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mardi, 17 février, 2026

Des électeurs ordinaires

faury.jpg, fév. 2026Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024), Points, 2026, 244 pages, 10,20 €

Pendant plusieurs années, le sociologue et politiste Félicien Faury a vécu de manière intermittente en Provence-Alpes-Côte d’Azur (désormais Sud), une région toujours gouvernée à droite mais où le FN puis le RN fait florès depuis quelques dizaines d’années. Il livre ici, suite à sa thèse, une enquête qualitative sur les électeurs et électrices RN de la région, plus précisément d’une petite ville anonyme où il a multiplié les rencontres et les entretiens. C’est l’occasion d’entendre les électeurs et électrices RN dans leurs propres mots.

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mercredi, 11 février, 2026

Le Triomphe des égoïsmes

la-montee-des-egoismes.jpg, fév. 2026Camille Peugny, Le Triomphe des égoïsmes. Une nouvelle contrainte sociale, PUF, 2026, 240 pages, 18 €

Le Triomphe des égoïsmes a été souvent présenté comme une réponse au livre de Vincent Tiberj, La Droitisation française, paru fin 2024 chez le même éditeur. Tiberj, qui est politiste, avait tiré de l’analyse d’enquêtes sur les valeurs, répliquées à intervalles réguliers sur des décennies, que les Français·es étaient de plus en plus ouvert·es et tolérant·es sur les questions sociétales (Islam, place des femmes, (homo)sexualité, etc.) mais maintenaient aussi des demandes de redistribution économique, ce qui est déjà beaucoup quand on considère l’envahissement de l’espace public par les opinions droitières. Peugny, qui remercie à la fin de son ouvrage Tiberj pour ses encouragements, remet en question ces conclusions en faisant valoir d’autres observations, plus sociologiques. Selon le sociologue, l’égoïsme est une « nouvelle contrainte sociale » qui tient au remplacement de la lutte des classes par la lutte des places. Et cela reconfigure en profondeur le paysage politique.

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lundi, 2 février, 2026

Des lobbys au comptoir

lobbys.jpg, fév. 2026Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz, Des lobbys au comptoir. L’Industrie de l'alcool contre la santé, Raisons d'agir, 2025, 170 pages, 14 €

Déjà auteurs d’un livre passionnant sur les lobbys de l’agro-alimentaire, Daniel Benamouzig et Joan Cortinas Muñoz reviennent avec une étude des lobbys de l’alcool contre les politiques de santé publique. À votre santé ! L’alcool en France, c’est d’abord le vin qui représente 60 000 emplois. C’est le lobby qui bénéficie des meilleurs relais politiques en raison des nombreuses régions de production viticole. La bière est surtout présente dans le Nord et l’Est et emploie dix fois moins de personnes. Le cidre, les spiritueux sont moins bien implantés. Tous ces secteurs sont très concentrés économiquement, même le secteur viti-vinicole, ce qui permet l’organisation de groupes de pression très bien dotés, qui ont été actifs à de nombreuses occasions ces dernières années : détricotage de la loi Évin sur la publicité en 2015, tentative de faire entrer la consommation d’alcool dans les stades en 2019, limitation de la taille du pictogramme « femmes enceintes » sur les bouteilles en 2018-2021 ou refus de soutien à l’initiative du Défi de janvier en 2019-2020, pour les principales occasions de dévoiler leur travail d’influence, souvent couronné de succès.

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samedi, 3 janvier, 2026

Alcool : les beaux jours de la responsabilité individuelle

Une fois n’est pas coutume, je republie ce texte déjà paru en janvier 2025 car le sujet me semble important : entre la surestimation de la liberté individuelle et le refus de régulations collectives, les politiques de l’alcool sont emblématiques du fonctionnement des sociétés libérales. Si le Défi de janvier (Dry January) est l’occasion de faire le point sur un rapport personnel à l’alcool, il pourrait aussi donner lieu à une réflexion collective sur le sujet.

