Des lobbys au comptoir

lobbys.jpg, fév. 2026Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz, Des lobbys au comptoir. L’Industrie de l'alcool contre la santé, Raisons d'agir, 2025, 170 pages, 14 €

Déjà auteurs d’un livre passionnant sur les lobbys de l’agro-alimentaire, Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz reviennent avec une étude des lobbys de l’alcool contre les politiques de santé publique. À votre santé ! L’alcool en France, c’est d’abord le vin qui représente 60 000 emplois. C’est le lobby qui bénéficie des meilleurs relais politiques en raison des nombreuses régions de production viticole. La bière est surtout présente dans le Nord et l’Est et emploie dix fois moins de personnes. Le cidre, les spiritueux sont moins bien implantés. Tous ces secteurs sont très concentrés économiquement, même le secteur viti-vinicole, ce qui permet l’organisation de groupes de pression très bien dotés, qui ont été actifs à de nombreuses occasions ces dernières années : détricotage de la loi Évin sur la publicité en 2015, tentative de faire entrer la consommation d’alcool dans les stades en 2019, limitation de la taille du pictogramme « femmes enceintes » sur les bouteilles en 2018-2021 ou refus de soutien à l’initiative du Défi de janvier en 2019-2020, pour les principales occasions de dévoiler leur travail d’influence, souvent couronné de succès.

Contrairement aux lobbys de l’agroalimentaire qui pouvaient produire une science biaisée sur les effets bénéfiques d’une forte consommation de produits laitiers, par exemple, et allaient jusqu’à mettre en cause l’épidémiologie de la nutrition en tant que discipline, ceux de l’alcool abandonnent la partie. L’alcool est responsable de 41 000 morts par an (cancers, maladies cardio-vasculaires ou du système digestif, dans une moindre mesure suicides et accidents), c’est la deuxième cause de morts évitables. Le constat est sans appel mais l’industrie contrôle les dégâts en demandant une place dans les lieux où s’élaborent les politiques de santé publique, au motif de ses efforts dans le domaine de la prévention. De manière très intéressée, elle focalise l’attention sur quelques publics très ciblés (jeunes, femmes enceintes) et quelques pratiques à risque (ivresse excessive, conduite en état d’ivresse) pour mieux dédouaner la consommation régulière, raisonnable et paraît-il bonne pour la santé, une consommation plutôt en baisse depuis des décennies. La consommation hors domicile de bières et spiritueux, des prises moins fréquentes mais plus intenses, remplacent peu à peu le verre de vin de papi à chaque repas que prétend prendre Emmanuel Macron (1). Celui-ci et d’autres s’abritent derrière les conclusions d’un laboratoire universitaire qui a montré dans les années 1990 que certains composants du vin rouge étaient bons pour la santé. La nouvelle avait fait rire à l’époque car le biais était trop fort et de fait le labo en question, à peine rattaché à l’université de Bordeaux, est la seule réussite de l’industrie viti-vinicole dans le domaine de la recherche médicale. Et non, les effets bénéfiques ne compensent pas la prise d’alcool dont toute prise reste mauvaise, même en quantité limitée.

573249-169x120-2m2-pano-monkey-shoulder1638799993-realisation-470.jpg, fév. 2026Les lobbys opèrent donc ce que les auteurs appellent un recadrage du débat, c’est à dire une translation des termes du débat de « est-ce que l’alcool est bon pour la santé ? non » à « le vin, c’est aussi une culture et des terroirs à défendre » et là d’autres acteurs (élu·es de régions viticoles, chercheurs en sciences sociales, médias plutôt marqués à droite) peuvent s’engouffrer dans le débat et conspuer le « lobby médical » (les auteurs notent le retournement du stigmate du lobbying alors que les agences et asso de santé publiques œuvrent pour le bien commun avec des budgets bien moindres que les associations de filières, Vin et Société, Brasseurs de France et autres). Benamouzig et Muñoz donnent deux exemples de recadrage dans le dernier chapitre, co-écrit avec Félix Viaud. En 2015, le lobby de l’alcool, avec à sa tête celui du vin, s’attaque à l’interdiction de publicité pour l’alcool dans certains espaces dont l’affichage public. Si la fiscalité est bien différente d’un type d’alcool à l’autre, plutôt aimable avec les vins tranquilles (non-mousseux) et sévère avec les spiritueux, l’activisme du lobby du vin permet d’ouvrir des portes au reste de l’industrie. Suite à la mobilisation d’élu·es de régions viticoles, du jeune-vieux ministre de l’économie et du président de la République, le lobby du vin obtient sous prétexte de promotion de l’œnotourisme et de défense d’une viticulture fragile, au cœur des territoires et de l’art de vivre français, une mesure transpartisane (alors que la gauche est majoritaire, rappelons cet énième sacrifice par François Hollande de nos vies au capital). Aujourd’hui les publicités pour l’alcool dans la rue ne sont pas spécialement patrimoniales (voir ci-dessus une pub qui moque cet angle, en théorie le seul autorisé) et de la loi Évin il ne reste que quelques lambeaux comme l’interdiction de représenter des personnes en train de consommer (les personnages des publicités sont barmen, sommelières ou vigneron·nes).

