L’été dernier j’ai eu la chance d’enseigner le français en Indonésie à des jeunes gens de la classe moyenne locale qui pouvaient se payer les excellents cours d’un institut français. Tou·tes parlaient très bien anglais et c’était la langue qui leur venait quand le français bloquait. La seule raison que la plupart avait d’apprendre notre langue, c’était la perspective, encouragée par la salariée de Campus France présente à demeure, de venir faire des études en France, une année de master pour compléter leurs brillants parcours. Les cours intensifs (cinq heures par jour, cinq jours par semaine) commençaient en mai, finissaient en novembre et avant même la fin de ces cours (un investissement important en temps comme en argent), ces jeunes apprenaient que leur projet était désormais irréalisable, le budget d’une année universitaire en France étant devenu hors de portée. Je ne sais pas vous mais moi, ça ne me semble pas correct, d’attirer des jeunes Indonésien·nes vers notre langue avec une promesse non-tenue, de les encourager à investir autant pour un pays qui (wait, on t’a pas dit ?) finalement ne veut pas d’eux. Loin des yeux, loin du cœur ? En malais-indonésien on dit « loin des yeux, près du cœur », jauh dari mata, dekat dari hati. Alors ces étudiant·es qui ne viendront jamais, dont on ne verra jamais le visage, je vous en présente quelques-un·es ici : Devi, Dafi, Adven, Al et les autres.

Sur Twitter, où le bon sens est de mise, un internaute commentait : « Bin ouai, il paient pas leur impots en France, ils vont pas profitez d’étude payé par l’État frçs. » Le raisonnement est sans faute car en effet ça commence à sentir bon l’État français (c’est le nom du régime de Vichy, qui avait abandonné le nom République française). Sauf que…

Notre petit pays fait des pieds et des mains pour exister au niveau mondial, pour faire reconnaître sa vision des choses (le discours de Villepin en 2003 montrait au monde que tout l’Occident ne suivait pas servilement les idées de génie de George Bush), pour que sa langue demeure une langue de communication internationale… et que ses entreprises profitent de marchés éloignés, comme l’Indonésie ou la Malaisie, pays dans lesquels sont implantées des entreprises comme Total à Bornéo, Lafarge en Malaisie péninsulaire, à fouiller le sol pour en « valoriser » ses richesses. Des entreprises toujours à la recherche de salarié·es locaux trilingues, comptables, boulangères ou serveurs, parce que leurs client·es ou cadres sup français·es ne parlent pas anglais ou n’ont pas envie de s’emmerder à le parler.

Au-delà de l’ambition que le français ne devienne pas un triste bourg de province mais reste un lieu d’échanges, de l’ambition que la culture française touche plus qu’une bande de Gaulois·es assiégé·es et se diffuse par le réseau des institutions culturelles francophones… et par la présence en France d’étudiant·es du monde entier qui rentrent au pays avec notre culture, notre histoire et notre fameux héritage des Lumières, il y a des intérêts bien compris. Des intérêts qui justifient que Campus France se paye des bureaux jusqu’à Yogyakarta pour susciter les vocations francophones et francophiles. N’en déplaise à notre internaute qui trouve que tout ça (dont il ignore l’existence) coûte un pognon de dingue.

C’était dans son intérêt que la France appelait les étudiant·es brillant·es d’Afrique, d’Asie et d’Amérique. Ça n’était pas pour payer sa dette aux pays africains qu’elle avait exploités et colonisés (les étudiant·es des anciennes colonies françaises constituent une majorité des étudiant·es étrangèr·es en France), c’était pour rester la grande sœur de l’Afrique occidentale, celle qui accède devant la Chine et les États-Unis aux richesses de ces pays : leurs sous-sol, leurs forêts, leurs étudiant·es brillant·es qui leur serviraient de courroie de transmission pour administrer une Françafrique officieuse mais non moins réelle. Les Tutsi du Rwanda, qui ignoraient l’alliance de leurs élites avec les milieux pro-américains du continent, ne sont pas mort·es pour autre chose devant les yeux impuissants de soldats français sommés d’obéir à des ordres criminels.

Doudou et Manu ont malgré tout décidé sur un coin de table (au milieu d’un tas de réformes ultra-rapides destinées à préserver les éconocroques du pays sans plus jamais rien investir dans nos richesses partagées), d’arrêter les « cadeaux », quitte à ce que la France devienne un mini-pays peuplé d’ignorant·es xénophobes. Pour que la France deviennent une autre Pologne et sa langue aussi attractive que le magyar (1) ? Malgré le refus unanime des président·es d’université, et pas les plus révolutionnaires, qui ont au moins le mérite de connaître leur métier au moins aussi bien que Manu, petit malinou qui sait tout et a une vision jusqu’à la fin du monde. Les étudiant·es internationaux éviteront notre petit village rance et nous laisseront mener sans eux nos batailles à coups de poissons. Tant pis pour nous… et tant pis à ceux et celles d’entre nous qui ne parlent que français et ne pourront pas aller à la rencontre du vaste monde, en rencontrant des étudiant·es d’ailleurs ou en quittant ce pays de merde.

Devi, Dafi, Adven, Al et les autres… vous parlez très bien français et anglais, le Canada vous tend ses bras !

(1) La Pologne et la Hongrie sont gouvernées par des coalitions réunissant la droite et l’extrême droite, elles mènent des politiques qui font rêver l’ex FN.

Bonus : Dans les années 1950, Benedict Anderson intègre ce qui allait devenir le département des études sud-est asiatiques de l'université de Cornell, sous la direction de George Kahin. Il en parle dans ses souvenirs, A Life Beyond Boundaries (2016).