L'alternative que représente l'élevage paysan existe depuis longtemps mais elle a le mauvais goût de ne pas être industrielle, de ne créer aucune plus-value appropriable par les acteurs capitalistes. Alors que la « viande » in vitro, si. « Le développement d'alternatives est toujours un élément important de toute démarche éthique et progressiste », avoue le site FutureFood.org. « La fin de l'esclavage aux États-Unis, par exemple, aurait été difficile à imaginer sans le développement des machines agricoles. » Ce ne sont pas les hasards de l'agenda qui ont multiplié par dix le budget de l'association L214 en cinq ans, ce sont les efforts dans le même sens d'acteurs de la transition de l'agriculture vers la « post-viande » : production de protéines sans animal, soit des produits industriels végétaux protéinés ou imitant la viande (2), et culture de cellules animales, amenée à produire en masse steaks et filets, de la « vraie » viande d'animal sans animal, de la « viande qui pousse à l'extérieur de l'animal ».

Les mêmes qui détruisent (entre autres solidarités) notre système de retraites, contribuent à installer l'idée que nous autres humain·es traitons si mal les animaux qu'il faut révolutionner ce rapport entre eux et nous, a minima en assurant une retraite aux animaux, idée promue par Laurence Parisot. Comment élever nos exigences de solidarité avec les animaux alors que nous baissons le niveau de décence entre humains, comme l'ex patronne des patrons s'en est fait une spécialité ? Il se trouve que Jocelyne Porcher propose depuis longtemps cette retraite, dont elle documente l'existence chez des éleveurs qui font le choix de garder sur leur ferme des femelles productives ayant travaillé toute leur vie d'animal. Mais c'est un autre courant de pensée que rejoint Laurence Parisot avec sa proposition révolutionnaire.

Celles et ceux qui sont habitué·es à imaginer derrière l'expression « vegan » une généreuse anarcha-féministe anti-spéciste seront surpris·es. Derrière des mouvements en apparence sympathiques, derrière les 5 millions d'euros annuels de L214, il y a plutôt la Big Money, celle parmi d'autres de l'Open Philanthropy Project, une fondation alimentée par les dividendes de la Silicon Valley. Jocelyne Porcher nous avertissait déjà en 2013, quand Guillaume Trouillard et moi l'avions rencontrée pour ce qui est devenu On achève bien les éleveurs. Résistance à l'industrialisation de l'élevage (L'Échappée, 2017). Elle avait alors quelques exemples de convergences entre vegans et capitalistes mais il lui manquait des noms, des chiffres. Les voici. Vers la fin de l'ouvrage, elle liste des acteurs aussi ragoûtants les uns que les autres, venus de tous les pays riches, qui se réclament tous de l'écologie et de la bienfaisance à l'égard des animaux pour faire exploser leurs profits : start-uppers vegans, investisseurs venus des GAFA, tout ce beau monde converge vers l'idée qu'il vaut mieux manger des OGM que des produits d'origine animale.

Cela fait aussi un certain temps que les productions animales industrielles s’essoufflent. Porcher fait remonter au XIXe siècle leur rapport instrumental à l'animal et note que ce rapport instrumental et inhumain s'accompagnait déjà d'une conscience animaliste empreinte de mépris de classe : à côté des zootechniciens qui théorisaient l'animal-machine, d'autres bourgeois s'attendrissaient sur les animaux – tous aux dépens des ouvrier·es et des paysan·nes. Ce siècle-là, qui vit une exploitation sans pareille de l'être humain par son semblable (sous nos latitudes et dans le monde colonisé), le natif et l'ouvrier étant traités comme des bêtes, a été aussi celui des premiers activismes bourgeois pour faire cesser la souffrance animale – celle dont le spectacle répugnait. Les classes populaires aussi étaient sensibles (Porcher donne l'exemple de Louise Michel qui accorde son empathie tant aux animaux qu'aux pauvres gens) mais on n'est pas sensible de la même manière avec un animal dont on partage en partie le sort et avec un animal qu'on idéalise. Porcher raconte comment un dispositif juridique interdit dès le XIXe siècle la maltraitance des animaux visibles (amendes de deux à quatre jours de travail pour les cochers violents avec leurs chevaux) et que la promotion de l'hippophagie pour les pauvres eut pour but de faire disparaître des villes le spectacle déplaisant de vieilles rosses exploitées jusqu'au bout, tandis qu'au fond des mines à charbon des hommes et des chevaux s'épuisaient pour nourrir les machines à vapeur.

