mercredi, 7 octobre, 2026

Écologie et démocratie

Ce texte a été écrit pour une conférence à Charenton-le-Pont au théâtre des Deux Rives le 2 juillet 2026 à l’invitation de l’association Étincelles et Radicelles. Je suis intervenue aux côtés de Lucas Francou Damesin (Parlons climat).

À quels dysfonctionnements politiques devons-nous la crise écologique ?

Il est entendu que nous sommes dans des régimes démocratiques et que nous subissons de graves crises écologiques, crise climatique entre autres. Quelles sont les raisons de cet échec ? Trop de démocratie ou pas assez ?

Pour certains, il y a incompatibilité entre démocratie et écologie. Des critiques anti-démocratiques pointent du doigt le régime d’illimitation des désirs de la démocratie. La démocratisation de nos sociétés depuis la fin du XVIIIe siècle est parallèle à un développement économique qui a satisfait des besoins et maintenant satisfait des désirs moins justifiés, à un coût écologique désormais insupportable. C’est le propos par exemple de Bertrand Méheust, dont l’ouvrage La Politique de l'oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde (La Découverte, 2009) avait été beaucoup lu dans les cercles décroissants à l’époque. Il est entendu que la démocratie, une action politique fondée sur la voix du peuple, se contente de servir ces désirs.

Y a-t-il un manque de prise de conscience des questions écologiques dans la population ? On le sait peu mais l’opinion globale est très encourageante en matière d’écologie. En 2021-2022, l’enquête Global Climate Change Survey a été menée dans 125 pays qui couvrent 92 % de la population et 96 % des émissions par pays. Elle a montré que 69 % de la population serait prête à donner 1 % de ses revenus pour lutter contre le changement climatique et que 89 % demandaient des politiques publiques plus ambitieuses. Dans certains pays autoritaires comme ceux du golfe Persique cette question n’a pas pu être posée mais plus de 80 % des personnes y accepteraient de contribuer financièrement.

Un frein majeur est l’impression que cette bonne volonté n’est pas partagée. Cette bonne volonté est estimée à 43 % alors qu’elle est de 69 %. On peut aussi faire l’hypothèse que les élus qui mettent en œuvre des politiques écologiques ont la même stratégie de ne pas bouger, pensant que le public n’est pas prêt. Il y aurait donc entre élus et électeur·ices une anticipation pessimiste qui produirait du non-agir.

Le politiste Daniel Boy a comparé sur le temps long la connaissance des parlementaires et celle de la population générale (documentée par l’Ademe) : en 2003 les parlementaires sont moins bien informé·es et priorisent plus l’économie mais en 2010 et 2020, bien qu’ils et elles ont rattrapé leur retard en matière de connaissance, leur volonté reste quand même cette priorité de l’économie. À quoi cela tient ? Le manque d’identité entre parlementaires et population fait que les groupes sociaux les plus favorables à l’écologie (femmes, jeunes) sont moins nombreux chez les élu·es. Et surtout il y a chez les élu·es la responsabilité fantasmée ou véritable de prioriser l’économie et d’assurer l’intendance avant de traiter d’autres problèmes plus urgents, les questions de « pain et de beurre ».

Et si l’incapacité des régimes libéraux à prendre en considération les questions écologiques tenait plutôt à un défaut de démocratie ?

Le manque d’identité qui fait qu’au Parlement les groupes sociaux les plus favorables à la défense du milieu naturel sont peu représentés tient à la représentation elle-même, une sélection des personnes jugées les plus capables qui nous prive de la voix des jeunes, des classes populaires, des femmes, des personnalités moins assertives et convaincues de leur importance, etc. La bourgeoisie est surreprésentée, donc des personnes moins touchées par les crises écologiques (pollution de l’air, vulnérabilité à la chaleur touchent démesurément les classes populaires).

De plus l’élection ne se joue pas sur les questions écologiques. C’est un programme foisonnant qui est proposé au public et vont en surnager quelques éléments qui tiennent pour beaucoup à l’économie et un peu aux questions identitaires. À quoi pensent les électeurs et électrices au moment de voter ?

Ensuite le mandat n’est pas impératif, il laisse toute latitude et dans le cas français depuis dix ans on en a un exemple parfait si on se souvient de la posture « de droite et en même temps de gauche » de Macron, premier président « féministe » qui après quelques promesses s’inquiète lors du surgissement de MeToo en 2017 non de l’impunité des violences sexuelles (estimée à 98 ou 99 %) mais de dénonciations mensongères (estimées à 2 %), qui promet de mener des politiques dûment évaluées ou que ses ministres mis en examen démissionneront.

