La Violence en spectacle
Par Aude le vendredi, 25 septembre, 2026, 13h46 - Lectures - Lien permanent
Elsa Deck Marsault, La Violence en spectacle. Féminisme, État punitif et figure de la victime, La Fabrique, 2026, 160 pages, 14 €
Voilà qui semble à première vue paradoxal : en 2026, c’est à Gérald Darmanin, qui a été accusé de viols par contrainte, qu’est confiée la charge d’élaborer une loi intégrale pour protéger femmes et enfants des violences sexistes et sexuelles. Elsa Deck Marsault nous aide à saisir tout ce qui ne va pas dans cet énoncé. Dans Faire justice. Moralisme progressiste et pratiques punitives dans la lutte contre les violences sexistes, publié en 2023, l’autrice cherchait pour la justice exercée au sein des communautés progressistes, traversées de conflits et de violences pas toujours bien gérées collectivement, des voies réparatrices et transformatrices. Ici elle dénonce une tendance répressive dans les mouvements féministes de la fin des années 1970 à aujourd’hui, incarné par ces militantes au procès de Mazan qui demandaient « 20 ans » de réclusion criminelle pour chacun des accusés.
C’est selon elle le procès d’Aix qui marque en France l’émergence d’un féminisme blanc, bourgeois, réformiste et punitif, féminisme qui portera la parole des victimes tout en nécessitant des savoir-faire experts (droit, plaidoyer) et abandonnera tout un pan de sa critique de l’ordre tel qu’il est garanti par l’État. Le couple de femmes harcelées puis violées à Marseille mérite bien justice mais les moyens pour l’obtenir interrogent, quand ils consistent au final à confier à l’État lutte contre le patriarcat et la culture du viol, soin et protection des victimes, alors que celui-ci est surtout attaché à la reproduction de son pouvoir et au contrôle des classes qu’il juge dangereuses. Demander à l’État plus de répression (des viols), c’est risquer de subir plus de répression en général et à coup sûr légitimer une répression accrue des hommes pauvres et racisés. L’autrice donne l’exemple d’une étude sur la répression des violences intrafamiliales aux États-Unis qui a montré avec quelques décennies de recul qu’en cas d’arrestation d’un conjoint violent les femmes noires avaient des chances accrues d’avoir de graves problèmes de santé, ce qui n’était pas le cas pour des femmes d’autres groupes sociaux. Dans quel intérêt arrête-t-on donc leurs conjoints agresseurs ?
Pour revenir à la première phrase de ce billet, la loi et son application socialement biaisée n’ont pas pour mission de protéger les victimes, elles promettent seulement de faire craindre les conséquences possibles d’une agression pour qui la commet. Quand Darmanin, en tant que ministre de la justice, met à l’agenda du Parlement une loi intégrale, ce n’est pas pour s’attaquer à la culture du viol et aux violences du patriarcat, c’est parce qu’il a ainsi un prétexte de plus pour resserrer l’étau de la police et de la justice, pour faire valoir son approche sécuritaire.
Certes peu de militantes féministes sont dupes de l’hypocrisie des représentants de l’État, et beaucoup regrettent les conséquences les plus évidemment malheureuses de la répression et insistent sur la nécessité de prévoir des volets sur la prévention des violences et l’accompagnement des victimes. Mais elles ne souhaitent pas inscrire cette lutte-là dans une lutte plus globale pour la justice sociale et craignent d’inventer d’autres régulations sociales aux violences sexistes et sexuelles : « Se passer de la police et des juges nécessite de penser leur fonction – celle de penser la puissance du collectif, en arrêtant et en sanctionnant lorsqu’il y a écart à la loi commune. Ainsi, de se donner des lois pour l’action et penser une fonction d’interposition pour réguler nos groupes et la société est incontournable. On ne pourra pas remplacer ces instances par du vide. »
L’autrice ne désavoue pas le choix individuels des victimes de se tourner vers l’État pour demander des comptes à leurs agresseurs (ont-elles d’ailleurs d’autres recours ?) mais interroge cette manière qu’ont les militantes de faire front derrière elles sans assumer une place de tiers, de collectif à la recherche d’alternatives plus justes et plus utiles qu’une répression qui aurait pour fonction de les venger. Après avoir brossé une histoire rapide des positionnements féministes face à la question des violences, aux États-Unis et en France, elle s’attache aux évolutions de la figure de la victime, de la reconnaissance au chantage émotionnel qu’implique cette position très binaire (on est soit victime soit agresseur, soit démuni soit puissant). Je ne suis pas très convaincue par l’impression de l’autrice que cette sensibilité aux victimes va croissant, au contraire elle me semble être aussi fluctuante dans le temps qu’est arbitraire la sympathie pour elles, toutes les victimes ne se valant pas. Néanmoins les victimes bénéficient généralement d’une certaine attention et elle donne l’exemple des syndicalistes d’AZF dont les revendications sont passées loin derrière l’expression, plus saisissante, de la détresse des habitantes et habitants touchés par l’explosion de l’usine en 2001.
Le livre se clôt avec une interrogation sur le caractère spectaculaire du traitement médiatique des violences. Les victimes offrent des récits forts en émotions, très relayés par des médias progressistes et dont la réception interroge (quelle est la part du voyeurisme ?). Ces récits nourrissent le féminisme punitif et peuvent faire écran à la compréhension du caractère systémique des violences, de l’organisation sociale qui rend possible leur perpétuation, comme les alertes pas prises en compte suite aux méfaits du chirurgien et agresseur en série Le Scouarnec, un environnement complexe qui suscitera toujours moins d’intérêt que la personnalité du criminel.
Alors que dans les sphères féministes les différends donnent trop souvent lieu à l’expression d’un grand mépris, Elsa Deck Marsault se montre généreuse. Elle ne confond pas radicalité avec agressivité contre d’autres féministes (elle n’en cloue aucune à son pilori), argumente posément et très précisément, entend les raisons des autres, avoue les difficultés auxquelles on est confronté quand on ne se satisfait pas de l’existant mais qu’on ouvre d’autres pistes. Beaucoup de féministes qui comme moi n’interrogeaient pas le féminisme punitif et n’y voyaient pas d’alternative (1) n’attendent peut-être que de découvrir qu’il est nécessaire mais aussi possible de faire autrement.
(1) J’ai eu la chance de croiser Gwenola Ricordeau, une grande voix de l’abolitionnisme carcéral, en 2016 lors d’une rencontre publique consacrée à ce sujet. Ne m’étant jamais posé la question, j’étais a priori favorable à la répression pénale des violences sexuelles. Peut-être que si j’avais été prise de haut par une militante qui, faute d’arguments bien solides, se montre plus anar que moi tu meurs et me prend pour une conne indécrottable, j’aurais été moins puissamment convaincue par cette critique.