Bourgeois Gaze
Par Aude le dimanche, 22 mars, 2026, 10h39 - Lectures - Lien permanent
Rob Grams, Bourgeois Gaze. La Domination de classe au cinéma, Les Liens qui libèrent, 2026, 183 pages, 15 €
Avez-vous remarqué que les gens riches sont surreprésentés au cinéma ? Non seulement les protagonistes des films sont souvent bourgeois et exercent des professions intellectuelles prestigieuses mais même les personnages de « classe moyenne » ont souvent un train de vie très confortable, parfois incohérent avec le revenu qui devrait être le leur selon leurs caractéristiques socio-professionnelles, comme s’il était impossible d’apparaître au cinéma quand on est décemment fauché·e ou qu’on vit modestement, alors que c’est une condition très partagée, la mienne et sans doute la vôtre. Un jour quelqu’un·e avait calculé le revenu nécessaire à Dexter l’assassin de méchant·es pour posséder un bel appartement à Miami et un grand bateau, celui dans lequel il part en mer se débarrasser de ses cadavres, et ce n’était pas le revenu d’un technicien médico-légal, la profession qualifiée mais relativement normale qu’il exerce dans la série qui porte son nom. John Nolan dans la série The Rookie possède un énorme SUV et une énorme baraque à Los Angeles. Certes il l’a rénovée tout seul mais ni un artisan suite à un divorce ni un policier en début de carrière (il transitionne entre ces deux professions) n’ont le revenu qui permet de se payer ce genre de villa, dans une ville où des travailleurs pauvres dorment à la rue. Et quand les pauvres sont représentés, ils et elles sont à vrai dire misérables, suivant la définition qu’en donnait Majid Rahnema dans Quand la misère chasse la pauvreté (Actes Sud, 2003), et ils et elles n’ont pas d’autre histoire, ou à peine, que les problèmes sociaux et économiques avec lesquels ils et elles se débattent.
Après un article paru en 2021 dans Frustration, article dont il concède qu’il était un peu potache (il reprenait l’expression « male gaze », ce regard appuyé qui objectifie les femmes (1)), Rob Grams déplie son propos dans un livre accessible, un peu moqueur et bien documenté. Dans le cinéma français aujourd’hui, l’accès aux ressources est facilité pour les filles et fils de personnalités de ce petit monde, en particulier au poste de réalisateur ou réalisatrice, la personne qui est à la direction artistique et technique de cette petite entreprise. Et quand les cinéastes ne sont pas des enfants de la balle, ce sont celles et ceux de la bourgeoisie, culturelle ou même économique, ce que Grams montre après avoir compilé le profil social de plus de deux cents cinéastes en activité en France ces dernières décennies.
Si donc les films sont dirigés par des personnes issues majoritairement de la bourgeoisie, rien d’étonnant à ce que l’univers de leurs films soit centré sur cette expérience, mettant en scène une majorité de personnages bourgeois (2), qu’aucun souci matériel (ni emploi d’ailleurs) n’occupe jamais et qui peuvent faire de leurs sentiments si délicats et complexes l’objet de leur pleine attention. Ce cinéma ignore ou fantasme d’autres vécus, comme ceux de classe populaire. Même les films sociaux que produit la bourgeoisie de gauche caricaturent les classes populaires, n’osent pas filmer des gens du peuple autrement que comme des silhouettes, contrairement à ce que fit l’aristocrate Luchino Visconti, et préfèrent faire incarner des personnages populaires par des personnes de classe plus élevée, se complaisent à montrer les classes populaires passives politiquement et ne font rien de mieux que de pleurer la tragédie qui les accable. Même regard appréciateur ou charitable mais qui réduit à la passivité les territoires ruraux, souvent les beaux coins de France où la bourgeoisie a ses résidences secondaires (3) et qui ne sont que des décors. Pour une profession largement basée à Paris, hors la capitale tout n’est que campagne.
Quant aux films « politiques » qui reprennent les sujets du « 20 heures » (violences policières, violences sexistes et sexuelles), l’auteur montre de nombreux exemples de films mal informés ou dans le déni du caractère systémique de l’impunité masculine ou policière, ou qui finalement vont aller chercher une sorte de « juste milieu » entre classes dominées et outils de leur répression, alors même que leurs réalisateurs pensent avoir un propos très politisé. Dans toute cette première partie, Grams donne en exemple des films français bourgeois que je n’ai jamais vus car j’ai eu ma dose de films qui pourraient s’intituler À fleur de peau, où un homme et une femme se déchirent dans le confort de leur grand appartement haussmannien. Je les déteste pour des raisons plutôt artistiques (ils reposent tout entiers sur le jeu des acteurs et leur scénario est indigent (4)) mais les raisons politiques que Grams expose me parlent aussi bien, comme s’il mettait le doigt sur un point très agaçant que nous n’aurions pas identifié avec la même précision que lui : c’est le soliloque de classes dominantes. Grams, en revanche, signale à plusieurs reprises qu’il ne s’agit pas d’un jugement esthétique mais politique, qu’on peut trouver géniaux des films d’Éric Rohmer qui par ailleurs sont de purs films bourgeois, les deux caractéristiques étant parfaitement compatibles.
