Écoterroriste
Par Aude le jeudi, 2 juillet, 2026, 13h39 - Textes - Lien permanent
Écrit pour la rubrique « La Guerre des mots » de Transrural Initiatives.
Il n’y a pas si longtemps, à la campagne, on appelait bitniks, peluts (1) ou hippies les gens avec des modes de vie alternatifs, les barbus, les mal coiffées, ceux qui ouvrent un café associatif ou qui préfèrent fumer des joints, celles qui s’engagent contre des projets d’aménagement polluants. Il m’est arrivé de voir ce lexique, un peu ancien, renouvelé par un tout nouveau mot : « écoterroristes ».
C’est le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin qui a lancé l’assaut le 30 octobre 2022 à propos de manifestant·es contre la méga-bassine de Sainte-Soline en taxant leurs actions d’« écoterrorisme ». Notons au passage que si les méga-bassines sont souvent considérées comme des dispositifs d’irrigation accaparant l’eau pour une agriculture destinée à l’exportation, on peut tout aussi bien en parler comme des dispositifs de contournement de la loi. Stocker, pour l’utiliser l’été, une eau pompée l’hiver et dont une part non négligeable se sera évaporée entre temps n’a pas d’autre intérêt que de contourner les interdictions de pomper l’été. Et rappelons que cette méga-bassine et d’autres ont été jugées illégales en décembre 2024, les promoteurs de celle de Sainte-Soline continuant néanmoins à pomper pendant trois jours de plus… et de trop.
Le choix lexical du ministre a fait couler beaucoup d’encre et les premières réactions ont porté sur le caractère indécent de la comparaison de militant·es écolo qui s’attaquaient à du matériel (et non à des personnes) à des groupes armés ayant pour projet de tuer une partie de la population pour terroriser l’autre. Le mode opératoire du terrorisme en ce début de XXIe siècle, c’est en effet de s’attaquer à des victimes faciles dans la population civile pour avoir à moindres frais un effet psychologique très fort et déstabiliser l’État. Le terrorisme peut être le fait de groupes armés irréguliers et non-étatiques mais aussi réguliers qui mènent une guerre non-conventionnelle en s’attaquant à des cibles civiles. L’étymologie du mot renvoie pourtant à une violence d’État pendant la Révolution française, un « emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d’exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique (2) ». Qui sont donc les terroristes, à Sainte-Soline et ailleurs ?
En choisissant le terme « écoterrorisme », le ministre ne se contente pas d’imposer un élément de langage outrancier dans une guerre médiatique contre des opposant·es politiques. Ce faisant, il instille l’idée que ces actes doivent recevoir une réponse en rupture avec l’État de droit, des mesures anti-terroristes d’exception qui se sont multipliées ces dernières décennies (3). Contre ceux qu’on a nommé·es « terroristes », tout est autorisé, même ce qui était (en théorie) interdit. Sur le chantier de l’A69, on a déjà vu les militant·es privé·es d’eau et de nourriture, mis·es en danger de chute et de mort (4).
« Écoterroriste » n’est donc pas la énième vexation pratiquée sur ses minorités par une majorité rurale, une insulte doucement teintée de dérision, mais une véritable machine fasciste. On s’en doutait un peu.
(1) Du catalan signifiant poilu, chevelu. Le terme beatnik a pour sa part été forgé par le journaliste Herb Caen en accolant le nom du satellite Spoutnik au mot revendiqué par les auteurs de la Beat Generation comme Jack Kerouac, suggérant qu’ils étaient inféodés à l’URSS. Matthew Wills, « How the Beat Generation Became “Beatniks” », Daily.jstor.org, 5 mai 2019.
(2) « Terrorisme » dans le Trésor de la langue française informatisé.
(3) Eugénie Mérieau, Géopolitique de l’état d’exception. Les Mondialisations de l’état d’urgence, Le Cavalier bleu, 2024.
(4) Justin Carrette et Antoine Berlioz, « Zad contre l’A69 : deux nouveaux blessés lors d’une expulsion matinale », Reporterre.net, 6 septembre 2024 et « Dans les derniers arbres, le siège final des opposants à l’A69 », Reporterre.net, 27 septembre 2024.