Au temps des salles de quartier et des salles de première exclusivité... C'est dans les premières que sortaient les productions de prestige : en centre-ville, dans des salles classieuses, plus grandes, plus neuves, elles attiraient un public aisé ou désireux de se payer le grand jeu. Les films y étaient projetés au tout début de leur carrière, qui se poursuivait pendant des mois, descendant chaque fois dans une salle moins prestigieuse, jusqu'à arriver dans les quartiers. C'est là qu'allaient les voir les gamins avides de cinéma, les amoureux/ses pas très difficiles sur le choix du film et tout un public populaire, pas très argenté mais qui se payait facilement une séance hebdomadaire. Laquelle séance occupait plusieurs heures, entre les bobines d'actu, les dessins animés, le grand film et la série B. Ce cinéma de grand-papa, c'est celui qu'on retrouve dans les films qui rendent compte d'une enfance de cinévore d'après-guerre (1).

Nous sommes en 2013, et il y a à Portland comme ailleurs des multiplexes avec leurs places à dix dollars, idéalement situés dans des centres commerciaux, mais aussi des salles de prestige comme celle du NW Film Center, où je n'ai pas mis les pieds. C'est que les grands films d'Universal, la rétro Barbara Stanwick, j'en profiterai en Europe si je n'ai pas déjà tout vu dans les cinémathèques que j'y ai fréquentées (Amsterdam, Valencia, Bruxelles) ou en DVD. Ici je profite des salles de quartier, qui sont une expérience de spectatrice fondamentalement différente. Sur la rue, une enseigne vieillotte qui brille de tous ses feux. C'est le paon du Laurelhurst, les lettres animées du Cine...magic ou la verticalité du Hollywood Theater. Et de tant d'autres où je n'ai pas eu l'occasion d'aller tellement les reprises étaient tardives ou les films un peu trop nuls : le Bagdad et sa déco orientale, l'Avalon où l'on peut aussi passer la journée sur des jeux vidéo, l'Academia un peu loin de chez moi mais où l'on sert paraît-il d'excellentes pizzas. A l'intérieur, juste après la caisse, il faut refaire la queue pour les concessions, soda et pop-corn ou bière d'une micro-brasserie locale et pizza elle aussi du quartier. Et dans la salle, il y a des tablettes devant chaque siège pour pouvoir poser tout ça. Aller voir un film sans passer la première demi-heure à grignoter semble un plaisir aussi douteux que des cookies sans un verre de lait... Mais avec une place à trois ou cinq dollars, la soirée ne vous coûtera jamais aussi cher que la reprise d'un Maurice Pialat en centre-ville.

Dans certaines salles, le sol poisse un peu, le film est déjà vu et revu, et trois dollars c'est ce que ça vaut. Au Hollywood, les tarifs hésitent entre cinq et sept dollars, on est en milieu de gamme, dans une ancienne salle de première exclusivité. C'est l'unique cinéma associatif de la ville, financé par son public, ses sympathisant-e-s et mécènes, et quelques fondations. Et le sol est impeccable, c'est moi qui passe le balai entre chaque séance avec une cinquantaine de bénévoles. Après Holy Motors ou le docu sur le changement climatique vu par les glaciers, on s'ennuie un peu. Mais après les séances de kung-fu de Dan, le programmateur qui distille les perles de sa collection (la centaine de bobines est à la cave), qu'est-ce qu'on s'amuse à repérer les verres de bière vides parfois malicieusement cachés entre deux sièges. Le cinéma fonctionne avec une équipe salariée soutenue par des bénévoles qui s'occupent de la caisse, de faire péter le pop-corn ou de servir des verres aux plus de 21 ans (2). A chaque fin de semestre, il faut se battre pour trouver un créneau libre, parce que c'est le moment où les étudiant-e-s doivent justifier des heures de bénévolat pour leur cursus. D'autres mois sont plus tranquilles, et il a pu nous arriver de faire en équipe légère, mais le public qui attend à la caisse est extrêmement bienveillant. Pas parce qu'on est bénévole, mais pas ce qu'il est américain, et que râler lui gâcherait le plaisir de sa sortie ciné, alors il ne lésine pas sur les sourires et les encouragements.

