Entre le peuple et sa représentation, rien qu'une question de capacité ? C'est l'avis naïf des constituants du XVIIIe, qui n'avaient pas lu Marx (on leur pardonnera), et pour qui sur un territoire donné les intérêts particuliers se fondaient tout naturellement dans l'intérêt de la toute nouvelle Nation. Pour eux, pas de différences d'intérêts entre possédants et moins que rien ; les électeurs – soit une partie infime de la population, masculine et riche, payant le cens pour son droit de vote – rouleraient pour l'ensemble du corps national (1). La disparition du suffrage censitaire au profit d'un suffrage universel (toujours masculin) se confond en 1848 avec une révolution urbaine... et le renouveau de la pensée politique, à travers le surgissement de la « question sociale ». La Nation n'est plus un grand corps unanime, elle est composée de classes sociales, lesquelles seront désormais représentées par des partis.

Le parti contre la société ?

Le premier usage du parti, c'est celui de permettre à des hommes sans fortune personnelle de se présenter devant les électeurs, d'assumer les frais extraordinaires d'une campagne électorale. La mutualisation de ces frais permet aux membres d'autres classes sociales que la bourgeoisie d'entrer en politique.
Le parti, son étymologie en témoigne, sépare. Il est « faction », il introduit ou nourrit la discorde dans la société, d'où son apparition tardive. Le simple outil de financement devient peu à peu une institution totale, qui nourrit la conscience de classe, bourgeoise ou ouvrière, qui l'a fondé. Chaque parti a ses lieux de sociabilité – féminine, masculine ou de jeunesse –, ses institutions de secours ainsi que son journal quotidien diffusé très largement. Il offre à ses membres ou à ses sympathisants une formation intellectuelle et politique, une grille d'analyse pour voir le monde. Laquelle grille d'analyse donne lieu à un programme élaboré collectivement, à la disposition des électeurs mais auquel l'élu n'est cependant pas lié. L'élu n'est pas non plus lié directement au parti, en ce qu'il est libre d'en rejoindre un autre en cours de mandat. Même élu lors d'un scrutin de liste, il peut légalement se soustraire à ses obligations vis-à-vis du parti choisi par ses électeurs. C'est un autre vestige du gouvernement des notables et de sa confiance en la personne même de l'élu.

L'élu du parti

L'invention du parti amène d'autres types d'hommes à la vie politique. Car il peut court-circuiter les mécanismes de reproduction des élites grâce à un travail de formation interne. La diversité sociale des élus s'en trouve légèrement accrue... légèrement, car dans les anciens partis socialistes eux-mêmes les cadres étaient souvent issus de la bourgeoisie.
Quelle est la différence fondamentale entre l'élu-notable et l'élu du parti ? Le notable peut s'appuyer sur sa seule aura, pourvu qu'elle arrive jusqu'aux limites du territoire dont il brigue les suffrages. L'homme politique partisan a au contraire comme qualité première la capacité à faire son chemin dans le parti, à y nouer des alliances, à y naviguer à vue. Toutes qualités de stratège qui ne sont pas forcément associées à une vision politique, à un regard sur le monde spécialement avisé... Encore une fois, le critère de sélection de ces meilleurs d'entre nous que sont nos représentants peut être discuté.

Limites du parti

Le parti a une grande force d'inertie, c'est une institution qui vise, comme les autres, plus à sa reproduction qu'à sa remise en cause constante. Il est aussi tributaire de l'organisation de la société dans laquelle il évolue, de la mobilité qui y a cours, et des règles du jeu politique – concernant notamment le mode de scrutin ou le financement public de la formation interne. Il a une implantation locale à soigner, des réseaux nationaux et internationaux à entretenir, une culture propre, des intérêts stratégiques comme économiques à court ou long terme, et tout cela ne va pas accepter d'être bousculé sous l'assaut de chaque idée neuve. Des intellectuels peuvent bien investir les partis et tenir une place importante dans l'élaboration du programme, cette force d'inertie continue néanmoins d'étonner ceux qui s'y confrontent (2). Il ne s'agit pas d'avoir une bonne idée, il faut aussi lui permettre d'être acceptable pour ses auditeurs... et pour l'institution qui pourrait la porter.

L'électeur captif du parti ?

