Le Triomphe des égoïsmes

la-montee-des-egoismes.jpg, fév. 2026Camille Peugny, Le Triomphe des égoïsmes. Une nouvelle contrainte sociale, PUF, 2026, 240 pages, 18 €

Le Triomphe des égoïsmes a été souvent présenté comme une réponse au livre de Vincent Tiberj, La Droitisation française, paru fin 2024 chez le même éditeur. Tiberj, qui est politiste, avait tiré de l’analyse d’enquêtes sur les valeurs, répliquées à intervalles réguliers sur des décennies, que les Français·es étaient de plus en plus ouvert·es et tolérant·es sur les questions sociétales (Islam, place des femmes, (homo)sexualité, etc.) mais maintenaient aussi des demandes de redistribution économique, ce qui est déjà beaucoup quand on considère l’envahissement de l’espace public par les opinions droitières. Peugny, qui remercie à la fin de son ouvrage Tiberj pour ses encouragements, remet en question ces conclusions en faisant valoir d’autres observations, plus sociologiques. Selon le sociologue, l’égoïsme est une « nouvelle contrainte sociale » qui tient au remplacement de la lutte des classes par la lutte des places. Et cela reconfigure en profondeur le paysage politique.

Durant les Trente Glorieuses, la massification scolaire et la proportion croissante des emplois qualifiés ont pu laisser croire à une moyennisation de la France, à une structure sociale dans laquelle les classes moyennes seraient hégémoniques. Les inégalités économiques se résorbaient, l’école assurait une mobilité ascendante (au point qu’on n’appelait pas « transfuges de classe », comme si c’était un truc fou, des gosses d’ouvrier·es ou de paysan·nes qui devenaient profs ou ingénieurs, car c’était une trajectoire méritocratique peu rare) et la structure de l’emploi faisait le reste en absorbant les diplômé·es ou en offrant des perspectives d’évolution au sein d’une carrière (d’ouvrier à contremaître ou cadre). Peugny documente dans son premier et dans son troisième chapitre la situation héritée de quelques décennies de néolibéralisme.

L’auteur, qui a travaillé sur la mobilité sociale, montre à quel point l’école reproduit les inégalités entre classes. Les enfants de cadres et professions intellectuelles supérieures sont majoritairement diplômé·es de l’enseignement supérieur, tandis que les enfants d’ouvriers et d’employées peu qualifié·es peinent à obtenir ces diplômes qui font pourtant l’objet, aujourd’hui plus qu’avant, de leurs aspirations. Et quand ils et elles les obtiennent, ce ne sont pas les bons car un master recherche en histoire ancienne ne vaut pas sur le marché du travail autant qu’un bac +5 d’école de commerce. Loin de rebattre les cartes à chaque génération, l’école justifie les inégalités. Qu’elle ait été dévoyée pour produire de l’entre-soi (contournement de la carte scolaire, essor de l’enseignement privé) ou qu’elle reproduise structurellement ces inégalités, tout cela se conjugue pour permettre aux classes les plus aisées d’assurer leur reproduction, avec un soupçon de mobilité pour garder le rêve intact.

Peugny montre ensuite que depuis la fin des années 1970, au contraire d’une moyennisation, c’est à une polarisation qu’on assiste, avec des emplois qui se concentrent aux deux pôles de l’échelle sociale. Les classes populaires sont plus nombreuses et plus précaires, tandis que les classes les plus aisées concentrent les richesses (et on n’a encore rien vu, l’auteur cite à la fin la « grande transmission » (1) attendue avec la disparition des baby boomers).

Dans son dernier chapitre, il reprend un travail sur les femmes de ménage dans une petite ville de l’Ouest et les difficultés à faire vivre des luttes syndicales dans un environnement de travail aussi atomisé (2). Une moitié d’employées peu qualifiées sont privées de collègues, alors que c’est une rareté pour les ouvriers qualifiés ou les cadres. Les femmes de ménage à domicile sont particulièrement isolées spatialement, travaillant seules au domicile de particuliers et n’ayant que peu d’occasions d’être présentes à l’agence qui les emploie. Pour les syndicalistes qui cherchent à les mobiliser, il est difficile de seulement les rencontrer. D’autre part elles ont appris à faire avec leurs conditions de travail et même à y trouver des bénéfices (une certaine autonomie, une variété des tâches, un nombre d’heures insuffisant pour avoir un revenu plein mais qu’on leur permet d’adapter à leurs besoins) qu’elles n’auraient pas dans d’autres emplois peu qualifiés (vendeuse, caissière, etc.). Cette capacité à faire avec tout en dédaignant l’action collective permet à Peugny de montrer que même celles et ceux qui en auraient besoin se détournent de ces luttes et « se sont transformés en autoentrepreneurs de leur propre précarité ». Peugny décrit bien les conditions matérielles de la lutte des places et l’importance des stratégies individuelles dans un monde social plus dur et compétitif mais ce n’est que dans le deuxième chapitre et la conclusion qu’il répond véritablement à Tiberj.