Ajoutons à ça le manque de prise en compte des citoyen·nes par les corps intermédiaires et les mouvements sociaux, la déconnexion entre électorat et pouvoir n’est plus un fossé mais un gouffre.

Quelles pistes pour sortir de cette situation ?

Très concrètement, les tentatives de démocratie technique et scientifique ont montré que la population faisait bonne figure dans la concertation sur les questions écologiques et même pouvait adopter des positionnements qui sont ceux des partis écolos et de la gauche altermondialiste. Autour de 2000 deux conférences de citoyens, sur le climat et les OGM, produisent à peu de choses près le programme d’Attac, la seule réserve portant sur la baisse de la vitesse automobile, qui est refusée. La qualité des débats et les conclusions de la convention citoyenne sur le climat ont permis de bien documenter la montée en compétences et la prise en compte du bien commun par les participant·es à la concertation (voir la politiste Hélène Landemore dans cet épisode du podcast Chaleur humaine).

Au-delà des questions écologiques (aménagement, énergie) et des choix techno-scientifiques, ou éthiques, qui jusqu’ici ont seules fait l’objet de concertations, il serait imaginable d’étendre ces procédures démocratiques à l’économie, par exemple une conférence citoyenne sur les retraites.

Car il est difficile de parler d’écologie et de démocratie sans interroger la prise démocratique sur l’économie. Le régime libéral pense une déconnexion, un désencastrement entre économie et démocratie. Le surinvestissement de l’économie et le sous-investissement politique est une évidence libérale : Benjamin Constant pense pour ces raisons la démocratie comme délégation qui libère du temps pour l’activité économique : « Chaque individu occupé de ses spéculations, de ses entreprises, des jouissances qu’il obtient ou qu’il espère, ne veut en être détourné que momentanément et le moins qu’il est possible. » (Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes », 1819)

Du côté des acteurs économiques, les procédures démocratiques sont devenues illégitimes. Jean-Baptiste Fressoz raconte ce moment de transition entre Ancien Régime et révolution industrielle dans L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique (2012, Points Seuil, 2019). L’Ancien Régime posait une forte contrainte aux installations productives pour des raisons essentiellement sanitaires. Mais avec la révolution industrielle et la révolution libérale, « les exigences du capital ne tolèrent plus les incertitudes de la police ». Il y a une conjonction entre régime politique et contexte technique qui augmente les enjeux (installations plus complexes, plus grosses, mieux capitalisées). En 1810, un décret soumet les installations industrielles à des procédures d’installation rigoureuses mais, dit Fressoz, c’est pour évacuer le risque d’une interdiction a posteriori, en raison de nuisances avérées, qui n’est plus acceptable pour les investisseurs. Le contrôle social et démocratique sur ces installations est fortement réduit, il y a une autonomisation de la production industrielle, de la technique et du capital. L’activité économique prime sur la préservation du milieu naturel, la santé des personnes et d’autres activités moins lucratives. Le capitalisme a changé de vitesse et c’est encore le régime sous lequel nous vivons aujourd’hui : la taille des voitures et la production agricole sont abandonnées au marché, il n’est plus légitime d’avoir à ce sujet une parole politique. Les critiques sont invitées à se convertir en actes de consommation, d’où le slogan de Biocoop : « Manger est un acte politique et je vote trois fois par jour. » Un vote pourtant censitaire alors que les aspirations au bien manger sont fortes, y compris dans les classes populaires, et frustrées par les contraintes économiques. C’est cette organisation sociale qu’il nous appartient aujourd’hui de repenser.

