Macronisme, paternalisme et jeux vidéo
Par Aude le vendredi, 13 février, 2026, 19h08 - Textes - Lien permanent
Beaucoup a été dit sur la sortie d’Emmanuel Macron à propos des jeux vidéos et de leurs effets sur les plus jeunes. Représentant l’auto-proclamé « camp de la raison », il souhaite s’appuyer sur des études scientifiques qui permettront de mesurer les dimensions du problème et de suggérer des pistes d’action. Et en même temps, il fait son Robert du Café du Commerce en pestant sur les jeux vidéo qui rendent les jeunes violents, tout le monde sait ça, ma bonne dame. L’exercice n’est pas si incohérent car dans la mise en scène de son recours à la science il n’y a déjà que de la crasse démagogique. Il annonce des résultats de recherche pour dans quatre mois (c’est un fin connaisseur du rythme lent de la science) et a déjà établi tout seul les prémisses de la démarche scientifique.
Or, il se trouve que ces recherches n’ont pas attendu qu’un politicien opportuniste les commande, beaucoup ont déjà été produites et leurs résultats ont déjà établi un consensus à l’opposé de ce qu’affirme Macron, voir ici le politiste Clément Viktorovitch qui rappelle qu’aucune corrélation n’a été établie entre les jeux vidéos et la violence des plus jeunes. Mais qu’importe car le politicien n’attend pas de résultats scientifiques, il surfe sur un cliché réac et la science ne lui sert qu’à renforcer son autorité, il est gagnant sur le tableau démago mais aussi sur le tableau intello. Il ne sert pas la science (les crédits à l’enseignement supérieur et la recherche en baisse depuis dix ans en témoignent bien), il s’en sert, comme jadis Frédérique Vidal (vous vous souvenez ?) lançait des études sur l’islamo-gauchisme dans l’ESR non pas pour savoir mais pour dénoncer un complot (par ailleurs fantasmé par l’extrême droite et auquel elle assurait ainsi une plus grande présence dans l’espace public).
Le « camp de la raison » cache mal une politique de classe qui se cherche des boucs émissaires pour créer les formes de conflictualité sociale susceptibles de servir ses intérêts (les jeunes, les musulman·es, les chômeurs et chômeuses, bonne idée mais pas les riches qui échappent à l’impôt ou la police qui assassine). Ça fait longtemps que j’ai envie d’écrire sur la bêtise des premiers de la classe et sur cette autorité intellectuelle dévoyée, qui n’aime la science que quand elle la flatte et qui en même temps se vautre dans la bêtise et la démagogie. Dans un texte récent, médecins et scientifiques s’inquiètent du décalage entre l’état des connaissances et les politiques publiques agricoles et alimentaires. Il est assez déchirant de subir ce genre de double discours, tant qu’on n’en a pas compris la logique crasseuse.
Mais revenons à la polémique sur les jeux vidéos. Pour parfaire son « en même temps », Emmanuel Macron a dû pour la deuxième fois faire l’éloge des jeux vidéo après avoir livré des propos réac et simplistes sur le sujet. Et ces sorties où il doit se corriger (ici et ici, celle-ci ayant probablement été confiée à une IA générative), façon smart ass qui ne se démonte pas car ça lui donne autant d’occasions d’être écouté et pris au sérieux, ont en commun qu’il y loue les jeux vidéo en tant qu’économie ou en tant que terrain d’excellence des meilleurs joueurs et créateurs. Le plaisir des simples joueurs et joueuses n’a pas lieu d’être, au mieux peuvent-ils par leur présence à de grands événements montrer « la puissance mondiale de ces plateformes et de ces univers ». « Les jeux vidéo offrent des opportunités pour l’emploi et l’avenir, en faisant naître des champions, mais aussi des ingénieurs, des développeurs, des designers et des créateurs. » Hors l’excellence, point de salut.
Macron s’inquiète pour nos enfants et leur santé, lui qui n’en a pas mais se met régulièrement en scène en petit père du peuple. Il cite surtout les problèmes ophtalmo et psy, il faudrait ajouter le manque de dépense physique, soit des reproches qu’on a pu aussi faire en leur temps à la télévision et même à la lecture (« tu t’abîmes les yeux », « tu serais mieux à aller prendre l’air dehors », « c’est pas sain », etc.) (1). Mais en matière de sport aussi, il n’y a de place que pour l’excellence, pas pour la pratique de masse qui permet à des millions de gens de se faire plaisir, de se maintenir en forme et accessoirement de former les rangs touffus d’où sortent les champion·nes. La France de Macron veut des champion·nes mais elle refuse d’investir dans les équipements sportifs ou dans le sport à l’école.
Juste avant les Jeux olympiques de 2024, le journaliste Philippe Descamps notait : « Dans le département du Stade de France (la Seine-Saint-Denis), où professeurs et parents d’élèves se sont mobilisés ce printemps en réclamant un "plan d’urgence pour l’éducation", le nombre d’installations sportives ne représente que le tiers de la moyenne nationale, avec une ancienneté globale de plus de quarante ans. Près de 40 % des élèves entrant en sixième ne savent pas nager. Les clubs refusent les adhérents, faute de place. » Même tableau concernant l’accès à des piscines. Il n’y a jamais eu autant de piscines particulières mais le journaliste Philippe Baqué constate qu’« apprendre à nager n’est plus donné à tout le monde ».
Papa Macron refuse aux gosses les jeux vidéos, l’usage des réseaux sociaux et des smartphones à l’école parce que ce n’est pas bon pour eux et lui sait mieux. Dehors, les jeunes n’ont pas toujours accès à des équipements sportifs, la plupart vivent dans des villes ou des quartiers livrés à la bagnole, et les jeunes mecs racisés sont soumis au harcèlement policier. Mais il faut quand même sortir pour fournir des régiments de champion·nes, en sport ou en e-sport, et ne pas rester à la maison le nez rivé sur les écrans. Où donc se mettre et quoi faire pour satisfaire la bourgeoisie néolibérale ?
(1) Ce n’est pas pour dire que la lecture et les écrans, c’est tout à fait la même chose. Si comme moi vous avez loupé les dernières Assises de l’attention, allez voir le collectif qui les organise.