Des électeurs ordinaires
Par Aude le mardi, 17 février, 2026, 11h56 - Lectures - Lien permanent
Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024), Points, 2026, 244 pages, 10,20 €
Pendant plusieurs années, le sociologue et politiste Félicien Faury a vécu de manière intermittente en Provence-Alpes-Côte d’Azur (désormais Sud), une région toujours gouvernée à droite mais où le FN puis le RN fait florès depuis quelques dizaines d’années. Il livre ici, suite à sa thèse, une enquête qualitative sur les électeurs et électrices RN de la région, plus précisément d’une petite ville anonyme où il a multiplié les rencontres et les entretiens. C’est l’occasion d’entendre les électeurs et électrices RN dans leurs propres mots.
Leur parole est mise en perspective par Faury à l’aide de nombreux travaux de science politique ou de sociologie électorale (avec quelques recadrages de sociologie tout court car ses interlocuteurs et interlocutrices décrivent un monde social très différent de celui qu’objectivent les sciences sociales) mais l’immersion dans leurs représentations est perturbante pour qui n’a pas de cercle social sous l’influence du RN et ne s’inflige pas les médias qui habituent aux propos de l’extrême droite. Le livre fait un tour d’horizon des questions qui préoccupent les électeurs et électrices RN et motivent leur vote : rapport à l’immigration récente et plus ancienne, à l’école, à la gauche, à la religion (la sienne et celle que l’on prête à l’autre), aux questions économiques, aux plus pauvres et aux plus riches, etc.
La région PACA a quelques particularités dont son attractivité, le nombre de résidences secondaires, une économie dans laquelle le tourisme et le bâtiment occupent une place importante – cela dit à gros traits car des différences importantes existent entre les régions alpines et la côte, des territoires très attractifs et d’autres plus pauvres, etc. Habitante très intermittente de la région en raison d’attaches familiales (c’est d’ailleurs là que j’ai lu le bouquin, dans un « coin tranquille » mais à deux pas de villes jumelles marquées par les logiques que décrit Faury), j’ai de longue date été frappée par le racisme d’atmosphère qui s’y exprime (1). Je me souviens par exemple de cette dame catholique d’un grand humanisme qui décrivait à ma mère en peu de mots, tranquillou, un quartier de sa petite ville touristique comme un repère d’Arabes voleurs. Un contraste saisissant entre des valeurs (et cette dame en avait) et une représentation partagée particulièrement crasseuse. Pour Faury, le racisme méridional n’est pas tant une caractéristique individuelle qu’une vision du monde qui fait consensus dans une société donnée.
C’est même toute la vision du monde qui s’organise autour du thème de l’immigration : les arabes/musulmans/turcs (Faury nous épargne les qualificatifs injurieux et laisse tomber la capitale à l’initiale de la gentilé car qu’importe que les gens dont on parle soient effectivement arabes ou turcs, qu’ils soient migrants ou arrière-petits-fils de migrants, ce sont avant tout des personnes qu’on exclut ainsi du corps national (2)) ne travaillent pas et se vautrent dans l’assistanat, ils nous coûtent un pognon de dingue, les institutions les laissent s’installer massivement en France et se livrer à toutes sortes d’illégalismes, leur simple présence dévalue nos territoires. Entre le fantasme (une police qui leur passe tout alors que les biais racistes de l’institution sont bien documentés) et les faits tordus (les personnes issues de l’immigration africaine sont en effet plus discriminées sur le marché de l’emploi mais cela ne signifie pas qu’elles ont moins envie de travailler et de gagner leur vie que des personnes blanches), le bon sens régional a son catéchisme que chacun·e répète. Et qui est assez éloigné, nous dit Faury, des théorisations plus savantes de l’extrême droite : personne ne parle de « grand remplacement » mais tout le monde constate qu’il y en a de plus en plus.
Les électeurs et électrices RN décrit·es par Faury sont des « petits moyens », des personnes peu diplômées, de classe populaire stabilisée (qui s’en sortent à peu près) ou un peu plus aisée mais qui éprouvent inquiétude ou frustration concernant leur position économique fragile. Ils et elles sont de droite, ne remettent pas en cause les hiérarchies sociales tant que celles-ci leur semblent justifiées par le mérite et surtout le travail. Ils et elles s’inscrivent dans ce que Michel Feher, reprenant une notion peu utilisée mais précieuse, appelle le « producérisme ». Ils et elles sont plus critiques envers la bourgeoisie culturelle et la gauche en général, accusée d’être naïve, de ne pas comprendre ou d’ignorer leurs préoccupations.
