Les lieux militants

Je fréquente les lieux militants : je vais à des discussions, je regarde des films, on en cause. Pour beaucoup, fréquenter ces lieux vaut pour militer. Je doute pour ma part qu'un concert punk rende anarchiste. Mais je fais mieux : il m'arrive d'organiser les causeries en question, de leur conception à leur animation. Je vais à moultes réunions pour se mettre d'accord sur la manière dont le lieu est géré, je prends parfois des responsabilités, le plus souvent je les évite. Il m'arrive de faire la vaisselle, de passer le balai. De choisir les bouquins à acquérir, de tenir des stands. Soit. Qu'est-ce qui fait que j'accorde peu de valeur à cette sociabilité militante ou para-militante ? C'est intéressant, j'apprends parfois des choses et je rencontre du monde (j'ai finalement peu d'ami-es en-dehors du milieu, en tout cas dans ma ville). Mais l'échec à ouvrir ces lieux sur le monde, à partager au-delà du public habituel, éclaire d'une drôle de lumière tout ça. Ça sent trop l'entre-soi.

Les manifs

Ça aussi, les manifs, j'y vais. Là encore, la frousse que j'ai des robocops et de la violence qui pourrait me submerger dans mes interactions avec eux (1) m'éloigne de l'action mais je fais acte de présence, même quand il pleut. Bien. Lors des mouvements sociaux, ces moments de grâce où les orgas militantes arrivent à mobiliser bien au-delà de leurs adhérent-es et sympathisant-es, je suis là. Je ne suis en général pas au jus du parcours ni de la stratégie qui le sous-tend, je le découvre au fur et à mesure et je suis à la merci de la légèreté avec laquelle les organisateurs choisissent parfois de me cacher tout ça… Je ne trouve pas la manipulation élégante mais c'est de bonne guerre : je n'ai pas choisi de m'impliquer dans l'orga.

Les revues

Ça, c'est mon gros morceau. En 2007, je me suis impliquée dans une revue écolo au point d'y faire un tiers-temps gratos. Après quelques années à bosser pour les chefs de la revue sans y avoir mon mot à dire, j'ai créé la mienne et là je suis passée à mi-temps, toujours bénévole et dont j'estime qu'il était à moitié consacré à faire la revue et à moitié à « animer la rédaction », soit faire du service à la personne des types qui venaient s'y faire reluire l'ego. Faire une revue apporte beaucoup de satisfactions et de reconnaissance. Beaucoup. Il me semblerait plus juste d'en parler comme d'une activité qui valorise son métier plutôt que comme d'un engagement militant. Certes les revues et les journaux sont utiles à la cause, elles font passer les idées et les infos, aiguisent les réflexions des militant-es, tout ça. Mais c'est un engagement qui est de fait réservé aux gens du métier (des métiers) et qui leur permet de gagner en compétence. Le plan est trop beau pour être honnête.

Je suis peut-être sévère mais ça me rappelle comment j'ai été payée pour accompagner un chercheur souhaitant étudier la répartition des tâches de ménage dans les lieux militants évoqués plus haut. Pourquoi tant d'intérêt ? Sans doute parce qu'étudier les lieux militants, c'était un peu renouer avec sa jeunesse militante, militer par procuration. Ben non, c'est avant tout exercer son boulot de chercheur et tirer des bénéfices symboliques et matériels du vol de la parole des militant-es (inutile de préciser que de l'élaboration des hypothèses à la rédaction, c'était nous qui gardions la main et qu'au mieux nous allions expliquer après coup le résultat avec tout ce monde). Tant pis pour les intellos qui pensaient faire d'une pierre deux coups.

Qu'est-ce que s'engager ?

Je pense qu'en jugeant aussi sévèrement mes/nos activités, je m'attaque autant aux objectifs qu'aux résultats et à la manière dont les motivations individuelles influencent les objectifs collectifs. Tout ça va ensemble, par exemple quand une action de distribution de tracts contre EDF finit en papotages entre militant-es parce que tout le monde est venu dans l'idée principalement de revoir les camarades et n'a pas pris la peine de faire un briefing qui lui permettrait d'accompagner le tract. La prégnance des relations amicales dans les activités militantes est une source importante de motivation mais elle peut finir par faire oublier le but de départ : pourrir la réputation d'EDF, quand bien même on mobiliserait des moyens très modestes. Au final c'est de grosses ONG qui font le boulot, des genres d'entreprises à but lucratif mais non lucratif, qui font croûter tout un personnel très pro et très motivé. On peut se plaindre mais il faudrait s'être engagé-e avec la même volonté de convaincre au-delà des convaincu-es pour pouvoir affirmer que l'activisme de militant-es de base vaut mieux que cette professionnalisation.

La camaraderie, au départ une motivation supplémentaire, finit trop souvent par être un objectif (j'ai cité ici une chorale de chants de lutte qui finit par accueillir de nouveaux/elles chanteurs/ses non plus au regard de leur CV militant ou de leur tessiture de voix mais de manière purement affinitaire et m'a refusé l'entrée au motif qu'une personne n'était pas « à l'aise » avec moi). Et les stratégies ne sont pas discutées, il s'agit d'agir sur le registre qui spontanément nous fait le plus plaisir, flatte le mieux nos ego : par exemple les cinq points d'exclamation à la suite sur un tract anti-nucléaire ne sont pas plus convainquant-es pour celui ou celle qui lit (a priori plutôt moins) mais servent à satisfaire celui ou celle qui écrit. L'entre-soi dont je parlais au début n'est pas une fatalité mais ce qu'on trouve à avoir posé peu d'exigences à ce qu'on appelle toujours militantisme. Avec le recul, ça me semble être surtout la forme de socialisation et le mode de vie plus ou moins agréable de personnes ayant en partage des idées plus ou moins sympathiques.

L'écologie et son recul sur le mode de vie écolo, le féminisme et sa définition du genre comme identité individuelle, peu d'espaces militants me semblent tenir bon devant cette conspiration des ego (sur laquelle je devrais publier bientôt). Ce sont des réponses bien décourageantes à ce qui se pense, se dit et se passe de l'autre côté de la fenêtre du local militant. Dans la vraie vie.

(1) J'ai arrêté de militer après avoir vu le film Très bien, merci d'Emmanuelle Cuau, qui est sorti le 25 avril 2007. Il met en scène un type comme les autres qui s'énerve à la vue d'un contrôle d'identité raciste et finit en cellule de dégrisement puis en hôpital psychiatrique. J'ai pleuré pendant le film et abandonné mes activités militantes peu après ça.