autoritaires. Mais enfin, nous sommes quelques-un-e-s à avoir du mal à faire comprendre une critique exigeante de la technique, une critique qui ne serve pas uniquement à condamner le pouvoir politique ou le capitalisme qui en feraient de « mauvais » usages. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'Escudero, en imposant que cette critique se fasse aux dépens des femmes et des LGBT, nous a mis-es entre deux feux et nous a laissé-e-s sans voix.

(1) Dans son livre, sur le net et lors de rencontres de visu, Alexis Escudero multiplie les doubles discours et les pseudos sous lesquels il se cache. Mais partout il se montre arrogant, agressif et de mauvaise foi, ne faisant aucune concession. Paco, le relou de service dont je finis par ne plus libérer les commentaires dont il m'accable en plusieurs exemplaires chaque fois que j'ose critiquer le bouquin... c'est lui. Le ridicule de la situation (un auteur qui se répand partout sous un faux nom pour encenser son bouquin et accuser son lectorat de n'y avoir rien compris !) ne suffit pas à me dérider après des mois d'attaques bornées.

(2) Épilation intégrale du pubis, extension des pratiques de fellation puis de sodomie constituent des évolutions des normes socio-sexuelles liées à l'envahissement de notre imaginaire par les sexualités marchandes. L'étude de Sophie Avarguez, Aude Harlé et Lise Jacquez pour le CG des Pyrénées orientales, zone frontalière d'une société prostitutionnelle, fait état plus généralement de la manière dont les « choix » des un-e-s changent les conditions de vie des autres.
(Note : Escudero ou l'un de ses potes accuse ce blog d'être « néoféministe » et libéral...)

(3) Le statut de géniteur et celui de père biologique sont plus que jamais confondus. On est passé d'une situation où un géniteur ne peut-être reconnu comme père qu'à condition de faire état de cette volonté dans les années qui suivent la naissance de l'enfant à une autre où un test ADN réussi donne accès à ce statut. L'envahissement du biologique acte une situation juridique où un homme choisit à la carte et sans limite de temps le statut qu'il souhaite avoir auprès d'un autre être humain. Je conseille de devenir papa si le bébé est un garçon et quand il commence à jouer au foot. On comprend dans ce cas la nécessité de l'anonymat des donneurs dans les procédures d'insémination artificielle, avec un bricolage social moins DIY, pour ne pas mettre une ou deux femmes sous l'épée de Damoclès d'une reconnaissance capricieuse de paternité.

(4) Le défaut de pensée est peut-être dû à un angle peu opérant (nature/artifice) qui tracerait un axe du mal assez bête.