Conclusion

Pour s’attaquer à la crise écologique, il s’agit donc de remettre l’économie à sa place, de décider ensemble ce qu’on produit, comment, avec quelles conséquences écologiques et sanitaires, et choisir si le jeu en vaut la peine, comme proposait André Gorz. Aujourd’hui cette parole est reprise et approfondie par Jérôme Baschet, un autre penseur un peu en marge de l’écologie politique. Baschet est historien médiéviste et compagnon de route de l’insurrection zapatiste, il a dirigé avec Laurent Jeanpierre Mondes postcapitalistes (La Découverte, 2026) dont on trouvera un avant-goût dans ce podcast. Il fait ce constat : « Le capitalisme se caractérise par l’émergence de l’économie comme sphère autonome, séparée et qui devient dominante alors qu’auparavant les activités productives étaient imbriquées dans le tissu des relations sociales. » Est-il imaginable de préserver en même temps les conditions de la vie sur Terre et le capitalisme ? Impossible, selon le journaliste économique Romaric Godin (Le Problème à trois corps du capitalisme, La Découverte, 2026) car crises économique, écologique et humaine sont interconnectées et ne s’attaquer qu’à la crise écologique aggraverait les deux autres.

Il s’agit donc d’organiser un après le capitalisme dans une perspective démocratique. Pour cela, Baschet propose de « réencastrer les activités productives dans le tissu de l’organisation collective, de sorte que le principe qui régit l’activité productive, (ce soit) l’auto-détermination collective des choix de vie. Les collectifs humains doivent décider par eux-mêmes de ce qu’il est pour eux pertinent de produire, de décider de quelle manière ils entendent vivre et quels sont les choix productifs nécessaires pour assurer ces choix de vie ». Alors que « dans le capitalisme, la séparation entre production et consommation entretient la magie de la marchandise et la consommation effrénée », faire entrer en démocratie les choix de production « tendrait à limiter au maximum la production parce que tout collectif humain se rendrait compte que chaque choix productif a des conséquences écologiques qui peuvent être graves et est une atteinte au temps de vivre ».

Cela peut paraître illusoire d’imaginer un triomphe de la démocratie alors que le libéralisme est menacé par des monstres pires encore mais on ne fait pas rêver avec un statu quo et l’urgence écologique nous impose cette remise en cause du capitalisme.

vendredi, 25 septembre, 2026

La Violence en spectacle

FAB_26_11x16_8_DECK_Violence-670x1024.jpg, sept. 2026

FAB_26_11x16_8_DECK_Violence-670x1024.jpg, sept. 2026Elsa Deck Marsault, La Violence en spectacle. Féminisme, État punitif et figure de la victime, La Fabrique, 2026, 160 pages, 14 €

Voilà qui semble à première vue paradoxal : en 2026, c’est à Gérald Darmanin, qui a été accusé de viols par contrainte, qu’est confiée la charge d’élaborer une loi intégrale pour protéger femmes et enfants des violences sexistes et sexuelles. Elsa Deck Marsault nous aide à saisir tout ce qui ne va pas dans cet énoncé. Dans Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes, publié en 2023, l’autrice cherchait pour la justice exercée au sein des communautés progressistes, traversées de conflits et de violences pas toujours bien gérées collectivement, des voies réparatrices et transformatrices. Ici elle dénonce une tendance répressive dans les mouvements féministes de la fin des années 1970 à aujourd’hui, incarné par ces militantes au procès de Mazan qui demandaient « 20 ans » de réclusion criminelle pour chacun des accusés.

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jeudi, 10 septembre, 2026

Le Grand Détournement

Grand Détournement.jpg, sept. 2026

Grand Détournement.jpg, sept. 2026Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Le Grand Détournement. Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’État (2025), Points, 2026, 192 pages, 7,90 €

C’est en 2024 que le scandale éclate : le budget de l’État est hors de contrôle, les déficits sont inattendus. Malgré cela, le président français a refusé une loi de finances rectificative en amont des élections européennes, il a même trouvé bon d’enchaîner avec une dissolution de l’Assemblée nationale. Depuis lors, le pays connaît un surcroît d’austérité qui met à mal le fonctionnement des services publics et les premiers ministres se succèdent, trois en deux ans.

Aron et Michel-Aguirre sont journalistes au Nouvel Obs et ont dans un précédent travail éclairé le rôle des cabinets de conseil dans l’action étatique. Dans cette enquête d’actualité, il et elle documentent l’état d’une France qui pousse jusqu’au bout la logique néolibérale. C’est au gouvernement Balladur (1993-1995) que les journalistes font remonter la manie de priver les budgets publics de ressources. Depuis, les aides aux entreprises et aux ménages les plus riches ont explosé, sous prétexte de soutien à l’activité économique : subventions, exonérations d’impôts, ce sont au final 270 milliards qui manquent aux budgets publics.

