Quels futurs pour les « alternatives » écolo ?

Il y a maintenant une dizaine d’années, j’écrivais les premiers textes d’un petit livre, Égologie, informé et motivé par ma fréquentation des milieux alter-écolo. Les « alternatives » que nous promouvions reposaient sur l’idée que sans attendre le grand soir ou des changements institutionnels, il était possible de vivre de manière plus écolo, non seulement dans sa vie quotidienne mais aussi en s’inscrivant dans des initiatives collectives. Évidemment que c’est mieux d’acheter ses légumes chez une maraîchère nouvellement installée en bio que de payer des tomates espagnoles au supermarché mais cette vision du changement social, aussi accessible que minuscule, a vécu.

La vision d’un changement de société qui passe par une somme de changements individuels s’expliquerait rationnellement par des mécanismes de diffusion des idées, des modes de vie, un changement de culture fondé sur des exemples désirables. Mais elle puise également ses racines dans une vision un peu magique qui nous vient des sociétés dont l’ontologie procède par analogisme, comme ce fut longtemps le cas dans les sociétés occidentales (voir ici pour une explication rapide des quatre ontologies de l’anthropologue Philippe Descola). Le microcosme résonne avec le macrocosme. Les princes indianisés construisaient des villes au plan régulier pour apporter de l’ordre dans le monde, comme aujourd’hui les jardinier·es en permaculture influencent le macrocosme en cultivant leurs mandala (un petit monde qui représente le plus grand monde, l’échelle varie mais l’objet est au fond le même et en soignant l’un on soigne aussi l’autre). La surestimation de l’influence des comportements individuels sur l’ordre du monde a une très longue histoire.

Une autre caractéristique des « alternatives » écolo, c’est leur exclusivité sociale. Non que ce soit un mode de vie réservé aux classes aisées (qui ont quasiment toujours un mode de vie bien plus impactant que celui des plus pauvres, même quand elles sont conscientisées et mangent bio – et a fortiori quand elles s’en tapent (1)). Dans mon expérience, les gens pratiquant le mieux l’écologie au quotidien et la sobriété volontaire sont plutôt pauvres économiquement mais ont un gros capital social ou culturel qui leur permet de s’extraire des déterminants de classe, d’avoir plus de temps, de réseaux sociaux, de conscience de la crise écologique et d’envie d’agir en cohérence avec leurs constats.

Pour les autres, qui n’ont pas ce capital social, c’est plus compliqué mais, pour prendre l’exemple de l’alimentation, j’ai souvent entendu dans les milieux alter-écolo que « ça ne coûte pas si cher de bien manger » au motif que se nourrir d’aliments végétaux peu transformés n’est pas très dispendieux. C’est le cas et dans la coloc « plus écolo que moi tu meurs » qui a fini de me fâcher avec les « alternatives » écolo on mangeait bio en mettant en commun vingt balles par semaine. Ce n’est pas beaucoup. Mais pour une famille composée d’une femme seule et de deux enfants, ça fait vite deux cents balles par mois, plus si les gosses ont un appétit d’ado. Le tout pour des bouillies de lentilles et des choux de Bruxelles du panier bio accessible (2), soit un régime qui oblige à se priver de satisfactions moins saines mais plus immédiates.

Finalement, après les confinements et la crise inflationniste, on a fini par admettre que ça coûte cher de bien manger. De manger tout court, d’ailleurs, quand 16 % de la population française ne mange pas à sa faim et qu’en tout 40 % n’ont pas les moyens de choisir leur alimentation. Cette sensibilisation, à laquelle ont contribué les groupes d’agriculteur·ices Civam, en lien avec les associations de solidarité, et le collectif pour une Sécurité sociale de l’alimentation a un peu influencé les milieux alter-écolo mais Biocoop fait encore sa pub en disant que « voter est un acte politique et je vote trois fois par jour », faisant mine de ne pas considérer qu’avant de manger il faut acheter et que c’est donc un suffrage censitaire.

Des travaux comme ceux de Jean-Baptiste Comby et alii ou quelques pavés dans la mare militante comme mon bouquin ou celui de l’Atelier paysan, Reprendre la terre aux machines, ont dénoncé à la fois les inégalités économiques et sociales qui en matière d’écologie se traduisent en répertoires d’actions différents d’une classe à l’autre, les contraintes qui pèsent sur les plus pauvres d’entre nous mais aussi les limites de l’exercice. Il faut par exemple peu de temps avant qu’un·e bénévole Terre de liens se rende compte qu’acheter des fermes ne suffit pas à enrayer leur disparition et que l’association mène bien d’autres actions pour tenter de faire face au plan social et à la concentration des moyens de production agricoles (par exemple contribuer à diffuser ce constat (3) ou accompagner à l’installation).

Grâce à un gros travail de sensibilisation aux questions d’accessibilité alimentaire dans les asso en lien avec le monde agricole, j’ai ainsi de moins en moins souvent entendu ce cliché selon lequel quand on veut, on peut, et chacun·e a à sa portée les moyens pour manger bio/adopter un mode de vie écolo/s’épanouir personnellement/échapper à la pauvreté ou à la maladie/changer le monde. Ça reste pourtant une idée très fortement ancrée dans les sociétés libérales (4), défendue par la littérature de développement personnel, les discours politiques de la droite à l’extrême droite, le mépris pour les « cas soc’ » qui s’exprime jusque dans les classes populaires, tout cet imaginaire méritocratique (de merde) qui ignore ou fait mine d’ignorer les savoirs établis sur le fonctionnement du monde social.

