Bienvenue en France

À la rentrée prochaine, le gouvernement prévoit de multiplier par dix environ les frais d’inscription des étudiant·es étrangèr·es non-communautaires. La raison officielle : rendre les études supérieures en France plus prestigieuses (plus c’est cher, plus c’est classe, d’ailleurs hier j’ai payé trois euros ma baguette et vous savez quoi ? elle était bien meilleure). Les esprits chagrins y voient surtout un ballon d’essai pour augmenter les frais d’inscription pour tout le monde, établir un marché de l’éducation et des prêts étudiants tout en réduisant l’accès à l’université des classes moins solvables. Les étudiant·es non-européen·nes qui ne changent pas de cycle (licence, master, doctorat) seront épargné·es par la mesure et après quelques semaines de remous l’exception a été étendue à ceux et celles qui changent de cycle. Plus aucun·e étudiant·e en France n’est concerné·e, ce qui réduit la mobilisation : ceux et celles que cela touche sont loin des yeux, loin du cœur.

L’été dernier j’ai eu la chance d’enseigner le français en Indonésie à des jeunes gens de la classe moyenne locale qui pouvaient se payer les excellents cours d’un institut français. Tou·tes parlaient très bien anglais et c’était la langue qui leur venait quand le français bloquait. La seule raison que la plupart avait d’apprendre notre langue, c’était la perspective, encouragée par la salariée de Campus France présente à demeure, de venir faire des études en France, une année de master pour compléter leurs brillants parcours. Les cours intensifs (cinq heures par jour, cinq jours par semaine) commençaient en mai, finissaient en novembre et avant même la fin de ces cours (un investissement important en temps comme en argent), ces jeunes apprenaient que leur projet était désormais irréalisable, le budget d’une année universitaire en France étant devenu hors de portée. Je ne sais pas vous mais moi, ça ne me semble pas correct, d’attirer des jeunes Indonésien·nes vers notre langue avec une promesse non-tenue, de les encourager à investir autant pour un pays qui (wait, on t’a pas dit ?) finalement ne veut pas d’eux. Loin des yeux, loin du cœur ? En malais-indonésien on dit « loin des yeux, près du cœur », jauh dari mata, dekat dari hati. Alors ces étudiant·es qui ne viendront jamais, dont on ne verra jamais le visage, je vous en présente quelques-un·es ici : Devi, Dafi, Adven, Al et les autres.

Sur Twitter, où le bon sens est de mise, un internaute commentait : « Bin ouai, il paient pas leur impots en France, ils vont pas profitez d’étude payé par l’État frçs. » Le raisonnement est sans faute car en effet ça commence à sentir bon l’État français (c’est le nom du régime de Vichy, qui avait abandonné le nom République française). Sauf que…

Notre petit pays fait des pieds et des mains pour exister au niveau mondial, pour faire reconnaître sa vision des choses (le discours de Villepin en 2003 montrait au monde que tout l’Occident ne suivait pas servilement les idées de génie de George Bush), pour que sa langue demeure une langue de communication internationale… et que ses entreprises profitent de marchés éloignés, comme l’Indonésie ou la Malaisie, pays dans lesquels sont implantées des entreprises comme Total à Bornéo, Lafarge en Malaisie péninsulaire, à fouiller le sol pour en « valoriser » ses richesses. Des entreprises toujours à la recherche de salarié·es locaux trilingues, comptables, boulangères ou serveurs, parce que leurs client·es ou cadres sup français·es ne parlent pas anglais ou n’ont pas envie de s’emmerder à le parler.

Au-delà de l’ambition que le français ne devienne pas un triste bourg de province mais reste un lieu d’échanges, de l’ambition que la culture française touche plus qu’une bande de Gaulois·es assiégé·es et se diffuse par le réseau des institutions culturelles francophones… et par la présence en France d’étudiant·es du monde entier qui rentrent au pays avec notre culture, notre histoire et notre fameux héritage des Lumières, il y a des intérêts bien compris. Des intérêts qui justifient que Campus France se paye des bureaux jusqu’à Yogyakarta pour susciter les vocations francophones et francophiles. N’en déplaise à notre internaute qui trouve que tout ça (dont il ignore l’existence) coûte un pognon de dingue.

C’était dans son intérêt que la France appelait les étudiant·es brillant·es d’Afrique, d’Asie et d’Amérique. Ça n’était pas pour payer sa dette aux pays africains qu’elle avait exploités et colonisés (les étudiant·es des anciennes colonies françaises constituent une majorité des étudiant·es étrangèr·es en France), c’était pour rester la grande sœur de l’Afrique occidentale, celle qui accède devant la Chine et les États-Unis aux richesses de ces pays : leurs sous-sol, leurs forêts, leurs étudiant·es brillant·es qui leur serviraient de courroie de transmission pour administrer une Françafrique officieuse mais non moins réelle. Les Tutsi du Rwanda, qui ignoraient l’alliance de leurs élites avec les milieux pro-américains du continent, ne sont pas mort·es pour autre chose devant les yeux impuissants de soldats français sommés d’obéir à des ordres criminels.

Doudou et Manu ont malgré tout décidé sur un coin de table (au milieu d’un tas de réformes ultra-rapides destinées à préserver les éconocroques du pays sans plus jamais rien investir dans nos richesses partagées), d’arrêter les « cadeaux », quitte à ce que la France devienne un mini-pays peuplé d’ignorant·es xénophobes. Pour que la France deviennent une autre Pologne et sa langue aussi attractive que le magyar (1) ? Malgré le refus unanime des président·es d’université, et pas les plus révolutionnaires, qui ont au moins le mérite de connaître leur métier au moins aussi bien que Manu, petit malinou qui sait tout et a une vision jusqu’à la fin du monde. Les étudiant·es internationaux éviteront notre petit village rance et nous laisseront mener sans eux nos batailles à coups de poissons. Tant pis pour nous… et tant pis à ceux et celles d’entre nous qui ne parlent que français et ne pourront pas aller à la rencontre du vaste monde, en rencontrant des étudiant·es d’ailleurs ou en quittant ce pays de merde.