Dans « Le virage à droite des classes moyennes supérieures » (allusion au « virage à gauche » qui s’était opéré dans les classes les plus aisées à la fin des années 1970), il analyse les attitudes des Français·es vis-à-vis des politiques de redistribution. Selon lui, les données manquent pour établir avec Tiberj que les demandes de redistribution se maintiennent dans le temps et si les conclusions du politiste sont crédibles, c’est seulement sur les questions sociétales. Et de fait, Peugny a lui aussi peu de matière, par exemple il exploite les questions sur le mérite individuel ou la redistribution directe (à travers des aides à la personne) et montre ainsi que la société s’est grandement droitisée. Enfin, le mouvement vient surtout des classes les plus prescriptrices, celles qui votent le plus, les CSP+. Pire, ce sont les cadres du secteur public qui se sont le plus vite (vingt points en vingt ans) converti·es aux idées moisies selon lesquelles l’État ne devrait pas entretenir la paresse des personnes sans emploi ou on doit sa position sociale avant tout à son mérite (alors que tant de travaux, comme ceux de Peugny, montrent que la position sociale des parents est déterminante dans la plupart des cas (3)). Mais j’aurais aimé que l’auteur abordât la question de la redistribution indirecte. Car si la redistribution directe coince (et encore, pas tout le temps, voir le consensus contre les réformes des retraites de 2019 et 2023), la demande de services publics me semble néanmoins toujours forte et il s’agit d’une forme de redistribution. Ces derniers temps les analyses sur l’électorat RN sont nombreuses et celles dont j’ai connaissance montrent que si la critique des « parasites » est assez commune en leur sein, elle ne se porte pas contre les services publics, qui restent toujours largement plébiscités hors des libertariens purs et durs. C’est un bon point de levier.

Peugny rappelle les 30 % de la gauche à toutes les élections des dix dernières années. Difficile selon lui de mettre ces échecs répétés sur le compte de l’offre politique, aussi indigente soit-elle. Mais Tiberj avait eu la mémoire plus longue en mentionnant le pathétique mandat Hollande comme une grande déception envers la gauche politicienne et c’était l’une des quatre ou cinq grandes raisons par lesquelles il expliquait le manque de traduction dans les urnes des aspirations progressistes. Peugny n’est pas politiste, il s’en tient à la description d’une « société de la concurrence de tous contre tous ». Les solidarités organiques ont été balayées après guerre par une solidarité organisée par l’État-Providence (l’auteur cite à ce sujet Robert Castel). Qu’en sera-t-il si cette solidarité-là est un jour détruite ? Nous nous rapprochons de ce jour et il nous appartient de chercher les moyens de ne pas y arriver. Alors, Peugny ou Tiberj pour nous aider à penser cette situation ? Les deux, et on aimerait assister à leurs échanges.

(1) Alexandre Ouizille, Théo Iberrakene, Boris Julien-Vauzelle, « Face à la "grande transmission", l’impôt sur les grandes successions », Fondation Jean Jaurès, 2024 et Mélanie Plouviez, L’Injustice en héritage. Repenser la transmission du patrimoine, La Découverte, 2025.
(2) Ces emplois-là sont dus à des politiques publiques, dans le cas des femmes de ménage c’est le plan Borloo qui les a largement subventionnés (voir ici pourquoi on continue à payer les ménages employeurs malgré la faible qualité des emplois et le coût élevé de ces emplois aidés ; voir ici mes chroniques de Du balai et du Retour des domestiques). C’est aussi le cas de l’autoentreprise. Ces politiques correspondent à un projet politique d’accompagnement du néolibéralisme, de précarisation du travail et de mise de l’État au service des plus gros intérêts économiques.
(3) J’en profite pour signaler la publication en poche de ce livre passionnant sur le rôle des structures sociales dans notre construction, La société est en nous. Comment le monde social engendre des individus de Wilfried Lignier (Points, 2026).

PS : Rien à voir mais lui non plus n’aime pas les subventions, sauf quand c’est lui qui les touche, des centaines de millions d’euros du conseil régional pour sa petite entreprise. C’est Laurent Duplomb. Nouvelle loi Duplomb ? Nouvelle pétition.

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