Ce modèle s'essouffle, les dividendes s'amoindrissent. S'ouvrent alors de nouvelles activités pour une industrie alimentaire qui souhaite répondre à tous les besoins : des brevets rémunérateurs pour les uns, la bonne conscience pour les autres, qui changent leur alimentation pour répondre à des exigences morales marquées socialement et qui vont dans le sens des évolutions du capitalisme. Autour de nous (pas dans tous les milieux car il en reste qui associent positivement viande, virilisme et abondance), des personnes toujours plus nombreuses se flagellent de manger encore de la viande, ou encore des produits d'origine animale alors qu'être vegan est perçu comme le nec plus ultra de l'humanité. Le rapport de classe n'a pas cessé entre défenseurs des animaux et masses brutales, il a seulement évolué, il n'est plus (qu')économique mais (aussi) culturel : il n'y a plus de pauvres maltraitant leurs animaux, il ne reste que des malcomprenants qui mangent mal.

« Le rapport de domestication n'est qu'un rapport d'exploitation », « il faut abolir l'élevage comme on a aboli l'esclavage », « l'élevage pollue »… Jocelyne Porcher, peut-être fatiguée de reprendre ses arguments, ou contrainte par les limites de ce petit ouvrage, passe vite sur la réfutation de ces nouvelles idées reçues et suggère qu'il s'agit là d'une grande ignorance de cette relation qu'elle étudie depuis des décennies, suite à des premiers travaux sur l'industrie porcine où elle montrait le mal fait aux êtres humains comme aux animaux par l'organisation industrielle du travail, les deux espèces étant broyées par le capitalisme et la fuite en avant techno-scientiste.

Non, le rapport de domestication n'est pas réductible à l'exploitation : nous élevons aussi chiens et chats pour d'autres raisons que leur exploitation… et les éleveurs font le même métier, avec d'autres contraintes. Élever un animal, c'est le protéger, le faire vivre et soit le faire mourir, soit l'empêcher de se reproduire. L'activisme du « bien-être animal », en quelques décennies et malgré quelques évolutions juridiques, n'a en quelques dizaines d'années jamais rien changé au sort des animaux dits de rapport mais distribué quelques satisfecit à l'industrie, actant sans problème que les vaches pouvaient être inséminées et privées de la présence de leurs veaux. Nous ne faisons pas mieux quand nous stérilisons nos chats, nous les empêchons d'avoir des vies complètes.

L'abolition de l'élevage est souvent mise sur le même plan que le féminisme ou l'abolition de l'esclavage. À la différence que les animaux ne parlent pas. Les éleveurs que j'ai rencontré·es me disent comprendre quand les animaux aiment ou n'aiment pas la vie qu'ils leur imposent (avec ses contraintes, pas si étrangères que ça à celle que nous subissons) mais qu'il reste de l'ambiguïté, de l'incompréhension, du mystère dans la communication entre espèces. Ces personnes qui passent une grande partie de leur vie avec des animaux avouent ne pas les connaître tout à fait, alors que des urbain·es qui n'ont jamais vu un cochon en vie, eux et elles, savent. « Ne me libère pas, je m'en charge » (3), diraient peut-être les animaux s'ils savaient parler. Et s'ils savaient parler, ils s'inquiéteraient que la protection des individus, au centre de l'activisme des « défenseurs », n'aille pas de pair avec la protection des espèces – qui disparaissent tranquillement, à mesure que l'élevage paysan perd du terrain. Aymeric Caron, qui défend le droit à la vie des individus moustiques, imagine sans problème des moustiques OGM remplacer la population originale avant de mourir sans s'être reproduits.

