Revenons à notre doubleur compulsif. Pour lui montrer qu’un mètre du bord n’est pas au milieu mais une distance justifiée, je passe côté passager et évalue la distance entre sa voiture et celle en stationnement. Les bras largement ouverts, je lui montre la distance qui lui a paru sûre et à laquelle les automobilistes ne se prennent pas de portière. Il y a un bon mètre. C’est aussi ma distance de sécurité, dis-je au bonhomme. Je réclame la même chose que lui. D’autant que si en voiture on peut faucher une portière ouverte, à vélo c’est la portière ouverte qui vous fauche. Malgré ma respiration très heurtée (la faute au sprint et à l’émotion, à la peur que la discussion ne se passe pas si bien), j’ai apparemment réussi à me faire comprendre, il admet : « D’accord, d’accord. » Je le remercie.

Nous, cyclistes, sommes souvent mal compris·es. Même quand nous réclamons exactement la même distance de sécurité que les automobilistes adoptent spontanément pour eux et elles-mêmes. Alors, entre notre manière de rouler plus souple (que je réclame, dans les limites de la civilité, parce qu’une personne sur un vélo a un autre rapport à la ville que dans une tonne de métal) et l’aménagement de notre présence différente sur la route, qui crée des exceptions (double sens cyclable marqué au sol, tourne à droite autorisé par un petit panneau triangulaire), il est si facile de ne pas comprendre et de prendre les cyclistes pour de simples parasites qui empêchent de doubler et pas des usager·es à part entière. Ce n’est pourtant pas compliqué, une fois le dialogue établi, de faire comprendre le pourquoi de sa trajectoire à un·e automobiliste. Sauf qu’entre coups de klaxon et doigts d'honneur rageurs, le dialogue s’arrête souvent là. J’en veux aux autorités qui nous servent des campagnes insignifiantes (« Sur la route, nous sommes tous fragiles », vraiment ?) voire culpabilisantes (une campagne montrait les dangers auxquels les cyclistes sont confronté·es et concluait « Mettez un casque » alors que la plupart de ces dangers peuvent faire l’objet de campagnes de sensibilisation auprès des automobilistes).

Contre la banale violence routière propre aux automobilistes contre les cyclistes, c’est silence radio. Alors que manger cinq fruits et légumes, on est au courant et que, j’espère l’avoir un peu montré, derrière ces comportements qui pourrissent une vie de cycliste et en dissuadent plus encore de passer à un mode de circulation très bénéfique, y compris à l’environnement et aux finances publiques, derrière cette menace permanente, il y a aussi un bête manque d’information. Mais jamais une campagne pour susciter un brin d’empathie ou de compréhension de notre manière de rouler. Et il y a pire encore, quand la violence contre les cyclistes n’est pas prise au sérieux.

Il y a aujourd’hui deux ans, le 14 novembre 2015, je ne roulai pas assez près du bord selon un automobiliste qui me punit en me fauchant délibérément devant sept témoins, me laissant la tête dans le caniveau. Je portai plainte, malgré mon peu d’estime et de confiance pour la police. Quelques mois plus tard, alors que je m’enquerrai des suites de ma plainte, la policière chargée de l’enquête m’expliqua que l’enquête patinait car les témoins n’étaient pas venus au commissariat. Les flics avaient passé un seul coup de téléphone, sans relance, et aux deux premiers témoins de ma liste seulement, l’agent ayant refusé de noter les coordonnées des cinq suivants. À partir de là, me disait la policière, elle n’allait pas confronter mon agresseur, pourtant dûment identifié : « C’est votre parole contre la sienne. » Ainsi donc nous sommes tou·tes tenu·es de vivre dans une société où il est possible de faucher les gens dont on n’aime pas la trajectoire sans devoir rendre de comptes. Derrière les policier·es zélé·es, le procureur de la République de Lille, que j’ai saisi cette année, a visiblement fait le même arbitrage. J’ai fini par porter plainte en mon nom propre, directement auprès du juge d’instruction, alors que je n’ai aujourd’hui pas plus de chances que quiconque de rencontrer cet automobiliste (une boule de nerfs dangereuse pour autrui et convaincue de son droit de punir les autres usager·es, ce qu’elle avait pris la peine de m’expliquer avant de me faucher exprès) et que c’est l’ensemble de la société qui mérite d’être à l’abri de sa violence et peut lui demander des comptes. Au lieu de constituer un exemple dans la rubrique faits divers ou justice, cet acte est banalisé par les autorités. C’est pourtant cette même violence, pas toujours méchante mais quotidienne, qui pourrit la vie des 5 à 10 % d’urbain·es qui font le choix du vélo, un mode de transport qui a tout pour être autrement plus agréable. Nous pourrions vivre mieux que ça.