On a pu, à l’occasion du décès de Jean Ferrat, réécouter la chanson qu’il consacrait dans les années 1960 à la vie montagnarde. Depuis, « le formica et le ciné » de la vie industrielle ont laissé place au silicone et au home cinema. Et sa « Montagne » est désormais comprise comme un appel à retrouver les espaces montagnards, le temps d’un week-end RTT parapente ou d’une semaine de rando en t-shirt ultra-léger Quetchua. Avec un moment de nostalgie pour les plus ancien-ne-s, qui se rappellent certaine dégustation de tome brebis-vache… que l’on trouve désormais chez tous les bons fromagers. Mais repenser à l’époque à laquelle Ferrat a créé sa chanson, c’est mesurer le courage d’un homme à contre-courant, qui fait l’éloge d’un mode de vie voué à disparaître, et ce en pleine époque yéyé-Beatles et au milieu d’un mouvement de modernisation /standardisation sans précédent de la société française, sommée de se débarrasser de ses paysan-ne-s et de mettre sur pied une industrie agro-alimentaire avec des circuits de distribution modernes et centralisés.

On a depuis lors pu peser l’échec écologique et social de ce mouvement, et c’est à la montagne que se construisent ou se réinventent sans cesse les alternatives : causses du Larzac et hauteurs ardéchoises accueillant les communautés des années 1970, plateau de Millevaches aujourd’hui… La moyenne montagne, particulièrement dans le Massif central, n’est décidément pas convertible en grande banlieue, comme tant de territoires ruraux situés trop près des villes, où s’établissent des migrant-e-s pendulaires titulaires d’un abonnement travail à la semaine et où les loyers grimpent en flèche. Si nous devons réécouter « La Montagne » aujourd’hui, que ce soit en gardant à l’idée qu’elle reste un des derniers lieux du possible… et du nécessaire.

« La Montagne », Jean Ferrat, 1964