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lundi, 6 juillet, 2026

Le Problème à trois corps du capitalisme

problème trois corps.jpg, juil. 2026

problème trois corps.jpg, juil. 2026Romaric Godin, Le Problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), La Découverte, 2026, 320 pages, 22 €

Dans ce nouveau livre, qui fait suite à La Guerre sociale en France, le journaliste économique de Mediapart s’inspire de la métaphore dans l’œuvre de science-fiction de l’auteur chinois Liu Cixin, Le Problème à trois corps. Comme la planète Trisolaris du roman, soumise au chaos de ses trois soleils, nos sociétés subissent trois crises articulées les unes aux autres : une crise économique, une crise écologique et une crise anthropologique. La crise économique est un ralentissement de l’accumulation capitaliste, une croissance qui se tasse depuis les années 1970, d’autant plus depuis 2008. Il ne s’agit pas d’une décroissance mais d’un ralentissement de la croissance et cela suffit à mettre en difficulté un système économique dépendant de l’accumulation. Le gâteau ne grossit plus assez vite, puisque l’ensemble de la planète est intégré dans le système économique et que les gains de productivité connaissent eux aussi un ralentissement malgré le développement technologique. Dans un système capitaliste, soit une organisation sociale dominée par le capital, il faut préserver le taux de profit. Et pour préserver le taux de profit, il reste à accentuer la pression, notamment sur l’exploitation de la nature et de l’être humain, mais cela accentue les deux autres crises et déstabilise d’autant plus le système. Il est impossible de résoudre l’une ou l’autre crise sans résoudre les autres.

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jeudi, 2 juillet, 2026

Écoterroriste

Écrit pour la rubrique « La Guerre des mots » de Transrural Initiatives.

Il n’y a pas si longtemps, à la campagne, on appelait bitniks, peluts (1) ou hippies les gens avec des modes de vie alternatifs, les barbus, les mal coiffées, ceux qui ouvrent un café associatif ou qui préfèrent fumer des joints, celles qui s’engagent contre des projets d’aménagement polluants. Il m’est arrivé de voir ce lexique, un peu ancien, renouvelé par un tout nouveau mot : « écoterroristes ».

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La climatisation pour tou·tes ?

Chaque fois ou presque que je passe au-dessus de l’autoroute de l’est ou du périphérique parisien, le spectacle des voitures trop nombreuses me fait désespérer. La région parisienne est particulièrement dense, comment est-il possible que la voiture particulière y soit une stratégie de déplacement judicieuse, plus rapide et fiable, plus confortable que l’usage des transports en commun ? Qui a ce genre de pognon à dépenser ? Quelle organisation sociale peut offrir des transports en commun aussi dégradés, tout en entretenant la boulimie de kilomètres par un aménagement du territoire aussi mal pensé ?

Et quand il fait trop chaud, je rumine aussi ces questions : pourquoi presque toutes ces voitures ont la clim alors que peu de bus et de métros en sont équipés ? N’est-il pas aberrant d’utiliser de l’énergie pour rafraîchir 1,2 personne par bagnole tandis que des centaines s’entassent dans des wagons étouffants alors que, par civisme ou contrainte, elles utilisent un moyen de déplacement plus vertueux ? Comment peut-on désavantager ainsi les usagèr·es du bus et du RER alors que la dépendance automobile tue autant de gens chaque année, directement ou par la mauvaise qualité de l’air, nous rend si vulnérables à une crise énergétique et a une si grande part dans le changement climatique ?

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jeudi, 14 mai, 2026

Démocratie radicale ou anarchisme ?

La démocratie est-elle une valeur de droite ou de gauche ? Si c’est de la course à l’échalote dans les sociétés libérales qu’il est question, la démocratie convient à tout le monde et même les fachos jouent le jeu. Mais il est un point essentiel de la démocratie qui chagrine la droite, c’est l’isonomie, le fait qu’en droit toutes les voix se valent. Si la droite se caractérise par le fait qu’elle ne refuse pas les inégalités, que ce soit au nom de la nature ou du mérite, alors la démocratie est comme un caillou dans sa chaussure. Étrangement, on peut aussi aujourd’hui être de gauche et se faire acclamer du bon peuple de l’émission « La dernière » (1) pour des propos hostiles à la démocratie et qui conspuent l’idée que toutes les opinions se valent, comme le fait grand-papa, abonné au Figaro, quand il a bu un peu trop de sauternes à l’apéro.

