La climatisation pour tou·tes ?
Par Aude le jeudi, 2 juillet, 2026, 13h28 - Textes - Lien permanent
Chaque fois ou presque que je passe au-dessus de l’autoroute de l’est ou du périphérique parisien, le spectacle des voitures trop nombreuses me fait désespérer. La région parisienne est particulièrement dense, comment est-il possible que la voiture particulière y soit une stratégie de déplacement judicieuse, plus rapide et fiable, plus confortable que l’usage des transports en commun ? Qui a ce genre de pognon à dépenser ? Quelle organisation sociale peut offrir des transports en commun aussi dégradés, tout en entretenant la boulimie de kilomètres par un aménagement du territoire aussi mal pensé ?
Et quand il fait trop chaud, je rumine aussi ces questions : pourquoi presque toutes ces voitures ont la clim alors que peu de bus et de métros en sont équipés ? N’est-il pas aberrant d’utiliser de l’énergie pour rafraîchir 1,2 personne par bagnole tandis que des centaines s’entassent dans des wagons étouffants alors que, par civisme ou contrainte, elles utilisent un moyen de déplacement plus vertueux ? Comment peut-on désavantager ainsi les usagèr·es du bus et du RER alors que la dépendance automobile tue autant de gens chaque année, directement ou par la mauvaise qualité de l’air, nous rend si vulnérables à une crise énergétique et a une si grande part dans le changement climatique ?
Lors de la canicule de juin, après la canicule de mai et avant la canicule de juillet, l’extrême droite a proposé son plan d’adaptation au changement climatique (qui n’existe pas) : la clim dans toutes les maisons du pays. Une idée toute simple : il fait chaud, rafraîchissons ! Beaucoup a déjà été dit sur la maladaptation au changement climatique que constitue la climatisation. Elle est fortement consommatrice d’énergie et le fait qu’elle soit électrique n’y change pas grand-chose si nos usages explosent. La production d’électricité décarbonée pose d’autres problèmes écologiques que les fossiles, le parc nucléaire français est spécialement vulnérable aux sécheresses qui se multiplient avec le changement climatique, enfin les ménages doivent payer la facture et se mettre en difficulté financière pour ne pas mourir de chaud. La journaliste Jade Lindgaard fait ici le tour de la question avec pragmatisme, soulignant le besoin de mesurer nos usages de la clim sans non plus l’interdire.
Je partage la difficulté qu’ont beaucoup d’entre nous à vivre dans des températures suffocantes mais le droit à la fraîcheur ne peut être un encouragement à se débrouiller comme on peut sur le marché énergétique pour être au frais avec la clim aux dépens de tout le reste. Ce doit être la possibilité d’avoir accès à des lieux accueillants et maintenus frais par différentes stratégies. Accès à la nature et à des lieux végétalisés, à des lieux conçus pour les chaleurs ou, en dernier recours, climatisés, comme les bus et le métro, les bibliothèques, les lieux de travail dont l’école, soit des oasis de fraîcheur à penser au plus près des lieux de vie, lieux commerciaux compris, en attendant un effort collectif pour adapter les lieux de vie, les rythmes de vie et les modes de vie.
Il est frappant de constater combien la réponse simpliste du Rassemblement national évoque une tendance lourde de nos sociétés, celle à n’envisager l’accès à des droits qu’à travers la propriété individuelle et d’accepter ainsi les inégalités d’accès. Par exemple la piscine. En France l’équipement des ménages les plus aisés en piscines est le plus important d’Europe, tandis que l’accès de chacun·e à une piscine municipale est compromis par la crise des finances publiques, au point qu’il n’est plus donné à tou·tes d’apprendre à nager, comme l’écrivait ici Philippe Baqué. Quand donc le RN proposera-t-il une subvention à l’acquisition de piscines individuelles ?
J’ai été frappée, en apprenant l’existence de cahiers des « États généraux de la Renaissance française », large consultation populaire organisée au sortir de la guerre par le Conseil national de la Résistance, par le fait que les aspirations des Français·es de l’époque à plus de culture ou à plus de confort matériel se traduisaient en demande d’équipements collectifs. Ils et elles n’aspiraient pas à des équipements individuels pour tout faire à la maison, comme cela s’est imposé dans notre culture pavillonnaire, mais souhaitaient avoir accès à des théâtres, des bains-douches, des bibliothèques ou des piscines. Ou comment avoir des vies riches sans être forcément riche.
La semaine dernière, quand le thermomètre a grimpé à 40°, j’ai adoré passer l’après-midi dans un cinéma bien climatisé (1), plus confortable que le serait jamais mon logement par temps de canicule. La climatisation est un dernier recours auquel la plupart des écologistes comme moi imaginent faire appel quand il fait trop chaud. Mais cela nous invite à avoir plus en partage et moins individuellement. Une stratégie qui nous éviterait de doubler nos factures d’énergie… et de dégrader encore plus notre milieu.
(1) « Bien climatisé » signifiant ni trop chaud ni trop froid car en France et ailleurs la climatisation est parfois excessive, au point d’atteindre des températures trop fraîches et inconfortables pour des personnes habillées légèrement. En Malaisie par exemple il n’est pas recommandé d’aller au cinéma sans un pull et des chaussettes.