Sobres pour la révolution

sobres.jpg, mar. 2026Mathieu Léonard, Sobres pour la révolution, Nada, 2026, 192 pages, 12 €

Mathieu Léonard, déjà auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire de l’anarchisme, offre ici un aperçu de la manière dont les mouvements anarchistes ont envisagé la question de l’alcool, avec un focus sur le tournant du XXe siècle et quelques explorations plus récentes. Le livre est richement illustré, par des caricatures et affiches d’époque principalement, et complété par une courte anthologie. Comme le titre (emprunté à un livre sur le mouvement straight edge) le laisse supposer, les anarchistes ont été plutôt hostiles à la dépendance des classes populaires à l’alcool. Et pour cause : entre 1830 et 1900, la consommation d’alcool pur moyenne par adulte est passée en France de 15 à 35 litres par an, soit un litre de vin à 10 % par jour ou deux litres de bière à 5 %. Cette croissance est largement due aux conditions de vie et de travail de la classe ouvrière livrée au capitalisme industriel (voir La Guerre sociale en France de Romaric Godin) mais aussi à la disponibilité des produits (parfois rendus plus accessibles par le patron). L’alcool brise des vies, il est responsable d’une grande part des hospitalisations et des décès par ses effets directs sur les buveurs mais aussi des violences, notamment contre les femmes et les enfants, induites par l’ivresse. La bourgeoisie s’indigne de tels comportements, elle légifère (pour conclure à l’innocuité des boissons fermentées ou interdire l’absinthe) mais au fond la situation sert ses intérêts de classe.

Pour les anarchistes aussi, l’alcool est un frein à l’émancipation des travailleurs en leur permettant de supporter jour après jour des vies insupportables, en les divertissant de leur juste colère et en entamant leur capacité à se soulever. Cela dit, la question divise, notamment lors des grands congrès de la fin du XIXe et du début du XXe siècles, lors desquels elle a été abordée en passant. L’alcool est au fond un symptôme de la misère de la classe ouvrière et après la révolution la sobriété sera une évidence mais, en attendant, n’est-il pas cruel d’en interdire la consommation ? Certainement mais la révolution ne se fera pas dans une telle dépendance à l’alcool, il semble donc qu’il faille dès maintenant en libérer les travailleurs pour ouvrir des horizons politiques. Mais là encore, la question n’est pas si simple car de quels outils collectifs se doter pour s’attaquer à un fait culturel aussi implanté dans la vie quotidienne ? Les anarchistes individualistes parient sur un changement culturel et réinventent les modes de vie mais ils peinent à convaincre leurs contemporains des mérites d’une vie végétarienne et sans alcool. C’est une autre question qui divise : modération ou sobriété complète, l’alcool est-il acceptable à petites doses ?

Au-delà du contexte français, des expériences de prohibition ont été menées dans divers contextes (impérial, bourgeois, soviétique) et les anarchistes ont écrit dessus, la plupart étant sceptiques sur l’intervention de l’État, son efficacité douteuse et au fond son hypocrisie car l’alcool a toujours été disponible pour les classes dominantes. La Commune et la République espagnole ont été moins frontales pour divertir la classe ouvrière de l’alcool et la seconde s’est heurtée à l’importance du vignoble dans le paysage agricole et à la difficulté à se priver de cette production alors que l’aliment manquait. Dans les régions aujourd’hui tenues par les néo-zapatistes, ce sont les femmes qui défendent la prohibition (mise en œuvre avec sévérité mais sans coercition) dans l’objectif principal de se protéger des violences de genre dues à l’ébriété, une décision cohérente avec les objectifs militaires du mouvement. (On apprendra au passage que Pancho Villa était abstème et aimait beaucoup le milk-shake aux fraises.)

L’auteur, vigneron de profession, partage la méfiance des auteurs anarchistes à propos de l’alcool mais note aussi quand leur regard est catastrophiste ou moralisateur et quand l’empathie cède devant le mépris (de classe ?) pour les personnes prises dans des addictions. Même si le sujet est riche, Léonard note qu’il a rarement été exploré car après Anne Steiner, spécialiste des anarchistes individualistes de la « Belle Époque » qui a consacré un article au sujet, il n’a été que le deuxième à déplier cette question qui en amène tant d’autres. Ce petit livre (qui fait suite à L’Ivresse des communards, Lux, 2022) reste à l’écart de nos préoccupations contemporaines, alors que la révolution est très loin et que la conscience de classe est devenue rare. Mais son anthologie se clôt avec un texte de 2008 de CrimethInc, « Anarchy & Alcohol », qui donne une deuxième jeunesse aux préoccupations de 1900. Les mécanismes de compensation s’exercent de manière plus complexe avec l’usage d’autres produits et services, comme le tourisme, et on pourrait en trouver d’autres encore. Le propos sur la « bistrocratie » de l’Encyclopédie anarchiste (1925-1934) nous évoquent le « temps de cerveau disponible » volé par la télévision et Internet aux travailleurs sous prétexte de leur faire oublier leur fatigue, avec des conséquences politiques pas si différentes. La faible qualité des alcools forts de l’époque, des boissons souvent altérées et d’autant plus toxiques, m’a aussi rappelé le fait que les produits alcoolisés sont aujourd’hui les seuls qui peuvent se permettre de ne pas afficher de liste d’ingrédients, étrangement.

La question de l’alcool fait encore débat dans les cercles anarchistes, par exemple à propos de la vente de boissons alcoolisées qui est la source principale de financements des lieux politiques. Au-delà de ces milieux, l’alcool n’est pas vraiment une question et mettre en cause sa consommation généralisée semble incongru. Alors que la consommation de produits d’origine animale est très discutée, celle d’alcool l’est très peu, parfois à propos de son rôle dans les violences sexuelles ou pour penser l’accueil des personnes qui se débattent avec des addictions mais quasiment jamais comme une « industrie de la compensation » (l’expression est de Rodolphe Christin à propos du tourisme) qui pèse autant sur notre santé que sur nos imaginaires. De cette indifférence vient peut-être en partie l’impunité qui permet aux lobbys de l’alcool d’échapper à leur responsabilité en matière de santé, comme l’ont montré Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz dans Des lobbys au comptoir.

Pour toutes ces raisons, il est temps que nous nous saisissions de la question du rôle de l’alcool dans nos vies et ces propos, qui datent de plus d’un siècle, sont une belle invitation à le faire.

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