Démocratie radicale ou anarchisme ?

La démocratie est-elle une valeur de droite ou de gauche ? Si c’est de la course à l’échalote dans les sociétés libérales qu’il est question, la démocratie convient à tout le monde et même les fachos jouent le jeu. Mais il est un point essentiel de la démocratie qui chagrine la droite, c’est l’isonomie, le fait qu’en droit toutes les voix se valent. Si la droite se caractérise par le fait qu’elle ne refuse pas les inégalités, que ce soit au nom de la nature ou du mérite, alors la démocratie est comme un caillou dans sa chaussure. Étrangement, on peut aussi aujourd’hui être de gauche et se faire acclamer du bon peuple de l’émission « La dernière » (1) pour des propos hostiles à la démocratie et qui conspuent l’idée que toutes les opinions se valent, comme le fait grand-papa, abonné au Figaro, quand il a bu un peu trop de sauternes à l’apéro.

Considérer que la science apporte assez d’éléments dans le débat pour qu’on puisse la faire parler et régler ainsi de menus conflits politiques est une idée tentante au regard de l’actualité politique récente, notamment de la loi Duplomb et de ses suites. Alors que la droite parlementaire et sénatoriale s’est activée pour réautoriser des pesticides un temps interdits, la gauche s’est appuyée sur des travaux scientifiques montrant que ceux-ci sont dangereux pour la santé. Une fois ce fait établi, comment pourrait-on légiférer en faveur de l’usage de ces substances ? Je fais évidemment partie des gens que cette mesure choquerait mais je ne comprendrais pas que la discussion s’arrêtât à des questions sanitaires, aussi graves fussent-elles. Car c’est tout un monde qui réclame le retour des néonicotinoïdes et pour le refaire il faut envisager toutes les dimensions du problème.

Le ministère proclame qu’il n’y aura « pas d’interdiction sans solution » mais n’encourage pas le travail pour améliorer et diffuser dans le monde agricole ces solutions. Les écologistes disent que les solutions techniques existent mais elles sont plus onéreuses. Quelle économie faut-il donc penser qui soit compatible avec cette interdiction, quelles sont les vraies raisons de la fragilité des fermes et comment y répondre ? Comment rendre d’autres pratiques acceptables et rentables alors que dans le reste du marché commun il est possible d’utiliser ces poisons ? La science ne parle pas d’une seule voix bien assurée, elle est constituée de nombreuses disciplines qui offrent autant de points de vue. À qui faudrait-il abandonner les choix politiques concernant les OGM ? Aux généticien·nes, aux agronomes, aux économistes, aux épidémiologistes ? Et les politiques de l’énergie doivent-elles être guidées par la science physique ou par les sciences de la terre ?

En matière agricole, il faut également compter sur les savoirs des praticien·nes (ici, les agriculteurs et les agricultrices, dans leur variété, avec leurs valeurs divergentes, leur environnement naturel et social varié, leur niveau de technicité inégal), ne serait-ce que parce que ce sont elles et eux qui seront sur les tracteurs à cultiver pour nous, sans non plus ignorer les points de vue des autres parties prenantes (défenseurs du milieu naturel, mangeurs et mangeuses, habitant·es, buveurs et buveuses d’eau, etc.). Dire que la science a parlé et qu’il faut donc l’écouter religieusement est remarquablement simpliste. Il reste encore à articuler connaissances et intérêts – celui de ne pas voir disparaître les pollinisateurs ou les enfants être touchés par des cancers n’est pas le moindre. C’est tout le sens de la démocratie technique qui a donné lieu à de belles réflexions il y a une vingtaine d’années et qu’on vit en application lors de la conférence citoyenne sur le climat.

Aujourd’hui cette idée d’abandonner les choix politiques à des experts se porte bien. Le Democracy Index, qui évalue la culture politique d’un pays au regard de quelques questions informées par une enquête mondiale sur les valeurs, juge que la culture démocratique d’un pays est défaillante ou absente si plus de 50 % de personnes sont en faveur d’un régime d’experts. En France, sous le premier mandat d’Emmanuel Macron, le chiffre était presque atteint. Ce premier mandat, c’est celui durant lequel s’est assez vite érodé un bloc bourgeois qui avait porté au pouvoir le jeune ministre, celui-ci prétendant gouverner en expert, en suivant les avis informés des hauts conseils qu’il créait ici et là. Depuis, ces instances-là produisent des rapports qui mettent en défaut les politiques macronistes mais elles sont aussi impuissantes à se faire entendre que le sont des partis de gauche. L’auto-proclamé camp de la raison macroniste mène à vrai dire une politique de classe qui sert des intérêts bien compris. Elle flatte désormais des préjugés bourgeois et des paniques morales conservatrices, en une sorte de populisme des beaux quartiers, mais l’arrogance et l’autorité sont restées.