En France il est interdit de servir de l’alcool à des gens « manifestement ivres » (1). Des personnes qui ont leur compte et n’ont plus besoin d’un peu d’alcool pour lubrifier la vie sociale et faire tomber quelques inhibitions, des personnes qui ne sont plus en mesure d’apprécier un bon verre, des personnes qui n’auront plus que des désavantages à poursuivre leur consommation ce soir-là et auraient plutôt besoin de grands verres d’eau. Des personnes qui vont rentrer chez elles à leurs risques et périls dont les moindres sont de tomber par terre et de se faire mal, de perdre ou de se faire voler des biens précieux, qui le lendemain vont avoir des symptômes pénibles.

En France on aime l’alcool, avec modération bien sûr, et une fois ceci écrit sur les publicités (car la pub pour l’alcool est revenue discrètement) on laisse à chacun·e la responsabilité de sa consommation, serait-elle débridée et désinhibée par les premiers verres, serait-elle difficile à contrôler en raison d’une addiction. Pourtant on a les moyens de ne pas laisser chacun·e seul·e avec ses difficultés mais, même si l’intérêt du plus grand nombre y gagne, l’intérêt immédiat est bien de faire consommer, tant pour les bars que pour les producteurs d’alcool représentés par des groupes de pression puissants.

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mardi, 16 décembre, 2025

Peut-on autodéterminer son genre ?

dreamcatcher.jpg, déc. 2025Dans le billet précédent, nous avons vu que l’autodétermination de la « race » est un terrain de luttes et que les prétentions à se déclarer membre d’une minorité ethnique font l’objet de fortes critiques chaque fois qu’elles sont remises en cause par les communautés concernées. L’autodétermination du genre, en revanche, est un principe qui est largement reconnu en Europe occidentale, dans les pays anglo-saxons et en Amérique latine. Le backlash initié par l’administration Trump représente un drame pour les personnes trans, assignées de nouveau à leur sexe de naissance, en les privant de papiers (donc potentiellement d’accès au soins, de mobilité, etc.). Cela semble devoir commander un soutien inconditionnel à ce principe. Il me semble pourtant douteux de soumettre à l’autodétermination une procédure de changement de genre.

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Peut-on autodéterminer sa race ?

dreamcatcher.jpg, déc. 2025Par « race » j’entends ici ce qui fonde le racisme et les logiques de discrimination, domination et exploitation au motif de l’origine attestée ou supposée des personnes. Il ne s’agit pas de valider la « race » comme une notion biologique, de même que dans le billet suivant il n’est pas question du sexe mais du genre, ou rapports sociaux fondés sur le sexe.

Au Canada, depuis un arrêté qui a reconnu en 2003 des droits de chasse et de pêche aux Métis (avec une majuscule), le nombre de personnes blanches réclamant la reconnaissance de leur identité métis se chiffre en centaines de milliers. L’arrêté pose comme condition de la reconnaissance des droits l’appartenance à des communautés reconnues, comme le sont les communautés métis depuis 1982. C’est évidemment car ils et elles étaient métissées et francophones que les Métis s’appellent ainsi mais ce nom d’origine française signifie bien plus que cette origine. Dans l’Ouest canadien, les descendant·es de femmes autochtones et de trappeurs français forment depuis plus de deux siècles une communauté politique, un temps incarnée par la figure de Louis Riel qui réunit Métis et autochtones dans une lutte armée contre le colon britannique. Aujourd’hui des personnes blanches, surtout dans l’Est canadien, réclament cette identité au motif d’une ancêtre autochtone du XVIIe siècle dans une ascendance par ailleurs blanche. Ce faisant, elles biologisent l’ethnicité en confondant le fait d’être métissé·e et celui d’appartenir à une communauté qui en français comme en anglais se nomme métis.

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jeudi, 4 décembre, 2025

Arroser là où c’est déjà mouillé

Ce mois-ci, celles et ceux qui en ont les moyens sont incité·es à soutenir des associations qui leur tiennent à cœur, associations militantes ou bien chargées de missions de service public mal financées par l’État. Et c’est un petit plaisir de savoir que c’est ça de moins que l’État n’aura pas pour financer sa prochaine guerre ou la nouvelle vaisselle de l’Élysée. Sauf que cette disposition n’est pas utilisée que par des ménages altruistes, c’est aussi une des stratégies de contournement de l’impôt des grandes entreprises.