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mercredi, 6 mai, 2026

Quels futurs pour les « alternatives » écolo ?

Il y a maintenant une dizaine d’années, j’écrivais les premiers textes d’un petit livre, Égologie, informé et motivé par ma fréquentation des milieux alter-écolo. Les « alternatives » que nous promouvions reposaient sur l’idée que sans attendre le grand soir ou des changements institutionnels, il était possible de vivre de manière plus écolo, non seulement dans sa vie quotidienne mais aussi en s’inscrivant dans des initiatives collectives. Évidemment que c’est mieux d’acheter ses légumes chez une maraîchère nouvellement installée en bio que de payer des tomates espagnoles au supermarché mais cette vision du changement social, aussi accessible que minuscule, a vécu.

La vision d’un changement de société qui passe par une somme de changements individuels s’expliquerait rationnellement par des mécanismes de diffusion des idées, des modes de vie, un changement de culture fondé sur des exemples désirables. Mais elle puise également ses racines dans une vision un peu magique qui nous vient des sociétés dont l’ontologie procède par analogisme, comme ce fut longtemps le cas dans les sociétés occidentales (voir ici pour une explication rapide des quatre ontologies de l’anthropologue Philippe Descola). Le microcosme résonne avec le macrocosme. Les princes indianisés construisaient des villes au plan régulier pour apporter de l’ordre dans le monde, comme aujourd’hui les jardinier·es en permaculture influencent le macrocosme en cultivant leurs mandala (un petit monde qui représente le plus grand monde, l’échelle varie mais l’objet est au fond le même et en soignant l’un on soigne aussi l’autre). La surestimation de l’influence des comportements individuels sur l’ordre du monde a une très longue histoire.

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vendredi, 24 avril, 2026

Sans transition

sans transition.png, avr. 2026

sans transition.png, avr. 2026Autour de Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l'énergie, Points, 2026, 392 pages, 12,90 €

J’ai eu l’occasion il y a quelques mois d’être invitée à une rencontre universitaire internationale consacrée à l’écologie en Asie du Sud-Est. J’y ai vu un politiste français expliquer à une militante autochtone philippine que la transition énergétique de l’Europe requerrait la destruction de son milieu de vie. C’est à ce prix là que l’Europe pourra opérer sa transition car les terres rares, dont l’extraction et le traitement en Asie du Sud-Est sont si polluants et néfastes pour la santé, sont d’un intérêt vital pour notre sous-continent. Ces approvisionnements asiatiques, assurés par des compagnies australiennes comme Lynas dont il était question ici, lui permettent d’assurer une moindre dépendance à l’égard de la Chine qui se taille la part du lion sur ces matières (90 % de la production mondiale de terres rares) si vitales pour les équipements high tech. Et cette indépendance se paye par la dégradation du milieu de vie des communautés rurales à 10 000 km de chez nous.

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dimanche, 22 mars, 2026

Bourgeois Gaze

bourgeoisgaze.jpg, mar. 2026

bourgeoisgaze.jpg, mar. 2026Rob Grams, Bourgeois Gaze. La Domination de classe au cinéma, Les Liens qui libèrent, 2026, 183 pages, 15 €

Avez-vous remarqué que les gens riches sont surreprésentés au cinéma ? Non seulement les protagonistes des films sont souvent bourgeois et exercent des professions intellectuelles prestigieuses mais même les personnages de « classe moyenne » ont souvent un train de vie très confortable, parfois incohérent avec le revenu qui devrait être le leur selon leurs caractéristiques socio-professionnelles, comme s’il était impossible d’apparaître au cinéma quand on est décemment fauché·e ou qu’on vit modestement, alors que c’est une condition très partagée, la mienne et sans doute la vôtre. Un jour quelqu’un·e avait calculé le revenu nécessaire à Dexter l’assassin de méchant·es pour posséder un bel appartement à Miami et un grand bateau, celui dans lequel il part en mer se débarrasser de ses cadavres, et ce n’était pas le revenu d’un technicien médico-légal, la profession qualifiée mais relativement normale qu’il exerce dans la série qui porte son nom. John Nolan dans la série The Rookie possède un énorme SUV et une énorme baraque à Los Angeles. Certes il l’a rénovée tout seul mais ni un artisan suite à un divorce ni un policier en début de carrière (il transitionne entre ces deux professions) n’ont le revenu qui permet de se payer ce genre de villa, dans une ville où des travailleurs pauvres dorment à la rue. Et quand les pauvres sont représentés, ils et elles sont à vrai dire misérables, suivant la définition qu’en donnait Majid Rahnema dans Quand la misère chasse la pauvreté (Actes Sud, 2003), et ils et elles n’ont pas d’autre histoire, ou à peine, que les problèmes sociaux et économiques avec lesquels ils et elles se débattent.

