Animal laborans

Hannah Arendt distinguait entre homo faber, l'être humain qui engage sa personnalité (ses intelligences, y compris son expérience corporelle et sensible) dans la fabrication d'une œuvre, et animal laborans, occupé à trimer comme le ferait une bête, à base de répétition mécanique des mêmes gestes. Précisons qu'il ne s'agit pas d'une distinction entre métiers intellectuels et manuels : dans son ouvrage Éloge du carburateur, Matthew Crawford montrait qu'un métier intellectuel jouissant d'une forte reconnaissance pouvait être mécanique et qu'un métier manuel pouvait solliciter sens de l'observation, capacités inductives et déductives, etc. Et disons-le aussi, aucun animal ne mérite d'être attaché à une tâche répétitive et pénible.

J'ai la chance de n'avoir qu'épisodiquement exercé des boulots répétitifs, pénibles physiquement, mal rémunérés, dans lesquels la présence d'autres personnes n'est pas l'occasion de former un collectif. J'ai bien nettoyé de la merde dans un poulailler, fait briquer des chiottes mais parce que le résultat me plaisait, jamais à la chaîne et contrainte par la nécessité de gagner ma vie. À la pénibilité et à la force de la contrainte, à l'ennui et à la tristesse, il faut souvent ajouter le manque de reconnaissance symbolique et économique et tout cela m'a été épargné. J'ai la chance d'avoir aujourd'hui un boulot intéressant et qui me semble utile.

Cette petite illusion d'être homo faber, exerçant ses qualités et apprenant en continu, vient se heurter à ce rappel des trous du cul qui nous gouvernent : je ne suis qu'un animal laborans. Comme beaucoup d'entre nous, celles et ceux qui volent des instants d'autonomie et de camaraderie au travail, celles et ceux qui y jouissent au contraire d'une certaine liberté. Le président du conseil scientifique annonce envisager plusieurs options de lutte contre la deuxième vague de Covid dont un confinement « moins dur que celui du mois de mars (…), qui permet à la fois le travail, qui doit s'accentuer en télétravail, et permet de conserver une activité scolaire et une activité économique ». Bon, le conseil scientifique ne représente peut-être pas grand chose quand on se rappelle que le gouvernement dont il a l'oreille a rendu le masque obligatoire en intérieur dans les lieux publics non pas en mars, ni avril, ni mai, ni juin mais le 22 juillet 2020, et dans les salles de cinéma le 28 août, et que beaucoup d'efforts sont encore perdus en désinfection des surfaces alors que c'est une mesure inutile et qu'il est plus important d'aérer les pièces.

Il n'empêche, je peux comprendre que ce gens-là n'aient pas de vie sociale ni affective mais il me semble dangereux de supposer que c'est aussi notre cas. Travail (ou télétravail à la limite), famille (no comment), patrie (à laquelle nous devons, ensemble, uni·es dans un grand élan de solidarité, permettre de ne plus mettre un pognon de dingue dans l'hôpital). Nos vies ne comptent pour rien. L'amitié, l'amour, la camaraderie encore sont une dimension de la vie qui n'a pas lieu d'être. Nous ne sommes rien, sauf quand il faut turbiner et consommer. (Je n'ai même plus envie de rappeler ici comment j'ai passé l'été à m'inquiéter de la faiblesses des mesures sanitaires, que oui il faut faire des arbitrages qui sont parfois déplaisants… mais il ne s'agit pas d'arbitrage, ici c'est de la conduite de troupeau, toujours incohérente et injuste.)

Il doit se trouver un paquet d'économistes pour montrer que les émotions peuvent dégrader ou améliorer la productivité des travailleurs et travailleuses, que les liens sociaux ont des externalités positives sur le PIB, que le bonheur permet de belles économies sur le budget des soins de santé. Mais il me semble plus important de répondre que cette vision de la vie des gens est proprement inhumaine. Que c'est triste pour eux, pauvres ectoplasmes, et dégradant pour nous. Que rien ne justifie les arbitrages systématiques en faveur de la seule vie économique depuis le début de la crise sanitaire, que rien ne justifie qu'on nous traite comme des bêtes : au boulot et puis à la niche, avec de la pâtée trois fois par jour (ou juste un peu pour les chiens surnuméraires, pas assez productifs, et défense de nourrir les bâtards).

À quoi bon continuer pour maintenir la matérialité de vies qui ne cessent de s'appauvrir ?

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