Qu'on regarde mieux et il apparaît qu'on peut être aussi très écolo en étant pauvre : un logement exigu et une modeste facture de chauffage, pas de vacances et une mobilité réduite au minimum sont des exploits auxquels se livrent des millions de Français·es. Sans pourtant se prévaloir d'être écolos ou conscient·es. À vrai dire, l'impact écologique individuel est fortement corrélé aux dépenses des ménages et donc à leur revenu, ce qui fait des pauvres les champion·nes de la sobriété, malgré la relégation dans des banlieues éloignées et le boulot dans la zone industrielle à perpète, malgré la bouffe achetée déjà transformée pour compenser la fatigue du travail, malgré ce discours selon lequel l'écologie, c'est pour les riches et ceux qui font la moue en voyant jeter le verre avec le tout-venant (2). Et d'ailleurs la réalité aurait tendance à leur donner raison, par exemple quand on découvre que les efforts si louables des trieurs et trieuses de déchets sont mis à mal par la faiblesse des filières de recyclage.

Pourtant le cliché demeure : bobos écolos des centres-villes contre banlieusardes et ruraux qui partagent des valeurs plus consuméristes et sont plus captifs d'un mode de vie motorisé et polluant. Dans son excellent ouvrage Environmentalism of the Rich, Peter Dauvergne raconte comment les ONG écologistes jouent la carte du consumérisme écologiste des premiers, entretenant l'idée que des consommateurs conscient·es peuvent changer le monde. Par exemple, l'une d'elles a mené un jour une campagne contre Mattel au motif que pour ses emballages de poupées elle faisait appel à un prestataire, énorme entreprise de cartons et papiers peu connue du public et qui s'alimente entre autres en bois directement issu de forêts primaires, contribuant à la déforestation de régions tropicales (c'est mal). Le public de l'ONG était invité à relayer une campagne mettant en scène les dites poupées disant non à la déforestation et à boycotter le fabricant. Mattel a bien vite réagi, changeant de prestataire pour ses cartons de poupées et se donnant ainsi l'image d'une entreprise consciente de sa responsabilité sociale et environnementale, attachée (qui ne l'est pas ?) à rendre le monde meilleur. Dauvergne montre l'omniprésence de ce registre d'action dans les grandes ONG et l'intérêt pour les entreprises incriminées de changer leur mauvaise presse en une bonne en faisant évoluer à la marge leur pratiques. L'appel à un cœur de cible aisé et conscientisé ainsi que la récupération corporate constituent pour l'auteur la routine de ce qu'il appelle « écologie des riches ».

Aujourd'hui, l'écologie s'affiche partout et propose des améliorations marginales : par exemple votre jus d'oranges à base de concentré vient toujours de Floride ou du Brésil, de grandes plantations menées dans une agriculture dépendant fortement des produits chimiques mais ce qui est nouveau, c'est que le carton est produit de manière plus écologique. On avance !

Une ONG pas moins importante, qui chaque année met en lumière les exactions de grandes entreprises en leur décernant les prix des pires pollueurs et hypocrites, a été sollicitée pour mener une action plus « positive », à l'instar des autres acteurs du secteur : et si, en parallèle de ce prix qui condamne, vous décerniez un prix qui récompense les bonnes pratiques ? L'association (au passage la plus grande structure écologiste au monde dont l'action est orientée par ses membres, à la base, et non d'en-haut) a débattu de la question avant de décider que non, elle ne donnerait pas de bons points pour le nouvel éco-emballage de la bouteille de jus d'orange et autres éco-exploits. (Si vous aimez vraiment ça, le mieux est de presser des oranges bio. Les acteurs économiques sont moins concentrés et les chaînes de production moins longues.)

L'écologie des riches, définie comme un répertoire de consommation vertueuse et de pressions amicales de consommateurs et consommatrices conscientisées, n'interroge pas les formes prises par l'économie avec une concentration sans précédent des acteurs et des pratiques prédatrices qui, bien que justifiées assez grossièrement par la demande, sont avant tout exigées par le besoin de faire du profit. Pendant que cette écologie passe au ban d'essai des produits de consommation plus ou moins écologiques (et toujours industriels), la planète est vendue par les États aux grandes entreprises en échange de maigres redevances. Et cela aux dépens d'une majorité de personnes, dont les plus pauvres (j'en parlais déjà ici).

Dernière abjection en date, l'exploitation minière des fonds marins : pour extraire les métaux précieux présents dans le sous-sol des océans, États, entreprises et organisme international dédié à la régulation des activités humaines en mer envisagent le dragage à grande échelle du sol. Une perturbation écosystémique sans précédent est attendue, libérant les composants toxiques qui dorment sagement sous le sol, polluant durablement les eaux et tuant les organismes qui y vivent. Cela sur des zones aussi étendues que l'océan Pacifique entre le Mexique et Hawaï pour, nous dit-on, alimenter la demande en terres rares et métaux indispensables… à la transition énergétique et à la construction du milliard de « voitures propres » nécessaires pour sauver la planète.

Licences d'abattage d'arbres, permis de construire sur des terres fertiles, concessions d'exploitation minière ou d'hydrocarbures, notre planète fait l'objet des appétits d'entreprises surdimensionnées capables de tordre les bras aux États qui ne coopéreraient pas dans cette organisation généralisée de la prédation.

Traduire les questions écologiques aujourd'hui en la sensibilisation nécessaire de populations mal-comprenantes dont il faudrait policer le comportement et qu'il faudrait mobiliser pour mener chez soi un changement de paradigme (apprentissage des bonnes valeurs et changement de relation anthropologique à la nature), c'est contribuer à cette écologie des riches incapable de s'opposer aux désastres du capitalisme mais qui contribue à la violence des rapports de classe. C'est contribuer à fermer les yeux sur l'urgence de changer de système économique et cette « gouvernance » qui soumet des États au capital, les uns et les autres étant dirigés par les mêmes élites qui ont moins de mal à repeindre leurs exactions en vert qu'à y mettre fin. Au contraire, ce sont la réduction des inégalités et de la concentration des richesses qui peuvent nous permettre de nous engager dans des modes d'organisation plus écologiques.

(1) Il est un partage plus signifiant en matière d'écologie, c'est le genre. Les femmes sont plus conscientes et de meilleure volonté écologique que les hommes – même si par ailleurs la ville durable leur fait peu de cadeaux.

(2) Dans son enquête sur un quartier coupé en deux, ancien quartier populaire d'un côté et éco-quartier récemment aménagé de l'autre, Matthieu Adam documente la manière dont le mépris de classe s'exprime désormais dans les termes de la conformité à un mode de vie écologique centré sur quelques gestes emblématiques comme la gestion des déchets.