Dans la suite du livre, l’auteur s’attaque plutôt aux groupes sociaux prescripteurs (la critique) et propriétaires des moyens de production (les producteurs) puis aux fausses solutions, comme une inclusivité qui se ferait dans un cadre bourgeois (« le cinéma tolère l’inclusion des femmes et des minorités à la condition de leur embourgeoisement », comme il tolère les classes moins aisées à condition qu’elles aient quand même un mode de vie bourgeois et pas de problèmes de ronds). Et après avoir émaillé tout son livre d’exemples de films qui sont autant de contre-exemples de la domination bourgeoise au cinéma, il évoque des écoles cinématographiques qui ont su faire contre les studios, contre les grandes maisons de production, des films qui n’étaient pas centrés sur des expériences bourgeoises. Bourgeois Gaze n’est pas un essai sur le cinéma, avec des analyses filmiques pointues, il s’intéresse plutôt au cinéma en tant que produit d’un certain mode de production capitaliste qui a concentré l’accès à la réalisation de films sur quelques classes sociales, avec le résultat d’une hégémonie de leurs représentations, de leurs préoccupations, de leurs visions du monde social.
J’ai toujours été intéressée par ce qui au cinéma ne constitue pas un choix des auteurs et autrices mais qui procède de la forme. La question de la (non-)représentation du travail dans sa monotonie au cinéma procède-t-elle d’un choix de laisser dans l’ombre la réalité de l’exploitation capitaliste ou d’une nécessité de ne pas abuser de la patience des spectateurs et spectatrices qui n’iraient pas voir Delphine Seyrig peler des carottes pendant trois heures (5) ? Dexter possède-t-il un bateau pour montrer qu’il suffit d’avoir un boulot correct pour vivre à fond le rêve américain ou parce que se débarrasser des corps autrement qu’en haute mer serait une contrainte scénaristique trop récurrente ? Probablement que les nécessités de la narration et le contexte politique et matériel se mêlent à la volonté des auteurs et autrices d’une manière au fond difficile à débrouiller.
(1) Grams a réinventé, ce qu’il précise, une expression que l’on doit à la chercheuse Samantha A. Lyle. Elle-même s’inspirait du « male gaze » cinématographique théorisé par Laura Mulvey.
(2) 75 % environ de protagonistes issu·es de CSP+ selon le collectif 50/50.
(3) Ce court chapitre est inspiré par Emma Conquet qui, elle-même inspirée par l’auteur, a utilisé l’expression « urban gaze » pour parler cette fois du regard condescendant des classes urbaines sur les habitant·es des campagnes. Grams y cite également Rose Lamy pour Ascendant beauf (Seuil, 2025).
(4) Je précise ici que j’ai fait des études de cinéma à l’université et que j’adore plein de films très libéraux ou très conservateurs, notamment ceux de l’âge d’or hollywoodien où il y a plein de téléphones blancs. Mais les films français, j’ai arrêté. Une ancienne maîtresse de stage s’indignait que j’eusse ainsi choisi de ne plus aller voir de films français et je lui ai proposé de me faire une liste de films français géniaux que j’aurais loupés les années précédentes. Au bout du cinquième titre, je lui ai fait remarquer qu’elle venait de ne citer que des documentaires et aucune fiction.
(5) Même Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman (1975), où l’on voit Delphine Seyrig (attention spoiler) faire les courses et la popote chaque jour dans une routine très ennuyeuse, et où par contraste on ne la voit pas performer les actes sexuels tarifés quotidiens dont elle vit, met aussi en scène (attention gros spoiler) un événement tragique et spectaculaire, comme si le pelage des carottes ne suffisait pas à faire un film.
NB : Une interview croisée intéressante de Rob Grams et du cinéaste Gilles Perret.
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Commentaires
Très intéressant. Pour m'être "intégré" dans la classe ouvrière durant 20 ans (en venant de la haute), je crois que la tâche est insurmontable. Il y a vraiment deux cultures étrangères l'une à l'autre au sein de la même "nation". Autre rapport entre sexes, autre perspective de vie et de savoir, autre vue sur l'échelle sociale (haine, jalousie et espoir), autre fonctionnement de groupe masculin (chasse, tribunes de foot...)... Peut être que le Charlot de Chaplin exprime cela un peu correctement.