Devi, Dafi, Adven, Al et les autres… vous parlez très bien français et anglais, le Canada vous tend ses bras !

(1) La Pologne et la Hongrie sont gouvernées par des coalitions réunissant la droite et l’extrême droite, elles mènent des politiques qui font rêver l’ex FN.

Bonus : Dans les années 1950, Benedict Anderson intègre ce qui allait devenir le département des études sud-est asiatiques de l'université de Cornell, sous la direction de George Kahin. Il en parle dans ses souvenirs, A Life Beyond Boundaries (2016).

Commentaires

1. Le dimanche, 20 janvier, 2019, 08h49 par avril

En effet, ces étudiants seront beaucoup mieux au Canada, mais les universités publiques sont loin d'y être gratuites (1 500-2000 dollars/ semestre si mes souvenirs sont bons).
Très bonne analyse, mais si en Indonésie c'est comme au Mexique (IFAL), ces instituts sont condamnés à être remplacés par les Alliances françaises (niveau nul, profs payés à l'heure et une misère, souvent des locales divorcées d'un mari français, étudiants FLE qui servent d'armée de réserve du capitalisme et font du tourisme sexuel avant de rentrer bien sagement vivre une vie de bourges, etc.), tout comme les centres de recherche (CEMCA, IFEA, etc).
Donc en fait, le rayonnement de la fRance, nos gouvernements s'en foutent depuis Villepin (et même lui, est-ce qu'il y tenait tant que ça...)
L'arrivée au pouvoir de Le Pen (Marion, à tous les coups) n'est plus qu'une formalité.
Bravo pour ce papier, amitiés du Mexique

2. Le mercredi, 23 janvier, 2019, 16h16 par Aude

Motion du conseil de l’école doctorale Sciences de l’Homme du Politique et du Territoire SHPT contre l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiant.e.s étranger.e.s

Le gouvernement a annoncé le 19 novembre une hausse massive des frais
d’inscription pour les étudiant.e.s hors Union Européenne. Ces frais
s’élèveraient à 2770 euros pour une inscription en Licence et à 3770
euros pour une inscription en Master ou en Doctorat.

Nous considérons que cette mesure est discriminatoire.

Le gouvernement prétend par cela attirer 200 000 étudiant.e.s
étranger.e.s de plus dans les universités françaises. L’exemple de la
Suède, où de telles mesures ont été mises en place, montre l’impasse
d’une telle politique (baisse de 80% du nombre d’étudiant.e.s
étranger.e.s [1]). Les conséquences d’une telle baisse serait
importantes pour certaines de nos formations, et en particulier pour les
programmes internationaux. Mais aussi pour notre Recherche : 41% des
doctorants en France sont étrangers.

L’argument avancé par le premier ministre que des étudiant.e.s riches
viendraient profiter d’une formation sans payer d’impôt n’est pas non
plus exact : ces étudiant.e.s participent à l’impôt via les taxes qu’ils
paient dont la TVA. D’autre part, ils paient aussi des frais de
procédure avant d’être acceptés (campus France) ou des frais de visa
avant même d’être sur place. Enfin, si le coût des étudiant.e.s
étrangèr.e.s est estimé à 3 milliards d’euros par an, leur apport
économique l’est à 4,5 milliards d’euros par an pour ce qui concerne
uniquement leur présence sur le territoire [2]. Et c’est sans compter
les apports induits par les relations particulières qu’ils ont nouées
avec la France.

La confirmation de cette décision, ou son application à l’UGA, confirmerait
la méconnaissance d’un texte à valeur constitutionnelle (l’alinéa 13 du
préambule de 1946,
dont la seconde phrase prévoit que l’"organisation de l’enseignement
public gratuit et laïque
à tous les degrés est un devoir de l’Etat") ;
elle tournerait le dos à l’un des Pactes onusiens de 1966, celui relatif
aux droits sociaux :
en le ratifiant, la France s’est engagée internationalement à
« l’instauration progressive de la gratuité »
dans l’"enseignement supérieur" et, en tout cas, à son accessibilité « en
pleine égalité » (§2.c)
de l’art. 13 consacré au « droit de toute personne à l’éducation », auquel
il est porté
une atteinte grave). Elle va contre la conception, que nous défendons,
d’une Université ouverte à tou.te.s sans condition de nationalité ni de
revenus.

Nous constatons également que ces annonces correspondent à une politique
globale de démantèlement du service public de l’enseignement supérieur.
Nous sommes pour le maintien d’un service public d’enseignement
supérieur et de recherche permettant l’égalité d’accès de chacun.e,
quelles que soient son origine ou sa nationalité, quelque soient ses
moyens financiers.
Nous considérons donc que la formation
des étudiant·e·s à l’Université doit être financée par l’impôt et la
solidarité nationale, sans discrimination. Ce n’est pas aux étudiant.e.s
de payer le coût d’une formation publique.

le conseil de l’Ecole doctorale SHPT s’oppose donc fermement à cette
décision nationale, et à sa mise en œuvre à l’UGA. Le
conseil de l’école doctorale SHPT demande donc au président de l’UGA, de la ComUE UGA, en
tant que représentant de l’université, d’exprimer publiquement son
opposition à ce projet.

Via CDB.

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