Le Problème à trois corps du capitalisme

problème trois corps.jpg, juil. 2026Romaric Godin, Le Problème à trois corps du capitalisme. Sur la gestion autoritaire du désastre (et les moyens de lui faire face), La Découverte, 2026, 320 pages, 22 €

Dans ce nouveau livre, qui fait suite à La Guerre sociale en France, le journaliste économique de Mediapart s’inspire de la métaphore dans l’œuvre de science-fiction de l’auteur chinois Liu Cixin, Le Problème à trois corps. Comme la planète Trisolaris du roman, soumise au chaos de ses trois soleils, nos sociétés subissent trois crises articulées les unes aux autres : une crise économique, une crise écologique et une crise anthropologique. La crise économique est un ralentissement de l’accumulation capitaliste, une croissance qui se tasse depuis les années 1970, d’autant plus depuis 2008. Il ne s’agit pas d’une décroissance mais d’un ralentissement de la croissance et cela suffit à mettre en difficulté un système économique dépendant de l’accumulation. Le gâteau ne grossit plus assez vite, puisque l’ensemble de la planète est intégré dans le système économique et que les gains de productivité connaissent eux aussi un ralentissement malgré le développement technologique. Dans un système capitaliste, soit une organisation sociale dominée par le capital, il faut préserver le taux de profit. Et pour préserver le taux de profit, il reste à accentuer la pression, notamment sur l’exploitation de la nature et de l’être humain, mais cela accentue les deux autres crises et déstabilise d’autant plus le système. Il est impossible de résoudre l’une ou l’autre crise sans résoudre les autres.

Godin choisit d’aborder la crise anthropologique au regard des besoins. Nos besoins aujourd’hui sont largement construits par les nécessités de l’économie et ne nous appartiennent plus, notre liberté est réduite au choix entre diverses marchandises. Un des exemples de l’auteur est celui de la voiture électrique, seule solution envisagée pour réduire les émissions des transports de personnes sur des courtes distances. Là où un auteur écologiste comme Pierre Charbonnier voit une guerre culturelle autour des mutations de la voiture, thermique contre électrique, Godin voit un spectacle qui permet de ne pas interroger le besoin de voitures individuelles, une diversion qui permet de continuer à produire et vendre des véhicules. Ici l’écologie, en culpabilisant des comportements en partie contraints, accentue la crise anthropologique, le mal-être social fait de chômage de masse, de paupérisation, de solitude et de perte de sens. Au contraire, le rêve de la gauche productiviste souhaite répondre à cette crise anthropologique, quitte à le faire au prix d’une exploitation accrue des ressources naturelles, sans surmonter l’obstacle que représente la crise économique. Le retour à la case départ n’est pas neutre, chaque tentative accentue un peu les crises.

Concernant la crise écologique, Godin met à mal plusieurs illusions : le découplage entre croissance économique et croissance des émissions de gaz à effet de serre, le techno-solutionnisme qui pourrait permettre une transition écologique, la prise en compte des limites écologiques par un nouveau « capitalisme vert » et même la sobriété, impossible dans une société fondée sur l’accumulation du capital. Par le plus grand des hasards, il m’a été donné de lire parallèlement à ce livre celui de Magali Reghezza-Zitt, Bienvenue en 2055 (Seuil, 2026). La géographe imagine une société réaménagée de fond en comble pour atténuer et s’adapter au changement climatique. Elle ne dévoile pas le système économique et politique qui pourra assumer cette transformation – aux ambitions assez peu révolutionnaires, puisqu’elle mentionne au passage quelques idées pour éviter la mort des sans abri lors des épisodes de grandes chaleurs. Et lors d’un entretien elle donne l’exemple d’une entreprise passée en coopérative pour mieux prendre en compte des critères écologiques, preuve que le reste de l’économie pourra suivre. Il a pourtant été montré que les coopératives vertueuses devaient supporter les mêmes contraintes que les autres entreprises, celles qui étranglent leurs fournisseurs, font pression sur l’environnement et vendent à moindre coût, sauf à exploiter une niche de consommation. La fable feel good (ou feel moins bad) de cette spécialiste des politiques climatiques a certes la grande utilité de rompre avec l’accablement mais elle dit peu des conditions qui rendront possible la bifurcation.

La force du livre de Godin est de montrer que le changement de paradigme en cours et la faillite du néolibéralisme sont des nécessités, plutôt que le résultat de volontés très malignes. Il des airs de déjà-vu, une phase du capitalisme que l’historien de l’économie Arnaud Orain nomme « capitalisme de la finitude ». Godin l’appelle « capitalisme d’État d’urgence », une hybridation accrue entre intérêts de l’État et du capital, la dimension martiale en plus et l’état de droit en moins. Pour préserver le taux de profit, il reste à entrer en guerre pour les ressources et les marchés. À ce capitalisme-là, il n’y a pas d’autre alternative que d’en finir avec le régime d’accumulation car « ce qui gouverne est une force irrésistible qui, si l’on ne rejette pas sa domination, finira par emporter tout sur son passage ». Pour avoir la moindre chance de répondre sérieusement à cette articulation de crises, il faut cesser de naturaliser le capitalisme et envisager son dépassement, pas seulement son aménagement ou la défense de quelques acquis, minuscules victoires qui préservent le principal ou sont vite rattrapées par le problème à trois corps.

Le constat peut être accablant ou au contraire enthousiasmant. Est-ce que ce qu’on appelle « démocratie » libérale, est-ce que l’autoritarisme à la Macron, est-ce que des versions encore un peu soft du capitalisme d’État d’urgence constituent des solutions de compromis ? Entre défense de la démocratie radicale, qui renvoie l’économie au rôle de moyen plutôt que de fin en soi, et imaginations post-capitalistes, Godin ouvre des pistes mais nous met aussi au pied du mur.

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