Le Grand Détournement
Par Aude le jeudi, 10 septembre, 2026, 12h40 - Lectures - Lien permanent
Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre, Le Grand Détournement. Comment milliardaires et multinationales captent l’argent de l’État (2025), Points, 2026, 192 pages, 7,90 €
C’est en 2024 que le scandale éclate : le budget de l’État est hors de contrôle, les déficits sont inattendus. Malgré cela, le président français a refusé une loi de finances rectificative en amont des élections européennes, il a même trouvé bon d’enchaîner avec une dissolution de l’Assemblée nationale. Depuis lors, le pays connaît un surcroît d’austérité qui met à mal le fonctionnement des services publics et les premiers ministres se succèdent, trois en deux ans.
Aron et Michel-Aguirre sont journalistes au Nouvel Obs et ont dans un précédent travail éclairé le rôle des cabinets de conseil dans l’action étatique. Dans cette enquête d’actualité, il et elle documentent l’état d’une France qui pousse jusqu’au bout la logique néolibérale. C’est au gouvernement Balladur (1993-1995) que les journalistes font remonter la manie de priver les budgets publics de ressources. Depuis, les aides aux entreprises et aux ménages les plus riches ont explosé, sous prétexte de soutien à l’activité économique : subventions, exonérations d’impôts, ce sont au final 270 milliards qui manquent aux budgets publics.
Or, l’État est payeur aveugle, cible peu ses dispositifs, pose très peu de conditions et n’en évalue pas les effets, au point que les montants en jeu sont restés mystérieux jusqu’à la parution de deux rapports à leur sujet au début des années 2020, l’un de France Stratégie et l’autre du laboratoire universitaire Clersé pour l’Institut de recherches économiques et sociales qui convergent sur un montant entre 150 et 200 milliards pour la période pré-Covid. On connaît bien les subventions suivies de délocalisation de l’activité, qui ont beaucoup fait scandale dans les années 1990 et 2000. Non seulement les aides ne sont pas conditionnées à des exigences sociales ou environnementales permettant d’orienter l’activité dans une direction qui correspond aux besoins de la société, mais elles ne sont pas même conditionnées à l’activité. De plus elles touchent aussi bien les petites et moyennes entreprises qui ont besoin de soutien dans la compétition mondiale que de très grosses entreprises qui distribuent de généreux bénéfices à leurs actionnaires et ont même plus de moyens pour profiter de la manne. Enfin, l’effet de tel ou tel dispositif n’est jamais évalué, comme dans le cas du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) mis en place sous la présidence Hollande et dont il est douteux qu’il soutienne véritablement l’innovation et encore moins l’emploi.
Les auteur·es montrent quelques exemples et rendent compte des arguments mobilisés et des rapports de pouvoir (en voici un exemple à propos des services à la personne) dont témoignent ces politiques. Il et elle consacrent un long développement à la théorie du ruissellement qui s’est fracassée en 2024, à la grande surprise du génial ministre de l’économie Bruno Le Maire, en poste pendant sept ans, après avoir été remise en cause par nombre d’économistes pendant des décennies. Les effets positifs sur l’activité et l’emploi de la politique de l’offre (qui soutient le capital) avaient été largement surestimés alors que ce soutien aboutit surtout à une concentration des richesses (1). C’est ici que la France s’éloigne de la trajectoire des autres pays libéraux, où ce qui est au fond une politique de classe justifiée par le ruissellement a été équilibré par un peu de réalisme.
Ainsi, alors que les profits se concentraient sur les mêmes, le soutien à l’emploi se concentrait sur les emplois du secteur des services mal rémunérés, aux dépens des besoins de relocalisation de la production (qu’il serait une « folie » de confier à d’autres, disait-on en 2020) et aux dépens des travailleurs et travailleuses car les aides aux bas salaires sont une forte incitation à ne jamais les augmenter. (Ce calculateur en ligne permet de comparer le coût d’un emploi au SMIC avec celui d’un salaire plus confortable, la démonstration est implacable.).
La fin du livre est consacrée à la fiscalité des ménages, qui accentue ces inégalités. Le taux d’imposition est en théorie progressif, chacun·e contribuant selon ses moyens. Sauf que ce taux régresse pour les ménages super-riches, les 0,01 %. Ceux-ci reçoivent des rémunérations directes issues du travail très faibles en comparaison avec la rémunération de leur patrimoine, laquelle passe par des holdings ou sociétés plus faiblement imposées et propriétaires des jets privés et des yachts mis à leur disposition. L’impôt sur les entreprises étant passé après 2017 de 33 % à 25 %, cette minuscule frange de la population est imposée à 25 % ou moins, tandis que la bourgeoisie est imposée à 45 %.
Les auteur·es font le pari de mobiliser l’indignation des riches qui travaillent contre ces super-riches et contre les héritiers. De même il et elle ne s’en tiennent pas aux analyses très critiques d’économistes hétérodoxes mais vont chercher leur matière chez des économistes orthodoxes ou des politiciens que l’étendue de la prédation a fini par choquer, au premier rang desquels le pas vraiment révolutionnaire Michel Barnier. S’il ne faut pas chercher dans Le Grand Détournement un grand livre politique (comme Le Problème à trois corps du capitalisme), c’est en revanche un document précieux et très accessible pour comprendre la crise politique qui se déroule depuis deux ans.
(1) Le journaliste Romaric Godin en explique la raison ici : « Cette politique est incapable de relancer la croissance pour une raison simple : les profits réalisés par ces baisses d’impôts ne sont pas réinvestis en France, alors même que la pression sur les salaires et les services publics affaiblit la demande intérieure. Le résultat est un manque de recettes persistant et un déficit élevé. L’État dépense beaucoup pour un retour en matière de croissance – et donc de recettes – quasiment nul. »