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dimanche, 15 mars, 2026

Sobres pour la révolution

sobres.jpg, mar. 2026

sobres.jpg, mar. 2026Mathieu Léonard, Sobres pour la révolution, Nada, 2026, 192 pages, 12 €

Mathieu Léonard, déjà auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de l’anarchisme, offre ici un aperçu de la manière dont les mouvements anarchistes ont envisagé la question de l’alcool, avec un focus sur le tournant du XXe siècle et quelques explorations plus récentes. Le livre est richement illustré, par des caricatures et affiches d’époque principalement, et complété par une courte anthologie. Comme le titre (emprunté à un livre sur le mouvement straight edge) le laisse supposer, les anarchistes ont été plutôt hostiles à la dépendance des classes populaires à l’alcool. Et pour cause : entre 1830 et 1900, la consommation d’alcool pur moyenne par adulte est passée en France de 15 à 35 litres par an, soit un litre de vin à 10 % par jour ou deux litres de bière à 5 %. Cette croissance est largement due aux conditions de vie et de travail de la classe ouvrière livrée au capitalisme industriel (voir La Guerre sociale en France de Romaric Godin) mais aussi à la disponibilité des produits (parfois rendus plus accessibles par le patron). L’alcool brise des vies, il est responsable d’une grande part des hospitalisations et des décès par ses effets directs sur les buveurs mais aussi des violences, notamment contre les femmes et les enfants, induites par l’ivresse. La bourgeoisie s’indigne de tels comportements, elle légifère (pour conclure à l’innocuité des boissons fermentées ou interdire l’absinthe) mais au fond la situation sert ses intérêts de classe.

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mardi, 17 février, 2026

Des électeurs ordinaires

faury.jpg, fév. 2026

faury.jpg, fév. 2026Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024), Points, 2026, 244 pages, 10,20 €

Pendant plusieurs années, le sociologue et politiste Félicien Faury a vécu de manière intermittente en Provence-Alpes-Côte d’Azur (désormais Sud), une région toujours gouvernée à droite mais où le FN puis le RN fait florès depuis quelques dizaines d’années. Il livre ici, suite à sa thèse, une enquête qualitative sur les électeurs et électrices RN de la région, plus précisément d’une petite ville anonyme où il a multiplié les rencontres et les entretiens. C’est l’occasion d’entendre les électeurs et électrices RN dans leurs propres mots.

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vendredi, 13 février, 2026

Macronisme, paternalisme et jeux vidéo

Beaucoup a été dit sur la sortie d’Emmanuel Macron à propos des jeux vidéos et de leurs effets sur les plus jeunes. Représentant l’auto-proclamé « camp de la raison », il souhaite s’appuyer sur des études scientifiques qui permettront de mesurer les dimensions du problème et de suggérer des pistes d’action. Et en même temps, il fait son Robert du Café du Commerce en pestant sur les jeux vidéo qui rendent les jeunes violents, tout le monde sait ça, ma bonne dame. L’exercice n’est pas si incohérent car dans la mise en scène de son recours à la science il n’y a déjà que de la crasse démagogique. Il annonce des résultats de recherche pour dans quatre mois (c’est un fin connaisseur du rythme lent de la science) et a déjà établi tout seul les prémisses de la démarche scientifique.

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mercredi, 11 février, 2026

Le Triomphe des égoïsmes

la-montee-des-egoismes.jpg, fév. 2026

la-montee-des-egoismes.jpg, fév. 2026Camille Peugny, Le Triomphe des égoïsmes. Une nouvelle contrainte sociale, PUF, 2026, 240 pages, 18 €

Le Triomphe des égoïsmes a été souvent présenté comme une réponse au livre de Vincent Tiberj, La Droitisation française, paru fin 2024 chez le même éditeur. Tiberj, qui est politiste, avait tiré de l’analyse d’enquêtes sur les valeurs, répliquées à intervalles réguliers sur des décennies, que les Français·es étaient de plus en plus ouvert·es et tolérant·es sur les questions sociétales (Islam, place des femmes, (homo)sexualité, etc.) mais maintenaient aussi des demandes de redistribution économique, ce qui est déjà beaucoup quand on considère l’envahissement de l’espace public par les opinions droitières. Peugny, qui remercie à la fin de son ouvrage Tiberj pour ses encouragements, remet en question ces conclusions en faisant valoir d’autres observations, plus sociologiques. Selon le sociologue, l’égoïsme est une « nouvelle contrainte sociale » qui tient au remplacement de la lutte des classes par la lutte des places. Et cela reconfigure en profondeur le paysage politique.