De quels animaux parle-t-on quand on se proclame antispéciste ? Porcher rappelle que cette doctrine, élaborée par Peter Singer (aujourd'hui promoteur de l'« agriculture cellulaire »), soutient que les êtres humains ne doivent pas être arbitrairement privilégiés aux autres animaux, qui ont aussi une sensibilité, mais que les arbitrages entre animaux doivent dépendre de la finesse de leur sensibilité. On comprend mieux l'absence d'intérêt témoigné par une partie des « défenseurs » des animaux pour les questions agricoles, la mort des sols et de la micro-faune qui y vit. L'agriculture bio étant basée sur l'apport des animaux (sous forme d'amendements qui vont du fumier à la farine d'ailes de poules), une carotte bio bénéficie de la mort des animaux, de même qu'un œuf ou un litre de lait de brebis. Son « alternative », l'agriculture conventionnelle, est chimique, toxique pour le milieu. Entre des choix moraux et des choix écologiques, il est imaginable de faire ce choix moral de ne pas accepter la mort. Mais la mort de qui ? Ce choix n'est pas informé et c'est ce que regrette Porcher qui rappelle également l'enfumage de L214 sur cette question de l'abolition de l'élevage. Cette abolition n'est pas un projet partagé par la majorité des personnes qui sont compagnes de certains animaux (chiens, chats et autres) et souhaitent à tous une vie meilleure. L214 passe donc sous silence dans ses campagnes les conséquences de son projet abolitionniste de toute relation humain-animal.

Comme tant d'autres activistes vegans, L214 pointe du doigt (à juste titre) les productions animales industrielles sans reconnaître l'existence de l'élevage paysan – et donc d'une alternative aux productions industrielles. Il n'y a pourtant pas que dans les refuges pour animaux, dit Porcher, que les cochons semblent heureux à fouiller la terre de leur groin et à se rouler dans la boue… c'est aussi le cas chez le peu d'éleveurs encore en activité aujourd'hui (4). Est-ce parce qu'ils sont peu nombreux que nous devons acter leur disparition ? C'est là l'argument le plus ignoble qu'on puisse imaginer : sus aux perdants, qu'ils meurent. Alors que ces perdants mènent une guerre favorable à tou·tes, et en premier lieu à la terre sur laquelle on vit.

L'élevage serait néfaste au milieu, dit-on souvent. Porcher dénonce le mensonge : ce sont les procédés industriels en agriculture qui détruisent les conditions d'une vie correcte sur terre. Je souhaite insister sur ce sujet : l'huile de palme est une production végétale, ce n'est pas non plus un aliment du bétail mais sa culture pose des problèmes dont souffrent les locaux, humains et animaux (les orang-outan sont en malais les « êtres humains de la forêt »), les voisin·es qui respirent les fumées à des milliers de kilomètres, d'autres encore qui subissent l'impact du changement climatique, accéléré par la déforestation. Le soja brésilien, en lien avec les productions animales, et l'huile de palme indonésienne, qui n'a pas ce tort, font à peu de choses près les mêmes ravages. Vraiment, c'est le type de production industrielle qui est déterminant ?

L'élevage, au contraire, contribue à protéger le milieu. Une prairie bien menée enrichit le sol, lui permet de recapturer les gaz à effet de serre, est le milieu de vie d'une micro-faune, d'une faune sauvage de passage et d'une flore parfois plus variée que dans une forêt. Une prairie, c'est là que paissent les animaux et une jachère ne suffirait pas à avoir des effets aussi positifs que la présence d'un troupeau de vaches ou de chèvres. Les champs de blé des plaines agricoles, qui font vivre moins de paysan·nes et ont pour principale vocation de gagner des guerres commerciales internationales, ne nourrissent aucun animal sauvage et sont des obstacles aussi durs à franchir que des déserts. Cette agriculture paysanne et bio, avec ni trop ni trop peu d'animaux (selon l'expression de Xavier Noulhianne, auteur du Ménage des champs) est seule capable d'arrêter le désastre en cours. Les levures OGM pour faire du faux lait, les cultures de cellules animales, au contraire, y participent pleinement. L'élevage met sur le marché des produits trop chers ? On en mangera beaucoup moins, il nous faut justement manger beaucoup moins de viande et de produits d'origine animale… et payer moins chers nos loyers pour apprécier (donner plus de prix) à la nourriture que nous ingérons. C'est difficile, avec cette structure des prix héritée de décennies de pillage des campagnes et de dévalorisation économique et morale du travail des paysan·nes, mais il nous faut sauver cette agriculture et l'élevage qui lui est consubstantiel plutôt que de leur mettre la tête sous l'eau pour le bénéfice de gros capitaux.