Les trois auteurs donnent en regard l’exemple d’une attaque ratée contre l’interdiction de la consommation d’alcool dans les stades, piscines et terrains de sport. En 2019, en préparation de l’accueil de la coupe du monde de rugby et des Jeux olympiques, le lobby de l’alcool souhaite faire tomber l’interdiction de consommation d’alcool dans les enceintes sportives. Si la France veut être une nation sportive, il faut picoler en tribune car ça rapporte aux clubs (et en plus l’alcool est déjà autorisé dans les restaurants des loges VIP). Cette fois le lobby n’a pas mis trop de moyens (peut-être car cela concerne surtout les brasseurs) et quelques députées macronistes peu expérimentés sont aux manettes. L’argument semble uniquement économique et ne convainc pas. D’autant qu’on ne rigole pas avec la sécurité (voir le désastre Darmanin au stade de France) et que des spectateurs ivres inquiètent les autorités.

Suite à cette comparaison, les auteurs offrent au « lobby médical » quelques conseils stratégiques que je vous laisserai découvrir. Il s’agit d’associations de soignant·es et de patient·es, de quelques élu·es qui ont la particularité d’être issu·es de professions médicales (l’une d’elles et eux est élue à Bordeaux, chapeau) car les autres n’ont rien à y gagner et l’alcool est pour les personnes non-concernées un « non-problème » (2). Il y aurait même plutôt des plumes à perdre : ils citent une dirigeante associative girondine condamnée à 100 000 de dommages et intérêt aux profits d’un lobby et qui perd son modeste emploi dans la foulée, ainsi qu’une députée menacée dans la salle des quatre colonnes à l’Assemblée par un député socialiste girondin car elle défend la loi Évin en 2015 : « Toi je finirai par avoir ta peau parce que tu commences vraiment à nous faire chier » (on apprécie le « nous » qui exprime une collusion toute honte bue).

La consommation d’alcool est souvent présentée par ses promoteurs comme un problème individuel de demande (j’en parlais dans un précédent billet) alors que l’environnement, l’offre, y a toute sa part : « L’accessibilité matérielle et financière des boissons alcooliques, leur omniprésence publicitaire et les nombreuses stratégies de marketing déployées favorisent largement les usages non-modérés. » Étrangement, j’ai pu constater qu’en matière de consommation de cocaïne, la parole dominante accepte pour cette fois de blâmer l’offre car c’est celle d’organisations criminelles qui n’ont pas pignon sur rue comme l’industrie de l’alcool. On espère que ce petit livre, riche mais accessible, contribuera à éclaircir le débat.

Bonus : « Big Sugar’s Sweet Little Lies. How the industry kept scientists from asking: Does sugar kill? » par Gary Taubes et Cristin Kearns Couzens, octobre 2012.

(1) Boire son verre de pinard tous les midis avant de retourner bosser est un style de vie très daté et un peu étonnant pour un homme de 41 ans en 2018. Certes le personnage est jeune déjà vieux mais il a déjà tenu à se mettre en scène en supporter de foot hyper motivé ou en boxeur. Qu’importe qu’il soit sincère ou qu’il pose, dans tous les cas il soutient l’industrie et entretient l’illusion pourtant éventée du verre de rouge qui fait du bien grâce à ses bons tannins.
(2) Emmanuel Henry, La Fabrique des non‐problèmes. Ou comment éviter que la politique s'en mêle, Presses de Sciences po, 2021.

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