Quand chacun·e donne de son côté, ce sont les causes les plus consensuelles qui sont privilégiées, aux dépens de celles plus difficiles, moins concrètes, plus lointaines. Lors de l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019, tout le monde s’était précipité pour donner. Lors de méga-feux en Amazonie brésilienne quelques semaines plus tard, une levée de fonds avait été tentée qui avait obtenu beaucoup moins de succès. Les actes dispersés et sous le coup de l’émotion ne rendent pas compte des priorités que des personnes qui se concertent seraient capables de mettre entre une église et une richesse naturelle indispensable à la préservation de nos conditions de vie à court terme. Ensemble on peut réfléchir aux moyens à réunir. Tout·e seul·e on suit ses premiers mouvements. Et tout le monde arrose là où c’est déjà mouillé.

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lundi, 1 décembre, 2025

Pourquoi l’écologie perd toujours

sénéchal.png, déc. 2025Clément Sénéchal, Pourquoi l’écologie perd toujours, Points, 2025

Clément Sénéchal a fait paraître l’an dernier au Seuil un pamphlet contre l’écologie bourgeoise et réformiste. Celui-ci sort maintenant en poche, doté d’une postface dans laquelle l’auteur revient sur la réception de son propos. Même si je partage nombre des constats que fait Sénéchal, ancien salarié de Greenpeace, son livre m’a aussi souvent agacée.

L’ouvrage commence sur le récit d’une résignation, une opération de désobéissance civile qui abandonne sa cible, une base militaire en Alaska, avant de l’atteindre car il y a des obstacles et car elle a déjà fait un peu parler d’elle. L’ONG que ce coup d’éclat inaugure, Greenpeace, qui entend comme son nom l’indique lier préoccupations environnementales et pacifisme (et même lutte contre le nucléaire civil ou militaire), sort de cette équipée avec deux orientations : faire une com qui ressemble à de l’action directe sans en avoir les objectifs et s’attaquer plutôt aux grandes causes environnementales susceptibles d’intéresser les donateurs.

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jeudi, 20 novembre, 2025

Devoirs des personnes et arbitraire de l’État

Il y a plus de deux siècles, le libéralisme triomphant promettait des droits à chacun. Les êtres humains (mâles) ne seraient plus sujets mais citoyens. Aujourd’hui les États libéraux n’ont plus à la bouche que les devoirs de leurs citoyens et citoyennes, à mesure qu’ils érodent leurs droits et en font... des sujets.

Le malaise se sent notamment dans le monde associatif. Nous avons depuis longtemps naturalisé le fait que l’État pouvait refuser des subventions aux opposants politiques du parti au pouvoir. Comme si en prenant le pouvoir un parti pouvait dévoyer l’État en le mettant tout à fait à son service. En Malaisie le parti au pouvoir entre 1956 et 2008 avait pris l’habitude de distribuer des aides aux particuliers dans ses propres locaux. Distribuer les aides CAF dans les locaux de LR choquerait quelque peu. Pour éviter toute dérive, les subventions au monde associatif (et aux entreprises d’ailleurs, qui reçoivent la plus grosse part des aides) doivent être attribuées selon des processus certes déterminés politiquement et qui peuvent évoluer au fil des alternances mais qui doivent être mis en œuvre de manière neutre (1). Et les seuls refus de principe doivent être réservés aux associations qui s’opposent par principe à l’État ou à l’État de droit, les anarchistes (qui n’en demandent pas) et celles d’extrême droite (qui ne devraient pas en recevoir car elles pratiquent une discrimination intenable en droit).

