Les deux pratiques sont très populaires et ne manquent pas de spectateurices. La « beauté brutale » de femmes entre elles qui se font les pires horreurs est un spectacle émoustillant pour le mâle hétéro, mais GLOW, un show télé des années 80, a conquis un public plus varié, y compris enfantin, et le roller derby fait rêver les petites et les grandes filles. Les femmes y trouvent leur compte. Le catch et le roller derby mettent en scène à l'excès l'agressivité et l'anti-conformisme, avec force bas résille troués et maquillage outrageux. Mais ça fait du bien, de voir qu'on peut être autre chose qu'une princesse qui ne peut exister sans être l'appendice d'un prince.

Les femmes se battent, certes, mais elles sont aussi solidaires. Et l'air de rien, c'est une découverte aussi étonnante que d'apprendre qu'elles peuvent faire autre chose que la déco. Dans les représentations traditionnelles, les femmes entre elles échappent rarement au registre de la rivalité. Il est déjà rare de voir dans un film ou un roman des femmes se parler (quand il y a deux femmes, ce qui n'est déjà pas évident (1)), mais il l'est encore plus de les voir s'aider les unes les autres. Cette solidarité, c'est ce qui transpire du récit de l'expérience des GLOW, et c'est ce qui fait le happy ending de Bliss. Et l'essentiel de l'expérience du roller derby, d'ailleurs, puisqu'il s'agit autant pour la joueuse de tête (jammeuse) de passer les joueuses adversaires que pour les joueuses de l'équipe (blockeuses) de faire de la place pour leur jammeuse (et on se relaie dans tous les rôles, même dans Bliss qui pourtant cède un peu plus que dans la vie au star system, avec une protagoniste qui ne s'abaisse jamais à être blockeuse).

roller_derby.JPG Un match de roller derby au Coliseum de Portland, Oregon.

L'intérêt des deux disciplines, ce n'est pas de présenter un modèle super intéressant de féminité. C'est de présenter des contre-modèles assumés, de dire qu'à côté de ce qu'on a en tête comme stéréotype (la belle meuf en maillot de bain) il y a une réalité diverse (la belle meuf en maillot de main qui hurle à la figure d'une grosse meuf musclée qui est en train de l'étouffer dans ses bras). Une des déceptions de Bliss est d'ailleurs le caractère plutôt conventionnel des corps des actrices, alors que le roller derby arrive à réunir dans des arènes de 10.000 spectateurices un publie varié (familles plan-plan, couples de filles, jeunes branché-e-s) pour voir jouer non pas des hommes professionnels aux corps d'athlètes mais des filles grandes, petites, maigres, grosses ou au physique plus passe-partout, qui à côté bossent ou étudient.

Ce dont souffrent les femmes aujourd'hui, c'est qu'on ait envers elles des attentes bien plus stéréotypées qu'à l'égard des hommes, et qui leur ferment des carrières (je sais pas, moi, leader politique, administratrice d'entreprise cotée au CAC40, charpentière), soit qu'elles n'osent pas les envisager, soit qu'on leur fasse la vie extrêmement dure pour arriver au même succès qu'un homme médiocre dans le même champ. L'idéal étant d'être jolie mais pas trop, séductrice mais pas salope, et de chercher à briller dans une profession déjà assez féminisée pour ne pas devoir essuyer les plâtres. Alors tout ce qui peut faire voler en éclats ces images simplistes de ce que c'est qu'un métier, un corps, une attitude, une carrière ou une vie de femme, est plus que bienvenu...

(1) Le test de Bechdel propose trois critères pour décider du caractère non-sexiste d'un film ou d'un livre : 1-la présence d'une deuxième femme (pas juste princesse Leia, aussi formidable soit-elle) ; 2-un dialogue, à un moment, entre deux femmes ; 3-un dialogue qui ne serait pas focalisé sur un personnage masculin, ce qui exclut aussi bien le crêpage de chignon entre rivales que les conseils de la belle doche pour satisfaire monsieur. Et ils sont rares, les films qui échappent à la condamnation pour sexisme. Pensez-vous, des femmes qui parlent de ce qu'elles sont ou de ce qu'elles vont faire ensemble, c'est un spectacle peu ordinaire !