Les « alternatives » ne sont pas à la portée de chacun·e et c’était déjà une limite. Aujourd’hui elles sont même compromises dans leur existence. Leur économie reste fragile et n’est pas à l’abri de la paupérisation des classes sociales qui fournissent le gros des troupes alter-écolo. La crise de la bio l’a montré (5) et aujourd’hui l’association Solidarité Paysans déplore qu’une moitié des accompagnements pour agriculteur·ices en difficulté soient demandés par des personnes nouvellement installées dans des systèmes durables (agriculture bio ou paysanne, orientée vers les circuits courts). Et les politiques publiques ne sont pas avares de clous sur le cercueil. Les organisations paysannes sont écartées des circuits d’accompagnement à l’installation en cours de refonte, alors qu’elles ont montré que c’est vers elle que se tournent une proportion importante de porteurs et porteuses de projets agricoles et quand bien même la loi ou les évaluations des politiques publiques appelleraient au respect du pluralisme dans ce domaine. Les instances qui financent la formation professionnelle agricole dépriorisent depuis fin 2025 leurs formations, qui ne sont quasiment plus financées, alors qu’elles sont reconnues pour leur expertise dans le domaine de l’agroécologie et qu’elles permettent d’accroître l’autonomie des fermes. La production de savoirs, la démonstration de leur utilité, la reconnaissance conquise par des décennies de travail associatif n’y peuvent pas grand-chose, c’est la fin d’une époque pour les « alternatives » écolo dans le domaine agricole et dans probablement d’autres encore que je connais moins bien.

Sans les dénigrer entièrement, l’Atelier paysan a remis les « alternatives » à leur place, celle d’expérimentations, d’exemples du caractère réaliste des propositions écologistes, d’initiatives qui permettent de travailler les retours d’expérience pour renforcer un projet politique. L’éducation populaire, la diffusion des constats et des propositions, la montée en compétences des militant·es comme du plus grand public sont un autre levier pour espérer provoquer un changement social. Le dernier enfin est le rapport de force, les luttes politiques. Les trois leviers se nourrissent l’un de l’autre. Les « alternatives » donnent une idée des futurs désirables, avec l’éducation populaire elles mobilisent les forces de progrès social qui doivent peser dans les luttes.

Vu l’état du rapport de force, le niveau de répression sur les luttes mais aussi sur les associations, la faiblesse des corps intermédiaires (syndicats, associations, collectifs) peu représentatifs et ignorés par un pouvoir brutal, on a de quoi désespérer du rapport de force. Il serait si bon de se replier sur les « alternatives » et les petits espaces d’entre-soi animés par l’énergie militante… Ce serait confortable mais ce serait dommage. S’il fallait se préserver dans l’attente de jours meilleurs (car toutes les périodes ne sont pas propices à des avancées démocratiques, sociales et écologiques), le faire autour des seules « alternatives » ne permettrait pas d’élargir le cercle des forces nécessaires pour un jour renverser la tendance régressive du moment. Continuons donc à envisager les trois ensemble, à la mesure de nos possibilités.

(1) Le journal Le Tigre avait fait dans les années 2000 un reportage dans les poubelles de la villa Montmorency, le quartier de haute sécurité le plus exclusif de Paris, et avait montré que les millionnaires et propriétaires de maisons valant des millions mangeaient au quotidien de la bouffe de supermarché et non les mets les plus fins. Aujourd’hui ils se nourrissent peut-être de bio industriel.
(2) Nous avions accès en 2010 à un panier de légumes bio à 5 €, prix imbattable mais dispositif assez contraignant et qui ne concernait pas plus de trente personnes dans un quartier « politiques de la ville ». Donc inaccessible.
(3) Reprendre la terre aux machines a été écrit avec l’aide de quelques mains de Terre de liens, un fait que je note car certains ont cru pouvoir opposer la grosse fédé et la petite coopérative, la première étant selon eux constituée d’une majorité d’anthroposophes alternativistes et dépolitisé·es. C’est plus compliqué que ça.
(4) Pour l’historienne Helena Rosenblatt, autrice de The Lost History of Liberalism: From Ancient Rome to the Twenty-First Century, le libéralisme est la pensée politique qui a accordé le plus d’importance à l’épanouissement individuel. Il a en commun avec l’idéologie du développement personnel de nier les contraintes qui pèsent plus ou moins fortement sur chacun·e et ne permettent pas à tou·tes de le faire sans une régulation de la vie sociale.
(5) Le marché bio a fortement reculé entre 2021 et 2024 en raison des difficultés économiques des consommateur·ices mais aussi car la grande distribution a parié qu’il reculerait et a moins mis à disposition de produits bio. Une prophétie auto-réalisatrice.

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : https://blog.ecologie-politique.eu/?trackback/531

Fil des commentaires de ce billet