« La clean meat (viande propre), c'est du mort-vivant. Lorsque ses promoteurs se félicitent du fait que ce produit écarte la mort, ils oublient de préciser que c'est parce qu'il écarte la vie. » Les engagements moraux, aussi respectables soient-ils, d'une partie éclairée de la population sont en train de rendre acceptable la dépossession de notre alimentation et l'ouverture d'un business énorme, énième solution techno-scientifique et capitaliste aux problèmes écologiques hérités… du capitalisme et de la techno-science. Et ce ne sont pas quelques expériences de permaculture vegane qui vont changer quoi que ce soit au rapport de force – d'autant que les vegans font trop souvent front commun sur ces questions et que c'est toujours aux défenseurs de l'élevage que sont renvoyées des injonctions à « faire la part des choses » entre L214 et la cantine vegane autogérée du coin. L'agriculture paysanne, elle, n'a jamais existé que contre l'industrie et Jocelyne Porcher a largement documenté les méfaits des productions animales puis veganes. On ne saurait inviter de manière trop pressante les défenseurs des animaux qui se réclament de l'écologie ou de l'anarchisme à faire de même et à nettoyer les écuries de la défense des animaux (quand bien même leur rôle d'avant-garde aurait fini d'être utile).

L'écriture de Jocelyne est ici un peu rapide, parfois elliptique, et je conseille aux lecteurs et lectrices de lire en parallèle Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIe siècle pour comprendre tout son propos – ainsi que des ouvrages comme Le Ménage des champs de Xavier Noulhianne et (auto-promo éhontée) l'ouvrage qui les réunit, On achève bien les éleveurs. En espérant que cela contribue à faire grandir l'idée que, viande ou pas viande, c'est de toutes les productions industrielles que nous devrions nous débarrasser.

PS : À lire également, « Cause animale, cause du capital », Jocelyne Porcher, in En attendant l'an 02, Le Passager clandestin, 2016. Et coucou Camille qui a proposé le titre repris ici.

(1) Dans les années 1950, un médecin états-unien met en culture des cellules issues d'« une partie du col de l’utérus cancéreux d'Henrietta Lacks, une femme afro-américaine, pauvre et malade, venue à l’hôpital pour être soignée. Et à qui on ne demandera pas son consentement – sans doute sa position sociale ne le rendait pas nécessaire aux yeux des médecins ». Pendant des décennies, les « échantillons de cellules baptisées HeLa sont cultivés et multipliés par millions de tonnes, et diffusés dans les laboratoires du monde entier. Elles deviennent alors la matière première des biotechnologies, du vaccin de la polio aux manipulations génétiques ». Voilà ce que m'évoque la « viande » in vitro « éthique ». Au nom de quoi l'instrumentalisation du corps d'une femme noire pauvre serait moins acceptable que celle du corps d'un cochon dont on ignorera aussi le nom et s'il a eu une bonne vie ? Max et Pierrette Rigaux, « La théorie du bout de viande », De tout bois, n°9, 2018.

(2) Miam le faux gras à 5 euros la boîte de 200 g, majoritairement composé d'eau et de levures, qui a goût de… levure.

(3) C'est un slogan féministe bien connu. Spéciale dédicace à Martin pour ses leçons de féminisme dont j'ai un si criant besoin.

(4) Porcher cite à plusieurs reprises l'excellent documentaire d'Oliver Dickinson, Un lien qui élève (Films de l'Anse, 2019), lequel donne à voir cette relation.