L'architecture des lieux est propice à la détente : un hall tout en courbes, un escalier qui donne sur une rampe mystérieuse, des couleurs chair, le tout assez utérin. En 1926. l'année de sa construction, la grande salle fait plus de mille sièges, les toilettes sont comme au cinéma avec un boudoir pour les dames, et le Hollywood entraîne avec lui le développement économique de tout un quartier du même nom, le long du Sandy Boulevard, percée diagonale au milieu des carrés du grid et grande ligne de tram. Aujourd'hui le tram a disparu et le balcon a été remplacé par deux salles d'une bonne centaine de places, contre 350 en bas. C'est que le/la spectateurice moderne a besoin de confort, et partant de plus d'espace. Au Hollywood, ille est soigné-e car les sièges viennent d'être refaits suite à une souscription populaire. Prochain projet, le remplacement de la marquee des années 70 (ces rectangles de lumière où l'on place des lettres sombres) par une nouvelle sur le modèle de celle des années 20. L'objectif des plusieurs milliers de dollars de dons a été atteint, et les travaux commenceront ce printemps.

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La façade baroque du Hollywood Theater.

Pendant que le Hollywood Theater se refait une jeunesse, et que les brasseurs locaux McMennamin restaurent d'autres cinémas des années 1920 (comme le Bagdad), la doyenne des salles à l'ouest du Mississipi (1916 !) et ses boiseries font un peu la gueule. Propriété individuelle, le Clinton Street Theater fonctionne aussi avec du bénévolat (prière de signaler ses films préférés dans la prise de contact) et accueille des associations et des festivals, mais les lieux ont besoin d'un coup de neuf un peu plus concret. Est-ce que c'est lors d'une performance du Rocky Horror Picture Show que l'écran s'est pris cette tache jaune ? On ne le saura pas, mais tous les samedis à minuit c'est la fête, une fois sur deux avec une bande de comédien-ne-s, et l'autre samedi c'est la salle qui assure le spectacle (3). Ce n'est certes pas la première salle où l'on s'est amusé à jouer le film pendant sa projection, mais c'est la plus ancienne où on le joue sans discontinuer, une fois par semaine à minuit. Autre record de cette métropole moyenne (la 28e du pays) mais qui est avec Los Angeles et New York la troisième capitale américaine du cinéma (je relativise ici le titre et assume la reprise flemmarde d'un titre récent).

Faute de budgets publics pour permettre aux petites salles d'accompagner la fuite en avant du numérique, aux USA la transition est plus longue. Comme dans les salles privées du Quartier latin, les salles de quartier de Portland ont gardé leurs projecteurs 35mm. Méfiez-vous des projections « numériques », ce sera du Blu-ray. Mais pour le reste, c'est ici qu'on appréciera le mieux la fin d'un monde. Un seul gros studio a décidé de ne plus faire tourner de copies 35mm, mais on attend d'un jour à l'autre que les autres suivent. Avec l'impossibilité d'assurer les investissement nécessaires, ce sera évidemment la fin des salles de quartier, trois ou quatre décennies après la France. Loin de moi l'idée d'encourager le tourisme cinéphile (je prévois justement l'écriture d'un post sur les illusions du voyage) et sa consommation de kérosène, mais il y a dans le monde entier des expériences de spectateurices à faire, et pour l'Amérique du Nord c'est encore à Portland qu'elles se font !

(1) Et c'est celui qu'a pris le temps de me raconter Armand Badéyan, auquel j'aimerais rendre hommage ici.
(2) Il faut pour cela une licence spéciale, la vente d'alcool est tellement encadrée ici qu'un jour je n'ai même pas eu le droit d'entrer voir un film au Laurelhurst (et donc de passer à côté du bar) sans mon passeport ou sans mon papa et ma maman au motif que j'avais l'air d'avoir moins de trente ans. Bonne nouvelle, pour les spectateurices qui n'apprécient pas trop les ados, à partir de 19h les mineur-e-s mêmes accompagné-e-s n'entrent pas.
(3) En préparation : la reprise de The Big Lebowski, façon Rocky Horror, dude, pour célébrer l'un de nos plus récents films-cultes.

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D'autres beaux cinémas de la côte Ouest

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Une salle non-identifiée, sur la 45e (?) rue à Seattle, en binôme avec une deuxième du même modèle. L'une est rose, l'autre bleue.

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A Olympia, WA, pendant le festival du film.

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Le cinéma Castro, dans le quartier du même nom à San Francisco, le lendemain de la clôture du festival du film noir.