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jeudi, 6 novembre, 2025

Le Désir de nouveautés

guien.jpg, nov. 2025Jeanne Guien, Le Désir de nouveautés. L’Obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXIe siècle), La Découverte, 2025, 352 pages, 23 €

La philosophe Jeanne Guien, engagée dans des mouvements écologistes et critiques du consumérisme, prend de nouveau au sérieux, après Le Consumérisme à travers ses objets et Une histoire des produits menstruels (tous deux publiés aux éditions Divergence), l’histoire des objets. Cette fois elle analyse la néophilie, ou culte de la nouveauté, appliquée aux objets et qui justifie leur production à grands coûts écologiques et humains. L’ouvrage est composé de cinq chapitres : le premier sur la circulation et la production de marchandises coloniales, le deuxième sur l’innovation technique, le troisième sur la mode vestimentaire, le quatrième sur l’invention du consumérisme et le dernier enfin sur les produits jetables. Dans chacun d’eux, la philosophe se fait historienne pour tenter de comprendre comment la nouveauté s’est imposée au monde. Je retiens de ces chapitres thématiques plusieurs idées.

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lundi, 20 octobre, 2025

Le$$ivée

lessivée.jpg, oct. 2025Alison Bechdel, Le$$ivée. Un roman comique, traduit de l’anglais (États-Unis) par Lili Sztajn, Denoël Graphic, 272 pages, 28 €

C’est dans les années 1990 que j’ai découvert Alison Bechdel et ses lesbiennes à suivre (dykes to watch out for) à la bibliothèque municipale, dans des petits recueils à l’italienne qui reprenaient ses strips pour des magazines états-uniens alternatifs. Depuis, Bechdel a connu le succès avec Fun Home, une autobiographie sur son enfance qui fait la part belle à son père, prof de lettres et entrepreneur de pompes funèbres (le funeral home du titre). Elle a enchaîné avec C’est toi ma maman ? qui explore cette fois la relation avec sa mère puis Le Secret de la force surhumaine qui rend compte de son addiction au sport, de l’enfance jusqu’à sa vie actuelle dans le Vermont rural (l’État très au nord et très à gauche de Bernie Sanders) avec sa compagne artiste Holly. C’est dans ce cadre-là qu’elle place un nouvel opus autobiographique qui a la volonté d’être aussi une réflexion politique en explorant les questions économiques. La comédie musicale tirée de Fun Home est devenue pour le livre une série télé sur son père empailleur d’animaux mais l’essentiel est qu’elle offre à une artiste un peu underground une aisance matérielle inespérée. Autre volonté de mettre un peu de fiction dans sa vie en BD, Bechdel vit tout près d’une petite ville où se sont installées les « lesbiennes à suivre », toujours en coloc ensemble et à peine vieillies, comme téléportées de leur grande ville des années 1980-2000.

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dimanche, 19 octobre, 2025

La réforme des retraites ou trois leçons sur la démocratie

La réforme des retraites est un moment de déni de démocratie à plusieurs titres. Non seulement, comme l’a montré la constitutionnaliste Laureline Fontaine, le 49.3 de la première ministre pour se passer du vote du Parlement a été déclenché sans fondement, comme pour une simple loi de financement, alors qu’il s’agissait d’une réforme importante et non d’une reprise du fonctionnement annuel, ce qui interdisait d’avoir recours à une telle procédure d’adoption. Si la loi n’a pas été retoquée par le Conseil constitutionnel, toujours selon Fontaine, c’est en raison de la faiblesse grave de cette institution, trop proche du pouvoir et qui n’a pas les moyens de fonctionner comme le ferait un conseil de sages juristes (mais ça y est, on a la confirmation que son président a bien un DEUG de droit, un diplôme qui sanctionne deux années d’études).

