Texte co-écrit avec Jacques Caplat pour EcoRev', dans le cadre du dossier "L'agriculture, au cœur du projet écologiste". Les passages en gras sont inédits, la version des auteur-e-s ayant été réécrite par la direction sans leur consentement.

L'agriculture est désormais vécue comme une activité marginale dans nos sociétés dites "post-industrielles". Pourtant, l’activité agricole joue un rôle central dans la manière dont une société s’inscrit dans son territoire, c’est-à-dire à la fois dans l’espace et dans le temps, et dans sa fonction centrale de nourrir l’humanité. Il est tentant de croire à l’avènement d’une civilisation dématérialisée et d'une production agricole hors-sol mais de nombreux signes nous laissent envisager à quel point un socle matériel reste déterminant, des sociétés les plus pauvres aux plus avancées. Il est ainsi acquis que l’explosion des prix agricoles des années 2007-2008 – due entre autres aux agrocarburants – ne s’est pas limitée à provoquer des émeutes dans les pays du Sud, mais qu’elle a également eu une influence importante sur la déstabilisation des marchés financiers, avec les conséquences que l’on sait ("Une crise financière et… environnementale", Sandrine Rousseau, juin 2009, ecolosphere.net). Aujourd’hui, l’agriculture retrouve sa place dans un projet de société plus écologique, et suscite un enthousiasme nouveau : refus des OGM, demande en produits bio et équitables, engouement pour les circuits courts avec les AMAP, ou encore succès de documentaires dans les cinémas, de Notre pain quotidien au récent Solutions locales pour un désordre global.

Repenser l’agriculture implique naturellement une critique sans concession de la mainmise des multinationales sur les mécanismes néolibéraux de l’OMC et sa prétendue régulation "par le marché". Mais cette critique, de plus en plus connue et admise, ne suffit pas à construire une alternative : abattre les multinationales sans avoir d’abord identifié et soutenu les moyens d’une production relocalisée, ce serait s’enfermer dans le cercle sans fin de la répartition a posteriori d’une production centralisée, c’est-à-dire d’une primauté permanente accordée au capital – dont les effets néfastes seraient alors simplement "corrigés" par une politique sociale, comme le fait l’actuelle PAC tant critiquée. C’est justement ce dont les communautés paysannes du Sud ne veulent plus : l’heure est à l’exercice d’une démocratie agricole, basée sur les fondamentaux de l’acte de production (la terre, les semences, le paysan, le milieu naturel et le milieu social) et la reconnaissance du droit de chaque société à définir sa propre politique agricole et assurer sa souveraineté alimentaire. Par ailleurs, il est insuffisant de combattre l’agro-capitalisme sans identifier d’abord ses présupposés scientifiques et la représentation du monde qu’il traduit.

Parce que l’avènement d’une agriculture centralisée, industrialisée et chimique a conduit à mettre en danger le facteur de production (la terre, l’eau, le climat) et à aliéner les paysans (accaparement des terres, intrants chimiques, semences standards, non-reconnaissance des savoirs paysans), nous commencerons par un premier tour d’horizon des impasses et dangers de l’industrialisation de l’agriculture sur le climat (Diane Vandaele puis Claude Aubert), les sols (Emmanuel Bourguignon), le foncier (Michel Merlet puis Joseph Comby) et les semences (Guy Kastler). Dans un deuxième temps, Jacques Caplat (qui coordonne pour nous ce numéro), Michel Pimbert et Marc Dufumier démontreront qu’une fois débarrassés des mythes et impostures de ce modèle, nous pouvons mettre en œuvre une autre agriculture : bio, paysanne et adaptée aux communautés, aux terroirs et aux climats. Nous ébaucherons alors avec Aurélie Trouvé, Geneviève Savigny, José Bové et le groupe PAC 2013 quelques- uns des enjeux d’une agriculture en rupture avec les politiques néolibérales et replacée au cœur des territoires et des attentes sociales. Xavier Poux enfin rappellera en quoi les choix agricoles sont indissociables des paysages et des espaces de vie.

Adoptant un point de vue planétaire, nous nous attacherons donc dans ce numéro à dessiner les contours d’une agriculture inscrite dans une approche propre à l’écologie politique : humaine, environnementale et systémique. Ce dossier, inauguré par un classique de Henry David Thoreau, adressera aussi des clins d’œil à nos autres rubriques, lectures et kit militant. Après un n° 9, consacré en juin 2002 aux "Modernités de la ruralité" et disponible comme les autres en intégralité sur notre site ecorev.org, nous avons le plaisir de vous emmener sur de nouveaux chemins de campagne.