Une interprétation de gauche de leur situation serait qu’une majorité de personnes dans ce pays sont paupérisées par des politiques qui s’acharnent à baisser le coût du travail et à miner la protection sociale et les services publics pour le profit de quelques uns. Elles et eux voient plutôt la concurrence avec de plus pauvres auxquel·les est attaché un stigmate raciste et c’est cette concurrence qui fragiliserait leur position et dégraderait leurs conditions de vie matérielle (accès à un logement pour les plus fragiles, à une école publique attractive, etc.). Faury décrit une situation dans laquelle un ménage au revenu modeste a réussi à se payer une maison dans un lotissement mais d’autres ménages ont par la suite réussi à faire de même et ils sont, eux, composés de personnes issues de l’immigration. Ce fait a dégradé la réputation du quartier et donc la valeur des maisons. Le même racisme qui valorise une personne pour la seule raison qu’elle est blanche dévalorise sa maison. Même si elle n’a pas les moyens de marquer matériellement, économiquement, sa différence avec l’autre, cette personne blanche continue à chercher dans le racisme une valorisation symbolique qui finit par lui porter tort.
Faury, qui prend très au sérieux le racisme (il s’inscrit dans le champ ouvert par la sociologue Colette Guillaumin qui a théorisé les rapports de domination fondés sur la race ou le genre), montre que la question compte pour ses enquêté·es car elle détermine en partie leurs conditions de vie matérielle. Leur racisme n’est pas gratuit ou symbolique, il est une stratégie de distinction qui les valorise mal mais leur promet beaucoup. Il n’y a pas selon lui dans les motivations à voter RN le racisme d’un côté et le désarroi économique de l’autre, les deux sont liés. Il n’y a pas non plus un électorat RN purement raciste dans une région prospère (PACA) et un autre déterminé par la détresse économique dans des régions plus pauvres (Hauts-de-France et Grand Est).
La détermination de Faury à comprendre les ressorts du vote RN et à donner la parole à des personnes racistes peut choquer mais préfère-t-on l’ignorance ? Depuis des années, ce qui me choque, c’est plutôt le mépris avec lequel sont traités les gens qui votent FN ou RN. Entendu, ce sont des idées moisies, violentes et bêtes, mais traiter comme des pestiférés les gens qui les soutiennent, est-ce si malin, quand on n’a pas la baguette magique pour les déporter en masse sur la Lune et vivre entre nous, entre gens bien ? Est-ce si malin de ne penser le dialogue avec elles et eux que sous la forme de leçons de morale impossibles à recevoir, surtout quand on considère les riantes perspectives qu’offre la gauche, les trahisons à intervalle régulier du PS, l’incapacité des écolos à envisager la question sociale et le grand-guignol de LFI ? Mépriser sans s’y intéresser l’électorat RN, c’est une bonne conscience en toc, qui interdit de comprendre le continuum qui va de la droite à l’extrême droite et de lutter contre les deux avec des armes un peu opérantes. Lire Faury, c’est comprendre que beaucoup de nos arguments ne marchent pas devant une personne qui vote RN. Et c’est nous obliger à en chercher d’autres.
Faury, dont le livre est sorti en mai 2024, quelques jours avant les élections européennes et la dissolution de l’Assemblée nationale, inscrit sa démarche dans une lutte contre l’extrême droite. Il propose pour combattre les idées du RN de travailler le programme de la gauche, de mieux penser ces propositions pour qu’elles soient plus convaincantes (pour les abstentionnistes ? car il vient de nous rappeler que l’électorat RN a rarement voté à gauche). Il me semble de même qu’il faudrait prendre au sérieux le producérisme de l’électorat RN pour tenter de le rattacher aux thématiques fortes de la gauche. J’ai beaucoup été dans la provoc au début de ma vie militante mais je laisse désormais aux sainte Sandrine et allii des propos qui braquent, comme la défense du droit à la paresse. Je pense plus constructif de chercher des alliés pour un modèle social mal en point mais dont il reste l’architecture, par exemple autour des services publics. Les petits moyens qui votent RN n’ont peut-être pas droit au RSA ou aux APL mais ils bénéficient de services publics qui sont une forme de redistribution. Même quand ils et elles exercent des professions indépendantes qui structurellement reçoivent peu la redistribution la plus directe, ils et elles bénéficient de la solidarité à travers des services publics que nous pouvons défendre ensemble (bon, pas l’école mais il y en a d’autres), voire étendre d’autres droits universels comme la Sécurité sociale de l’alimentation.
À la suite d’une présentation de son livre, une lectrice disait à Faury, « troublée » : « On se dit que peut-être, si on était à leur place, on se mettrait à penser pareil. » J’éprouve le même trouble car mes idées politiques (dont je n’ai jamais eu honte, qui sont même plutôt valorisantes dans mon milieu social) sont en partie déterminées par ma position sociale, mes années aux minima sociaux comme mes années d’emploi dans des conditions correctes, avec beaucoup d’autonomie. Mais cette capacité à se mettre « à leur place », au moins le temps d’une lecture, me semble un geste essentiel quand on veut vraiment faire de la politique.
(1) Et l’incivisme, entre les gens qui se garent comme des merdes et ceux qui ne respectent pas les passages piétons, mais c’est une autre histoire.
(2) Dans La Fabrique du Musulman (Libertalia, 2017), Nejib Sidi Moussa mettait au contraire une capitale à un nom usuellement typographié en bas-de-casse (catholique, bouddhiste, musulman) pour figurer de la même manière la construction par le groupe dominant d’une identité déconnectée des croyances ou de la pratique religieuse effectives.