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dimanche, 28 septembre, 2025

Le choix de ses martyrs

Melissa_Hortman_at_One_Minnesota_Budget_Bill_Signing_(cropped).jpg, sept. 2025Le 14 juin au milieu de la nuit, un homme se faisant passer pour un policier s’est rendu au domicile d’un membre du Sénat du Minnesota, John A. Hoffman, et a tiré sur lui, son épouse et leur fille. Plus tard il a sonné à la porte d’un autre élu qui était en vacances. Il a ensuite visé le domicile de la sénatrice Ann Rest mais une patrouille de police, ayant eu vent de l’attaque sur Hoffman, avait eu l’idée de s’assurer qu’elle était en sécurité et a croisé le faux policier avant qu’il ne s’éloigne. Enfin, un peu plus d’une heure après la première attaque, celui-ci est entré sous les yeux de la police dans le domicile de Melissa Hortman, sénatrice de l’État elle aussi (photo ci-contre), et l’a assassinée ainsi que son mari et leur chien. John A. Hoffman et sa famille ont survécu à leurs blessures mais Melissa Hortman et son mari sont mort·es sur le coup. Les quatre élu·es visé·es avec leur famille sont démocrates. L’assassin, Vance Boelter, est un républicain qui avait sur sa liste 70 autres cibles politiques, élu·es démocrates, associations comme le Planning familial états-unien et toute une manifestation contre la pratique monarchique de Donald Trump, « No Kings », qui s’est malgré tout tenue plus tard ce jour-là (voir ci-dessous photo Lorie Shaull).

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jeudi, 28 août, 2025

Quelques livres à recommander

Des nombreuses parutions des douze derniers mois, certaines ont retenu mon attention mais je n’ai pas trouvé le temps ou le bon angle pour en parler ici. Comme je continue à trouver ces ouvrages pertinents et bien pensés, j’en fais un billet collectif et plus léger, surtout pour vous recommander la découverte. Un mot sur les coulisses de ce billet : j’ai acheté une partie des livres que je recommande ici et j’ai reçu des services de presse pour d’autres, parfois ceux de mes propres éditeurs. Paradoxalement, je ne leur fais pas de traitement de faveur puisque toute l’année c’est les livres d’autres éditeurs que j’ai priorisés pour mes chroniques, moins nombreuses que d’habitude. Dans la lettre mensuelle de ce blog, il m’arrive de faire de très courtes chroniques de ce type ou de signaler d’autres choses que je trouve intéressantes. Pour la recevoir chaque mois, envoyez un mail vide à mensuelle-blog-ecologie-politique-subscribe@lists.riseup.net et suivez la démarche.

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lundi, 28 juillet, 2025

Le mythe du mérite

Les pauvres aiment-ils trop la guimauve ?

Une expérience bien connue de psychologie sociale met des enfants dans la situation suivante : ils ont en face d’eux une friandise et si jamais ils arrivent à ne pas la boulotter tout de suite l’expérimentateur leur en promet une deuxième en récompense. Les résultats ont montré sur le long terme que les gosses qui font preuve de contrôle et se privent d’une satisfaction immédiate pour accomplir des buts plus ambitieux réussiront mieux dans la vie, à savoir auront un statut social privilégié. Comme si l’accès à ces privilèges de classe tenait à la possession de ces qualités. Preuve que la société est ségréguée mais pour de justes raisons. Après tout, l’effort de ces gamins qui arrivent à résister à la tentation ressemble au mérite scolaire qui fait qu’alors que certains arrivent à se priver après l’école de la satisfaction immédiate de deux heures passées à faire des jeux vidéo, d’autres profitent de ce temps pour lire ou faire leurs devoirs, investissant ainsi dans leur avenir pour une « gratification différée ». L’école sanctionne cette propension à l’effort et accorde aux personnes les plus déterminées, consciencieuses et industrieuses des diplômes qui leur permettent d’accéder à des situations sociales enviables. C’est ce qu’on appelle le mérite. Ou plutôt le mythe du mérite.

