Le cyberminimalisme (représenté ici par Karine Mauvilly, Cyberminimalisme. Face au tout-numérique, reconquérir du temps, de la liberté et du bien-être, Le Seuil, « Anthropocène », 2019) évoque la rencontre entre écologie et développement personnel. Devant le constat que les écrans font perdre leur temps aux adultes, les dopent, les stressent et gênent les apprentissages des enfants, des voix s'élèvent qui proposent de mieux contrôler les usages, de trouver un meilleur équilibre entre « vraie vie » et vie connectée. Les conseils fleurissent mais cette approche responsabilise à outrance des individus pris dans des logiques sociales sans interroger celles-ci. Quitter son Twitter ou son Facebook pour passer une soirée tranquille est certainement un bel effort, alors que l'interface a choisi de faire défiler sans arrêt une sollicitation après l'autre, mais les efforts individuels ont peu d'intérêt pour alléger le bilan du numérique : intensification de l'exploitation du travail et ubérisation, consommation d'énergie aussi importante aujourd'hui que l'aviation civile, et amenée à grossir encore, à base de 5G, de services accrus, de données pléthoriques, etc. Les serveurs et les data centers, les terminaux (un smartphone par famille dans les pays pauvres, trois ou quatre écrans par personne en France), tout cet équipement contribue à l'explosion de l'extraction, dans des proportions encore jamais vues, de métaux et terres rares. Le bilan social et écologique est inquiétant et l'équilibre à atteindre par les accro que nous sommes entre le temps passé sur les écrans et celui qui sera consacré à d'autres activités est-il ce que la critique des techniques peut viser de mieux ? On peut en douter...

Les tenant·es d'un autre web, les libristes et hébergeurs militant·es, mais aussi les utopistes qui voient toujours la révolution gronder quelque part, y compris sur Facebook (1), font aussi l'objet d'une attention particulière. Conscient·es des logiques inquiétantes du Net, les plus lucides tentent de construire d'autres outils, plus sobres, qui ne nous surveillent pas, ne concentrent pas les richesses et le pouvoir, nous permettent de résister aux géants d'Internet et à leur emprise sur nos sociétés. Là encore, c'est mieux que de se muer tout à fait en consommateurs et consommatrices mais cette marge est loin de menacer le Léviathan qui s'engraisse toujours, à mesure que le numérique en tant que tel resserre son emprise sur nos vies. Félix Tréguer, co-fondateur de la Quadrature du Net, s'exprimait ainsi dans les pages de CQFD il y a quelques semaines : « En 2008, [on] portait la vision d'un Internet émancipateur. C'était une utopie à défendre, un terrain idéal à prospecter pour faire avancer nos idéaux. On se voulait garde-fous en la matière, dénonçant les dérives et récupérations, mais avec l'idée d'une avancée globalement positive. C'est quelque chose dont on est plusieurs à être largement revenus. » Il serait temps parce qu'en 2008 déjà, si Facebook pouvait encore apparaître comme un site de divertissement, la concentration dans un tas de secteurs du numérique semblait déjà bien accomplie. Les espaces de liberté que créent et font vivre ces alternuméristes sont-ils vitaux ou anodins ? De quoi prendre le maquis ou des sortes d'écomusées ? Alors que même les camarades s'ébrouent majoritairement sur des plateformes commerciales et livrent leurs données à Google sans une once de regret (les docs partagés sont en couleurs !), on peut douter du succès de cette alternative, dont les animateurs et animatrices sont devenu·es au mieux des lanceurs d'alerte.

Une dernière encore : les bonnes âmes de l'inclusivité du numérique sont-elles alternuméristes, idiot·es utiles de la construction de l'hégémonie informatique ? Il y a quelques années, 20 % de Français·es étaient encore tenu·es aux portes d'Internet par l'âge ou la pauvreté (et certainement par un manque d'appétence très légitime pour ce rapport au monde, ce qui n'apparaissait dans aucune enquête à ma connaissance). On pouvait regretter ce biais que constitue la classe mais aujourd'hui, alors qu'il y a des smartphones dans les villages les plus éloignés des pays les plus pauvres, cette commisération pour les exclu·es du Net cache mal l'objectif d'achever la dématérialisation, en particulier dans l'administration. Si en 2022, nous disent les auteur·es, la France aura fini de priver les dernier·es irréductibles de la possibilité de déclarer ses impôts sur papier ou d'être reçu·es à l'Assurance maladie (2), il faut bien donner une dernière chance à ces dinosaures et tant pis si le nudge (coup de pouce) ressemble à un coup de pied au cul. Oui, on peut douter qu'il s'agisse là encore d'alternuméristes et l'inclusivité est désormais plutôt du côté d'un défenseur des droits s'inquiétant de cette dématérialisation.

Voilà un bouquin qui secoue en mettant le bon mot sur des réalités gênantes : pour beaucoup, nous sommes devenu·es des alternuméristes. Moi qui me définis comme technocritique, qui ai détesté batailler contre des techno-béat·es de toutes sortes (1), me voilà forcée de constater que je fais partie de cette troupe. Je conseille autour de moi de quitter Twitter sans le faire tout à fait moi-même, de ne pas poster des photos de 2 Mo (d'ailleurs on n'y voit rien, c'est trop grand) et de refuser de se donner corps et âmes aux GAFA sous prétexte que « C'est pratique. » Je donne presque tous les ans à Framasoft qui met à disposition des outils libres et accessibles. Je dois me rendre à l'évidence… Ce n'est pas tant une question d'usage intense d'Internet ou de personnalité trop communicante que de désespoir et de résignation, il faut l'avouer. Les nouvelles du monde me donnent froid dans le dos, de la reconnaissance automatique des visages, trop peu contestée, aux objets connectés, assistants personnels, compteurs connectés et 5G qui promettent des enfers aseptisés. Mais la raison principale pour laquelle je ne m'élève plus trop bruyamment contre l'envahissement de nos vies par le numérique, c'est que je crois la cause perdue. Certes nous sommes encore quelques troupes pour nous inquiéter de la nouveauté. Mais l'existant est devenu acceptable, que ce n'est pas désirable, dans les têtes et dans les structures sociales tenues de main de maître par des États prédateurs et des géants économiques qui à côté ont l'air presque plus philanthropes. J'aimerais remettre en cause l'existant, cantonner strictement le numérique aux usages qu'avait il y a quarante ans le papier (dans les bureaux, les administrations, mais pas pour remplacer les cahiers des fermes ni des écoles). Mais une technique existe ou n'existe pas, tous ses usages se déploient sans qu'il soit possible de choisir entre eux... en particulier dans une société de marché. Il semble donc désormais, pour la plupart d'entre nous, même ultra-politisé·es, impossible de penser une déprise radicale du numérique. Nous nous réfugions dans un alternumérisme plus ou moins optimisme.

L'existence de ce petit livre, qui fait déjà couler un peu d'encre, me rassure un petit peu. La rencontre avec ses lectrices et futurs lecteurs nous redonnera-t-elle du courage de remettre en cause non plus les excès du numérique mais notre dépendance ? Lisez et faites lire Contre l'alternumérisme ou prenez-en connaissance au moins par cette excellente critique.

(1) Je conseille ce bel exemplaire de crétinerie technophile dans un dossier coordonné par Florent Marcellesi sur la démocratie.

(2) Lire « À Joigny, la CPAM a fermé du jour au lendemain » et désespérer des plus acerbes des technocritiques !