Il y a quelques décennies on pouvait se targuer selon lui de progrès en matière d'espérance de vie. La mortalité infantile était encore divisée par trois entre 1960 et 1979 et les maladies infectieuses étaient maîtrisées. Deux achèvement dus en partie à la médecine mais pas seulement. Les progrès de l'hygiène et du mode de vie (dont les conditions de travail et de logement) ont également contribué à nous faire mener des vies plus saines. Mais aujourd'hui, dit-il, « on est arrivé pas loin du maximum de ce que l'on pouvait faire et rattrapé par le reste ». Les progrès de la médecine, toujours aussi impressionnants, n'arrivent désormais plus à compenser les effets d'un autre héritage des avancées technoscientifiques : un environnement dégradé par l'agro-industrie et les produits chimiques. Et Claude Aubert de donner un exemple de cette compensation qui ne marche plus : des soins de qualité font que « la mortalité par cancer baisse mais il y a de plus en plus de cancers ».

Nombre de maladies ont reculé dans les pays riches mais d'autres sont en plein essor. On les appelle parfois des « maladies de civilisations » et elles tiennent autant à notre mode de vie qu'à notre environnement. Il s'agit des cancers dus à la pollution à laquelle nous sommes exposés à titre professionnel ou dans la vie quotidienne, des maladies neuro-dégénératives (Alzheimer, Parkinson) dont les causes environnementales commencent à peine à être étudiées ou bien encore des conséquences des perturbateurs endocriniens sur le développement psychomoteur, le système immunitaire et les fonctions reproductrices. Côté mode de vie, l'abondance d'aliments très caloriques et transformés, le manque de sommeil et le stress, la sédentarité, les grossesses tardives tiennent à l'organisation sociale mais ont des effets marqués sur nos corps. Le tabac et l'alcool font partie de ces facteurs de mauvaise santé mais sont les seuls à faire l'objet de politiques de prévention – très individualisantes. Claude Aubert compare le traitement social dont ils font l'objet avec l'influence de l'industrie du sucre, qui établit des partenariats avec le ministère de l'Éducation nationale pour financer la sensibilisation à la nutrition. Il en conclut que « le ministère de la Santé, c'est le ministère de la Maladie, on ne cherche pas à empêcher les gens de tomber malades ».

Il est possible de vivre longtemps avec ces maladies de civilisation qui sont pour la plupart chroniques. Elles portent atteinte à notre qualité de vie puis deviennent incapacitantes bien avant de nous emporter. « Cela devient rare, de mourir sans passer des mois en mauvaise santé », note encore Claude Aubert. Aussi l'espérance de vie, à vrai dire « l'âge auquel on meurt en moyenne aujourd’hui », est-il un pauvre indicateur de santé. Il nous renseigne avant tout sur la qualité de vie des personnes de plus de 70 ans, qui ont enfants vécu dans un environnement peu pollué, mangé bio pendant leurs premières années et survécu à une forte sélection naturelle. Elles bénéficient en outre, l'âge venu, de soins de qualité. Ce sont elles qui tirent vers le haut l'espérance de vie, et elles seules. L'auteur d'Espérance de vie, la fin des illusions admet que les prévisions de baisse qu'il publiait en 2006 étaient un peu précoces. Dix ans après, la baisse n'est pas encore tendancielle, l'augmentation devrait même se poursuivre « jusqu'à ce que cette génération disparaisse ». Car « les autres générations n'augmentent pas » : nous allons constater dans les prochaines années une baisse moins anecdotique que celle de 2015.

Et dès aujourd'hui un indicateur signale notre mauvaise santé, c'est l'espérance de vie en bonne santé. Celle-ci « a baissé de deux ans [en dix ans] et elle est beaucoup plus basse en France qu'ailleurs ». Et pourtant « la définition de la bonne santé n'est pas cohérente, on est en bonne santé tant qu'on peut travailler ». Pas plus que le PIB ne révèle une bonne santé socio-économique, l'espérance de vie ne prouve que nous sommes amenés à vivre longtemps – et encore moins que nous vivons bien. Et pourtant, comme le PIB, c'est le chiffre qui résume le succès de notre modèle de société. Mieux, les fantasmes transhumanistes nous font miroiter la possibilité de faire encore reculer la mort de quelques décennies, voire de sauvegarder assez de nous-mêmes pour faire vivre éternellement, si ce n'est notre corps, du moins notre conscience. L'offre serait réservée à quelques millionnaires imbus de leur personne mais ce désir de vivre toujours plus longtemps au mépris de la mort semble avoir « pris des dimensions inédites » selon Claude Aubert. « C'est un problème de nos civilisations, que la mort soit un épouvantail qu'il faut faire reculer à n'importe quel prix. La mort est difficile à accepter, c'est normal, mais est-ce que l'éradiquer serait forcément bien ? » On pense un instant à la fable de l'écrivain portugais José Saramago, Les Intermittences de la mort, dans laquelle la mort cesse d'emporter les corps fatigués. À la découverte de cette nouvelle marche du monde, les entreprises mortuaires sont les seules à pester mais au final c'est tout le corps social qui pâtit de vieillir sans fin et de ne pouvoir faire de la place à la vie qui se renouvelle.