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dimanche, 11 mai, 2025

Les Irresponsables

irresponsables.png, mai 2025Johann Chapoutot, Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ?, Gallimard, 2025, 304 pages, 21 €

« Comme on le sait, Hitler a été élu démocratiquement », lisais-je il y a quelques jours à peine dans un article par ailleurs très fin sur la montée du fascisme. Voilà un topos auquel on espère échapper maintenant que l’historien Johann Chapoutot, une référence sur la période nazie, s’est attaqué aux mois qui ont précédé l’accession au pouvoir de Hitler. Il fait commencer cette histoire au 1er avril 1930, jour du discours de politique générale du chancelier Heinrich Brüning devant le Reichstag. Une coalition très large vient de tomber et le centriste Brüning a été nommé par le président Paul von Hindenburg pour mettre la barre à droite. Il promet « une sorte de cabinet technique » et applique une politique économique dure envers les travailleurs, avec le soutien discret du SPD (le parti social-démocrate) qui craint pire encore. Hindenburg, bien plus populaire que brillant (Chapoutot est féroce avec les protagonistes de cette histoire), est malgré tout mécontent que son chancelier doive encore aux sociaux-démocrates de ne pas tomber. Cette figure autoritaire, qui tord la Constitution pour gouverner à coups d’article 48, prérogative présidentielle en principe réservée à un état d’urgence, dissout le Reichstag à l’été 1930, espérant de meilleurs résultats pour son camp alors que le parti nazi vient de faire une percée lors d’élections locales et que le chômage est au plus haut suite à la crise qui vient d’éclater aux États-Unis en novembre 1929. Sans surprise, le Reichstag sort des élections divisé en trois grands camps dont aucun n’est en capacité d’emporter seul une majorité. Brüning garde néanmoins son siège avec des adversaires qui lui abandonnent la responsabilité de sa politique.

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jeudi, 17 avril, 2025

Questions de classe en milieu militant

J’adore ce sketch des Monty Python dans lequel des hommes bourgeois un peu alcoolisés se racontent leur vie, lançant tour à tour des surenchères sur qui avait vécu son enfance dans les conditions matérielles les plus sordides. Après les récits de familles qui vivent à quatorze dans une pièce misérable, ça finit avec : « Vous habitiez dans une boîte à chaussures ? Considérez-vous heureux, nous, nous vivions sous un caillou ! » Et le suivant de regretter que sa famille n’ait même pas eu un caillou à mettre au-dessus de sa tête (1).

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lundi, 14 avril, 2025

La Constitution au XXIe siècle

Fontaine-La-constitution-au-xxie-siecle-couv-394x569.jpg, avr. 2025Lauréline Fontaine, La Constitution au XXIe siècle. Histoire d’un fétiche social, éditions Amsterdam, 2025, 272 pages, 20 €

Quand j’étais en 4e ou en 3e au collège, en 1989, un prof d’histoire-géo nous a résumé la Révolution française en quelques phrases : c’était un grand moment d’insurrection populaire vite récupéré par la bourgeoisie, qui n’avait pas oublié de mentionner à l’article 17 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen le « droit inviolable et sacré » de propriété. C’est à vrai dire dès la deuxième phrase de l’article 1 que ça tourne mal : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Distinctions sociales il y aura donc, justifiées par le texte (qui fait partie du bloc de constitutionnalité de la République) et par une raison très vague. Pourtant, même si une collégienne avait compris le message, les textes constitutionnels font encore et toujours illusion.

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vendredi, 21 février, 2025

Euthanasie et néolibéralisme

Le suicide comme moyen de réduire les dépenses de la Sécu pour maintenir les gens en vie ? On dirait une blague de Jonathan Swift, mais non : c’était la proposition très sérieuse d’un grand penseur, qu’on n’attendait pas dans ce rôle, en 1983… Un texte de Patrick Marcolini publié pour la première fois en 2016.

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À propos d’une modeste proposition sur la fin de vie

En 2020, la convention citoyenne sur le climat n’avait proposé que des mesures faisant consensus entre les participant·es. Celles qui proposaient de baisser significativement le temps de travail pour réduire notre empreinte carbone collective avaient été écartées en raison de quelques voix discordantes. C’est le principe de ce qu’on appelle la « conférence de consensus » et qui n’est pas si éloigné du jury d’assises : la vox populi doit être polie par la concertation, au point de devenir aussi lisse que sûre, pour pouvoir s’imposer. On se souvient des promesses présidentielles de traduire ces conclusions en politiques publiques et du mépris avec lequel elles furent traitées.

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