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lundi, 2 février, 2026

Des lobbys au comptoir

lobbys.jpg, fév. 2026

lobbys.jpg, fév. 2026Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz, Des lobbys au comptoir. L’Industrie de l'alcool contre la santé, Raisons d'agir, 2025, 170 pages, 14 €

Déjà auteurs d’un livre passionnant sur les lobbys de l’agro-alimentaire, Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz reviennent avec une étude des lobbys de l’alcool contre les politiques de santé publique. À votre santé ! L’alcool en France, c’est d’abord le vin qui représente 60 000 emplois. C’est le lobby qui bénéficie des meilleurs relais politiques en raison des nombreuses régions de production viticole. La bière est surtout présente dans le Nord et l’Est et emploie dix fois moins de personnes. Le cidre, les spiritueux sont moins bien implantés. Tous ces secteurs sont très concentrés économiquement, même le secteur viti-vinicole, ce qui permet l’organisation de groupes de pression très bien dotés, qui ont été actifs à de nombreuses occasions ces dernières années : détricotage de la loi Évin sur la publicité en 2015, tentative de faire entrer la consommation d’alcool dans les stades en 2019, limitation de la taille du pictogramme « femmes enceintes » sur les bouteilles en 2018-2021 ou refus de soutien à l’initiative du Défi de janvier en 2019-2020, pour les principales occasions de dévoiler leur travail d’influence, souvent couronné de succès.

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samedi, 31 janvier, 2026

Faut-il rire de l’extrême droite ?

J’avoue que devant les énormités que sortent à tout bout de champ les fascistes (1) et qui sont relayées complaisamment par la société du spectacle (plus c’est gros, plus c’est de l’info), rire apporte un peu de baume au cœur. Rire avec Stephen Colbert de la déliquescence cognitive de Donald Trump et de son comportement de gosse de 6 ans particulièrement inculte et rancunier, rire avec Guillaume Meurice de l’hypocrisie de Pascal Praud en gardien de la neutralité entre différentes tendances de l’extrême droite, c’est déjà ça de pris. Je ne m’en prive pas mais ça m’interroge. Non pas car rire serait inapproprié devant la brutalité de l’extrême droite et la menace qu’elle représente pour le vernis de démocratie et de droits humains des régimes libéraux. Ces rires-là témoignent d’une colère sourde, ce ne sont pas (comme souvent l’humour français dominant) de simples prétextes à rigolade qui banalisent le naufrage de nos sociétés dans pire encore.

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mercredi, 14 janvier, 2026

Contre la ville durable

couv-contre-la-ville-durable2.jpg, janv. 2026

couv-contre-la-ville-durable2.jpg, janv. 2026Matthieu Adam, Contre la ville durable. Une écologie sans transition, Grevis, 2025, 140 pages, 13 €

Le géographe Matthieu Adam est déjà connu du public pour sa direction avec Émeline Comby du recueil Le Capital dans la cité (Amsterdam, 2020). Contre la ville durable est une autre contribution sur ce que le capital fait à la ville, cette fois sous des oripeaux verts. L’auteur ne dénonce pas un greenwashing éhonté ni ne remet en cause la durabilité des réalisations techniques. Les techniques de construction sont moins émettrices, les bâtiments consomment moins d’énergie, Adam le reconnaît mais il interroge les conditions de production de la vie durable, soit les constructions et les écoquartiers dûment labellisées. Revenant aux sources de l’élaboration de l’écologie aujourd’hui dominante, il montre avec Romain Felli (Les Deux Âmes de l’écologie, L’Harmattan, 2008) que la « durabilité » est partout « après avoir escamoté les principes fondateurs du développement durable », un compromis par ailleurs discutable mais qui inclut les dimensions sociale et démocratique dans ses trois piliers.

