Au fond du trou

D’habitude, je ne vote pas. Si mes ancêtres se sont battus pour quelque chose, c’était pour mener une vie digne, pas pour distribuer des cartes blanches à leurs gouvernants sur la base de questions mal posées. Mais dimanche je suis allée poser mon bulletin dans l’urne. D’abord parce que « malgré tout l’intérêt que présente [mon] CV », cela faisait dix ans que je moisissais au chômage quand j’ai été embauchée il y a six mois par le groupe des élus verts au Conseil régional Nord-Pas de Calais. Autant ces dix années avaient entamé mon optimisme sur la possibilité de créer des alternatives au capitalisme qui n’en reproduisent pas la violence, autant je leur suis reconnaissante de ne pas m’avoir jugée sur les mêmes critères que les gentilles assos chez lesquelles je postulais sans succès. Ensuite parce que, pendant le peu de temps où je les ai côtoyés, la plupart des élus de ce groupe ont su gagner une estime que j’accorde chichement. Certes nos visions ne s’accordent pas tout à fait mais ils et elles correspondent assez largement à ce que les spectateurs de ma conférence sur les élections me disent attendre de leurs élus : être réglos et faire leur boulot. What else?

J’espère que le bilan de leurs actions (cliquer sur l’image) rend compte de ce travail et de leur attitude face aux électeurs. Parce que le score des suffrages qui leur ont été accordés dimanche leur fait une sacrée injustice, qui tient en grande partie à la merditude de ces élections.

Un scrutin proportionnel à deux tours ? Une incongruité que n’ont toujours pas comprise les électeurs, la plupart ayant voté au premier tour comme s'il ne devait y en avoir qu'un. Pendant des mois, la tête de liste écolo Sandrine Rousseau a été sommée de justifier sa candidature à des journalistes qui semblaient avoir eux aussi oublié l’existence d’un second tour. Cette semaine, il faudra qu’elle répète le besoin qu’il y avait de présenter aux électeurs cette alternative au PS. Rappelons, puisque les enjeux nationaux ont bien débordé sur cette élection, que le gouvernement a l’an dernier laissé tuer Rémi Fraisse, un jeune manifestant en manif pour le week-end. Qu’il s’acharne à vouloir construire autoroutes, LGV et aéroports dans un contexte d’urgence climatique et de décroissance des transports. Que sa police assigne à résidence des militants écologistes sous prétexte de lutte contre le djihadisme. Des écologistes aussi sont fichés S et cela semble justifier qu’ils soient pris dans l’hystérie sécuritaire. Comment refuser la légitimité des écologistes à proposer au suffrage des électeurs un programme indépendant de celui du PS ?

À l’issue d’une élection à la proportionnelle normale, les alliances se nouent pour créer une majorité sur la base des groupes élus. Ici, le second tour, avec ses fusions de listes, acte un rapport de forces sur la base des suffrages, certes, mais aussi de négociations opaques et inéquitables entre les listes. Et on a échappé à pire encore : des négociations sur la base de sondages, avec une alliance pré-électorale ! Accessoirement, la distribution d’une prime majoritaire (1) offre aux deux gros partis de gouvernement, qui alternent dans l’insatisfaction générale, la possibilité d’emporter la région sans son opposition de gauche et écolo pour le PS et pour l’ancien RPR en se payant le luxe de ne pas faire alliance avec le FN comme ce fut le cas dans quatre régions à l'issue du scrutin de 1998. Ce qui fait que l’élection d’une assemblée finit par ressembler au vote d’un conseiller départemental avec ses ratés en cas de triangulaire. Oups. Un scrutin à l’issue duquel, dans une région ouvrière et sociale, il n’y a pas un élu à la gauche des centristes dans l’assemblée, voilà qui continue à délégitimer les élections. Cela signifie également qu'il n'y aura plus d'élu minoritaire en mesure de suivre et de faire connaître le travail de l'assemblée.

Suite à ce raté du mode de scrutin, les électeurs de gauche n'ont plus d'offre politique alors qu'ils sont au total aussi nombreux que ceux de LR. Ils n'ont plus de choix qu'entre deux candidats qui proposent de restaurer « l'autorité ». Rappelons-le, la région exerce un rôle de soutien au développement économique, d'organisation des transports régionaux (TER et car), de gestion des lycées, etc. Sur tout cela existent des marges de manœuvre politiques pour verdir ou brunir le cadre de vie mais les coups de menton ne servent à rien...

Récapitulons :

-un mode de scrutin taillé à la mesure des partis de gouvernement ;

-des électeurs qui ne le comprennent pas et, plutôt que d'adhérer à un programme, rendent leur choix illisible en jouant du billard à trois bandes, au point pour certains électeurs de gauche de voter à droite dès le premier tour (!) ;

-des élus qui choisissent néanmoins de considérer les votes qu'on porte sur eux pour des adhésions complètes ;

-au niveau national, des décisions capitales (interventions militaires en Afghanistan ou au Mali, réforme des retraites ou du code du travail) qui n'apparaissent pas dans les campagnes électorales des présidents qui les mènent – comment voter en connaissance de cause et mandater un élu si le programme et les décisions se permettent de telles divergences ?

-un désaveu du clivage droite/gauche alors que la question de la répartition des richesses reste centrale et que ce clivage entre partageux et méritocrates y répond bien ;

-des élections maintenues pendant l'état d'urgence, en un grand moment de démocratie.

Pas besoin du FN pour être au fond d'un trou démocratique. Mais que cela ne fasse pas oublier que mes patron-ne-s ont un chouette bilan et ont eu raison de proposer la suite.

(1) C'est sur cette disposition que repose la possibilité pour le FN d'arriver au pouvoir dans les régions : le parti arrivé en tête du second tour remporte 25 % des sièges en guise de prime. Les 75 % restants sont distribués à la proportionnelle à toutes les listes présentes. Je n'ai pas encore entendu parler de la prime proportionnelle dans les médias cette semaine alors qu'elle est indispensable pour comprendre ces élections. Mais on n'est que mardi.

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