Sans transition

sans transition.png, avr. 2026Autour de Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition. Une nouvelle histoire de l'énergie, Points, 2026, 392 pages, 12,90 €

J’ai eu l’occasion il y a quelques mois d’être invitée à une rencontre universitaire internationale consacrée à l’écologie en Asie du Sud-Est. J’y ai vu un politiste français expliquer à une militante autochtone philippine que la transition énergétique de l’Europe requerrait la destruction de son milieu de vie. C’est à ce prix là que l’Europe pourra opérer sa transition car les terres rares, dont l’extraction et le traitement en Asie du Sud-Est sont si polluants et néfastes pour la santé, sont d’un intérêt vital pour notre sous-continent. Ces approvisionnements asiatiques, assurés par des compagnies australiennes comme Lynas dont il était question ici, lui permettent d’assurer une moindre dépendance à l’égard de la Chine qui se taille la part du lion sur ces matières (90 % de la production mondiale de terres rares) si vitales pour les équipements high tech. Et cette indépendance se paye par la dégradation du milieu de vie des communautés rurales à 10 000 km de chez nous.

Dans son livre Power Metal: The Race for the Resources that Will Shape the Future, le reporter Vince Beiser rappelle les effets néfastes de l’extractivisme en lien avec la tech, qu’il assimile aux techniques vertes destinées à produire moins de gaz à effet de serre pour lutter contre le changement climatique. Si je comprends l’intérêt relatif des voitures électriques et des panneaux solaires pour réduire les émissions de CO2 (1), j’ai plus de mal à comprendre les bénéfices du smartphone et des data centers face à la crise écologique… La confusion entre électricité renouvelable et usage d’objets fonctionnant à l’électricité est permise par le fait que l’électrification des usages s’est imposée comme la principale option dans un monde capitaliste pour réduire les émissions et lutter contre le changement climatique. Cela permet au passage de ne pas poser la question de l’utilité des objets numériques.

Beiser a documenté les conséquences de la course aux métaux, de la production de lithium dans le désert d’Atacama, où les populations autochtones voient mettre en danger leur approvisionnement en eau, aux 99 % de déchets produits par l’industrie minière, en passant par les exécutions sommaires de personnes suspectes de vols de cuivre. Ces techniques sont moins sales que celles qui reposent sur le pétrole, nous dit-il, mais ne sont pas écologiques pour autant, on ne peut pas les qualifier de propres. Tout cela dit, il annonce avec fatalisme : nous sommes dans une société capitaliste et industrielle, tout à un coût et il n’y a pas de solution miracle, ma bonne dame. Tout a un coût mais qui paye ? Et qui profite ?

Qui paye ? D’abord celles et ceux qui sont le plus loin, les plus pauvres, si c’est pas malheureux. Qui profite ? C’est la classe moyenne mondiale, vous et moi, tout le monde et personne qui possède un smartphone ou une voiture bardée d’électronique, a fortiori électrique. Et comment peut-on changer ça ? En vivant en ville et en ayant une seule voiture, pardine, ou en mobilisant l’urban mining (les déchets électroniques envisagés comme un filon (2)) car c’est la somme des petits gestes individuels qui va changer les choses, pas la remise en cause du système économique qui produit tout ça et des intérêts plus puissants responsables en premier lieu de cette situation. Du réalisme politique sordide à la sollicitude désolée, voilà toutes les réponses que l’on peut apporter à la crise écologique et climatique : un fatalisme de bon aloi à l’égard de l’organisation sociale responsable du désastre en cours et qu’il s’agit de protéger d’une critique trop virulente.

Faire payer aux plus pauvres et aux plus périphériques les coûts de cette fameuse transition énergétique serait seulement immoral si cela pouvait éviter à l’humanité le désastre environnemental qui l’attend. Mais même pas.

C’est grâce à l’historien François Jarrige que j’ai découvert pour la première fois qu’il n’y avait jamais eu de transition énergétique, ce grand récit sur l’histoire de l’énergie d’après lequel les sociétés humaines passaient du bois au charbon puis au pétrole et enfin au nucléaire et aux renouvelables. Un autre historien, Jean-Baptiste Fressoz, déploie ce fait dans Sans transition, un bouquin fabuleux récemment paru en poche. Ce ne sont pas seulement les sources d’énergie qui s’accumulent sans que jamais la dernière arrivée ne remplace la consommation des précédentes, dans une frénésie jamais satisfaite d’énergie et avec un poids toujours croissant sur le milieu. Les sources d’énergie sont même dépendantes les unes des autres. Les forêts exploitées pour le bois énergie n’ont pas été épargnées par l’exploitation du charbon de terre. Au contraire, les mines avec leurs nombreuses galeries ont été de véritables forêts souterraines, sans cesse étayées par de nouvelles poutres, et la production de charbon a boosté celle de bois de construction. Même l’exploitation du pétrole a donné lieu à celle, pas plus anecdotique, du bois car les barils de pétrole ont longtemps été des barriques.

Fressoz, en historien des sciences, décrit un monde foisonnant de techniques et d’objets mais s’attaque aussi à l’histoire politique de l’énergie. Cela va des efforts des compagnies pétrolières pour faire taire les alertes sur la crise climatique à l’évacuation de la question de la sobriété du débat public par les acteurs économiques que menaçait dans leurs intérêts l’idée de produire et consommer moins. Une lecture qui peut être complétée par celle d’un de ses ouvrages précédents, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique (Seuil, 2012, 2020 pour l’édition Points). Il y montrait comment l’économie et les nouvelles technologies de l’époque avaient au XIXe siècle gagné en autonomie à l’égard de la société et de la protection du milieu, rendant les peuples incapables de véritablement remettre en question les pollutions et dégradations écologiques diverses qu’elles causent.

L’idée de transition écologique contribue ainsi non pas à faire avancer notre prise de conscience écologique, c’est plutôt un puissant outil d’acceptation. Tout a un coût et on ne peut, paraît-il, pas y faire grand-chose.

(1) Dans la méta-étude « Decoupling debunked », des économistes européen·nes avaient montré que les stratégies de substitution d’une technique par une autre pour faire décroître l’impact écologique des activités humaines avait ses limites et que les fruits les plus accessibles avaient déjà été cueillis. La décroissance des dites activités est une approche plus prometteuse.
(2) L’ingénieur Philippe Bihouix, dans L’Âge des low tech (Seuil, 2014), signale que pour réutiliser les composants métalliques d’un équipement, il faut l’avoir conçu dans cette perspective, ce qui est rarement le cas puisque d’autres critères sont priorisés à l’étape de la conception.

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