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samedi, 3 janvier, 2026

Alcool : les beaux jours de la responsabilité individuelle

Une fois n’est pas coutume, je republie ce texte déjà paru en janvier 2025 car le sujet me semble important : entre la surestimation de la liberté individuelle et le refus de régulations collectives, les politiques de l’alcool sont emblématiques du fonctionnement des sociétés libérales. Si le Défi de janvier (Dry January) est l’occasion de faire le point sur un rapport personnel à l’alcool, il pourrait aussi donner lieu à une réflexion collective sur le sujet.

En France il est interdit de servir de l’alcool à des gens « manifestement ivres » (1). Des personnes qui ont leur compte et n’ont plus besoin d’un peu d’alcool pour lubrifier la vie sociale et faire tomber quelques inhibitions, des personnes qui ne sont plus en mesure d’apprécier un bon verre, des personnes qui n’auront plus que des désavantages à poursuivre leur consommation ce soir-là et auraient plutôt besoin de grands verres d’eau. Des personnes qui vont rentrer chez elles à leurs risques et périls dont les moindres sont de tomber par terre et de se faire mal, de perdre ou de se faire voler des biens précieux, qui le lendemain vont avoir des symptômes pénibles.

En France on aime l’alcool, avec modération bien sûr, et une fois ceci écrit sur les publicités (car la pub pour l’alcool est revenue discrètement) on laisse à chacun·e la responsabilité de sa consommation, serait-elle débridée et désinhibée par les premiers verres, serait-elle difficile à contrôler en raison d’une addiction. Pourtant on a les moyens de ne pas laisser chacun·e seul·e avec ses difficultés mais, même si l’intérêt du plus grand nombre y gagne, l’intérêt immédiat est bien de faire consommer, tant pour les bars que pour les producteurs d’alcool représentés par des groupes de pression puissants.

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mardi, 16 décembre, 2025

Peut-on autodéterminer son genre ?

dreamcatcher.jpg, déc. 2025

dreamcatcher.jpg, déc. 2025Dans le billet précédent, nous avons vu que l’autodétermination de la « race » est un terrain de luttes et que les prétentions à se déclarer membre d’une minorité ethnique font l’objet de fortes critiques chaque fois qu’elles sont remises en cause par les communautés concernées. L’autodétermination du genre, en revanche, est un principe qui est largement reconnu en Europe occidentale, dans les pays anglo-saxons et en Amérique latine. Le backlash initié par l’administration Trump représente un drame pour les personnes trans, assignées de nouveau à leur sexe de naissance, en les privant de papiers (donc potentiellement d’accès au soins, de mobilité, etc.). Cela semble devoir commander un soutien inconditionnel à ce principe. Il me semble pourtant douteux de soumettre à l’autodétermination une procédure de changement de genre.

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Peut-on autodéterminer sa race ?

dreamcatcher.jpg, déc. 2025

dreamcatcher.jpg, déc. 2025Par « race » j’entends ici ce qui fonde le racisme et les logiques de discrimination, domination et exploitation au motif de l’origine attestée ou supposée des personnes. Il ne s’agit pas de valider la « race » comme une notion biologique, de même que dans le billet suivant il n’est pas question du sexe mais du genre, ou rapports sociaux fondés sur le sexe.

Au Canada, depuis un arrêté qui a reconnu en 2003 des droits de chasse et de pêche aux Métis (avec une majuscule), le nombre de personnes blanches réclamant la reconnaissance de leur identité métis se chiffre en centaines de milliers. L’arrêté pose comme condition de la reconnaissance des droits l’appartenance à des communautés reconnues, comme le sont les communautés métis depuis 1982. C’est évidemment car ils et elles étaient métissées et francophones que les Métis s’appellent ainsi mais ce nom d’origine française signifie bien plus que cette origine. Dans l’Ouest canadien, les descendant·es de femmes autochtones et de trappeurs français forment depuis plus de deux siècles une communauté politique, un temps incarnée par la figure de Louis Riel qui réunit Métis et autochtones dans une lutte armée contre le colon britannique. Aujourd’hui des personnes blanches, surtout dans l’Est canadien, réclament cette identité au motif d’une ancêtre autochtone du XVIIe siècle dans une ascendance par ailleurs blanche. Ce faisant, elles biologisent l’ethnicité en confondant le fait d’être métissé·e et celui d’appartenir à une communauté qui en français comme en anglais se nomme métis.

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