Alors que 61 % des personnes en âge de voter ne souhaitent pas donner au nouveau président une majorité absolue, celui-ci impose ses candidat·es (choisi·es de manière un peu farfelue : ici un vieux routard qui se recase, là un·e notable qui se lance en politique avec beaucoup d’illusions, soit les pires raclures et les ingénu·es les plus touchant·es – n’était leur appartenance problématique aux même groupes sociaux très conscients de leurs intérêts) et c’est le drame : 308 sièges pour le parti présidentiel sur 577 sièges.

Que s’est-il passé ? La même chose, on vous dit. Le scrutin majoritaire rejoue sur 577 circonscriptions la triste farce présidentielle. Émiettement des candidatures, caractère hasardeux de l’accession au second tour et hop, le ou la centriste est élu·e à l’assemblée parce qu’en face se trouve un·e candidat·e issue de la seule opposition un peu crédible (aux yeux de son électorat) mais qui inquiète les autres électeurs et électrices. Partout la même recette :
-deux partis de gouvernement qui ont bien trop déçu les récipiendaires de leurs promesses illusoires (la puissance retrouvée de la France ! la solidarité contre la finance !), auxquels l’alternance a suffi un temps à partager la majorité mais les meilleures choses ont une fin ;
-deux partis d’opposition qui arrivent enfin à faire jeu égal avec les autres mais suscitent des réactions de rejet de la part d’une majorité de gens et
-ce parti qui n’est rien (1), tout nouveau tout beau, ni droite ni gauche, fin de la politique.
Forcément, c’est celui-là qui emporte le morceau, il est mieux armé pour ne pas faire dissensus.

Et pourtant, il n’y a pas de consensus, loin de là ! Dans un récent sondage, où apparaît la faible popularité de ce président élu dans des conditions que l’électorat juge problématiques, à l'affirmation « La société que prône le gouvernement est globalement celle dans laquelle je souhaite vivre », 32 % répondent favorablement alors que 46 % disent non – et de manière plus franche. Ce cycle-cirque électoral a failli à porter au pouvoir des personnes susceptibles de mettre en œuvre des politiques qui conviennent à une majorité de personnes (un but en soi extrêmement pauvre) mais les apparences sont sauves et le vainqueur peut se persuader qu'il a un mandat royal pour « avancer » avec la violence habituelle.

Le scrutin majoritaire est propre à cette Ve République qui est l’un des régimes les plus présidentiels au monde et qui a été imposé par un coup d’État (oui oui, un vrai coup avec des généraux qui font débarquer leurs bataillons en Corse et réussissent à faire démissionner le gouvernement avant leur arrivée à Marseille). Élire une assemblée à la proportion de la popularité de partis et forcer ceux-ci à trouver des terrains d’entente serait moins pire mais comme chacun·e espère gagner la course à l’échalote, chacun·e apprécie le cadeau au vainqueur : un pouvoir démesuré qui s’accompagne aujourd’hui d’une politique aux caractères totalitaires inquiétants (même avec les standards démocratiques bien faibles d’un gouvernement représentatif) de la part de notre parti d’extrême centre. On a les élu·es qu’on mérite ? Pfff, on a les élu·es formaté·es par le dispositif qui sert à les élire.

Le principe de représentation, un mode de gouvernement aux caractères démocratiques assez faibles dans lequel des personnes décident à la place de celles qui les ont élu·es, avec plus ou moins de latitude (ici : beaucoup plus !), s’attache à la distribution des places plutôt qu’au contenu des politiques. Il fait aujourd’hui la preuve de son échec à ne serait-ce que produire des politiques avec lesquelles une majorité de personnes n’est pas en désaccord. Et, encore une fois, ce n’était pas trop demander ! Beaucoup d’observateurs et d’observatrices disent combien les caractères démocratiques, déjà structurellement assez faiblards, de ce mode de gouvernement sont en recul. Mais, aujourd'hui que la critique du mode de scrutin ou de la représentation se fait bien entendre, il est inquiétant de voir des propos bien sentis voisiner avec pas mal de caca anti-élites (parce que ce ne sont pas les bonnes élites, on vous en prépare de meilleures, de plus « vertueuses » !), souvent très pauvre intellectuellement et parfois autoritaire, voire qui pue le fascisme. Il y a critique et critique...

(1) J'ai pas fait exprès, je ne m'en suis aperçue qu'à la relecture.

Parmi les bonnes surprises récentes, cette description d'un « jugement majoritaire », un mode de scrutin qui a le mérite de montrer par contraste avec quelle bêtise notre monarque est choisi·e.

Voir à ce sujet ma brochure et ma conférence sur les misères de la représentation.