L’électorat écologiste est encore plus favorable que la moyenne des Français·es à un gouvernement d’experts, espérant peut-être que ce sont les climatologues et les épidémiologistes qui guideront les politiques publiques. J’imagine que c’est le doux rêve de la foule de gauche qui applaudit des propos anti-démocratiques. Mais derrière l’idée que toutes les opinions ne se valent pas et que la science va nous sauver, il y a un lieu commun non seulement anti-démocratique mais aussi socialement inégalitaire. Vouloir faire parler la science ou l’expertise, et seulement elles, c’est aussi donner les clefs de la maison à la bourgeoisie intellectuelle aux dépens des classes qui se savent déjà trop peu expertes pour seulement voter. L’abstention nous prive déjà de la participation des plus pauvres d’entre nous, qui sont aussi sous-représenté·es parmi les élu·es et dont les intérêts peuvent ainsi être mis sous le tapis. Faut-il accentuer encore ces effets du gouvernement représentatif ? Au risque de voir parler au nom du peuple des bobos en bleu de travail qui vivent dans des quartiers gentrifiés ? Ou faudrait-il chercher des modalités de participation égalitaires et qui font monter tout le monde en conscience et en compétence, y compris les scientifiques hors de leur domaine ?

Toutes les opinions ne se valent pas, d’accord, mais on ne peut pas postuler que tous les gens ne se valent pas et que trop d’imbéciles parmi nous sont incapables de changer d’avis et de reconnaître une bonne idée. Pour revenir à la question des pesticides, peu nombreuses sont les personnes disposées à s’empoisonner pour sauver l’économie agricole française telle qu’elle a été conçue dans ce monde-ci. Les chiffres de vente assez faibles des produits bio signalent plus souvent des difficultés économiques à les acquérir qu’une incapacité à les identifier comme des produits sains en comparaison avec ceux qui sont produits de manière conventionnelle. Même l’électorat RN, qui peut se sentir pas concerné ou exclu par l’écologie, est à vrai dire hostile aux pesticides (dont les élu·es de ce parti sont un soutien indéfectible). Sur ce sujet précis, plus de démocratie signifierait probablement moins de loi Duplomb…

S’il existe une critique émancipatrice de la démocratie, ce n’est pas dans ce genre d’asneries pseudo-radicales qu’il faut aller la chercher. Elle tient plutôt au nécessaire respect des minorités, au refus de la coercition. Si la démocratie est le droit d’une majorité à exercer sa domination sur le petit nombre, on peut douter de son intérêt et lui préférer l’anarchisme. Le pouvoir du peuple (démocratie) n’est légitime que s’il respecte l’intégrité de chacun·e et n’exerce pas de pouvoir sur autrui. On pourrait s’étendre sur l’étymologie des deux notions. Archè dans « anarchie » renvoie au principe, à une autorité légitime et instituée. Krátos dans « démocratie » signifie la force et par extension le pouvoir et la domination. Or il se trouve que le mot « démocrate » a été pensé comme une insulte (2), comme « bureaucrate » ou « technocrate », et l’anarchisme ne refuse pas en bloc tous les principes, il a même pu être décrit comme la volonté de faire advenir « l’ordre moins le pouvoir » (3). Les choses ne sont pas si simples mais il est vrai que la démocratie peut s’inspirer de l’anarchisme pour renforcer ses exigences.

C’est pour cela qu’aujourd’hui, parmi les penseurs et penseuses les plus exigeant·es de la démocratie, beaucoup viennent de l’anarchisme ou rejoignent ce courant de pensée (4).

(1) Je n’ai rien contre cette émission diffusée le dimanche soir sur Radio Nova, je suis juste jalouse du public de l’Européen car je n’ai jamais réussi à choper des places pour l’enregistrement en direct. Je me console donc le lundi matin pour bien commencer la semaine.
(2) Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d'un mot aux États-Unis et en France (2013), Lux, 2019.
(3) Normand Baillargeon, L’Ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l’anarchisme, Agone, 2001.
(4) Citons David Graeber, La Démocratie aux marges (2014), Champs, 2025, Samuel Hayat, Démocratie, Anamosa, 2020 ou encore Eugénie Mérieau.

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