Avec l'invention du programme, respecté ou pas au cours du mandat, on vote pour un « paquet » politique incarné dans un individu et non pour une suite de dispositions au choix. Le mythe selon lequel les électeurs ont adopté l'intégralité du programme du candidat, y compris ses points mineurs passés inaperçus pendant la campagne, a pourtant la vie dure (3).
Les choix faits par le parti engagent-ils ses électeurs, ou ceux-ci pourraient-ils le quitter simplement pour un autre ? Pensons aux électeurs de droite en 2007, démocrates effarouchés par les atteintes promises par Nicolas Sarkozy contre l'État de droit, ou républicains heurtés par son communautarisme et son combat contre la laïcité. Ont-ils voté à gauche pour autant ? Certes pas, puisqu'ils ont des convictions politiques et des valeurs qui s'y opposent. Les voici donc sommés de choisir en rejoignant les rangs sarkozystes, et d'alimenter la fiction de 53 % d'électeurs qui apprécient le programme et la personne du nouveau chef de l'État, à qui ils donnent un chèque en blanc.
Doit-on pour éviter cela s'investir dans un parti politique ? Il est déjà difficile, quand 35h ou plus par semaine sont prises par le travail, d'être un électeur consciencieux, de consacrer du temps à l'information et à la réflexion sur la politique (4). Il devient inimaginable d'exiger l'investissement, autrement plus coûteux en énergie, de chacun dans un parti.
Lesquels n'ont d'ailleurs pas d'obligation de démocratie interne, c'est un des caractères les plus troublants d'un système qui se veut démocratique (5). A quoi bon rejoindre les rangs de l'UMP si les élections internes y sont des plébiscites, préparés en amont par des négociations au plus haut niveau ?

A-t-on les élus qu'on mérite ?

La recomposition constante, en ces années 2000, du paysage politique français, peut laisser croire que l'offre des partis s'ajuste mieux et qu'il est toujours possible de trouver un parti pour chaque demande sociale. C'est le mythe de l'offre et de la demande qui s'ajustent naturellement pour construire une société harmonieuse, des rayons du supermarché à la petite boutique électorale... Mais c'est méconnaître la difficulté propre à l'expression de la demande politique, qui devrait être une construction savante et que peu d'espaces permettent d'élaborer. Elle reste souvent une simple réponse à l'offre qui a cours (6).
On n'a donc pas vraiment les élus qu'on mérite, mais ceux que les partis nous proposent sous l'influence de leur culture propre aussi bien que d'effets de système politique. Est-ce que, à l'heure du dépassement de la forme parti, nous pouvons imaginer que cette captivité s'évanouisse ?

(1) On peut sourire, mais c'est le même propos que tient Christine Lagarde dans son discours-programme de la France sarkozyenne : « Cessons d'être aussi pudiques sur notre intérêt personnel, qui, bien souvent, rejoint celui du groupe. (...) Cessons donc d'opposer les riches et les pauvres, comme si la société était irrémédiablement divisée en deux clans. » Discours-programme du 10 juillet 2007 à l'Assemblée nationale, à retrouver sur www.minefi.gouv.fr.
(2) Pierre Larrouturou, apôtre convaincu (et convaincant) de la réduction du temps de travail comme projet de société, la décrit bien dans Pour en finir avec Sarkozy, éditions du Rocher, 2008.
(3) Pensons à un Alain Rousset expliquant à ses opposants écolos que les électeurs l'ont élu au Conseil régional pour bétonner l'Aquitaine à force d'autoroutes et de LGV. Ou à Rachida Dati et à son impayable : « La légitimité suprême, c’est celle des Français qui ont élu Nicolas Sarkozy pour restaurer l’autorité ». Tout est dans le pour. Combien d'électeurs sarkozystes ont-ils voté pour que leur candidat fasse barrage à Ségolène Royal ? les rende miraculeusement riches à force de médiocre besogne ? « libère la croissance » grâce à l'application du dogme néo-libéral ? et pas du tout pour jouer les père Fouettard...
(4) « Dans un électorat composé de millions d'individus, chacun est conscient que son vote n'a qu'un effet infinitésimal. Chacun perçoit, fût-ce de manière confuse et intuitive, la disproportion entre le coût d'un vote bien informé sur les problèmes et son utilité espérée. » Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 1996, p.293.
(5) Voir l'étonnement devant les pratiques démocratiques des Verts, dont on raille constamment l'absence de front commun...
(6) « Lorsque le citoyen est appelé à voter, (...) ses préférences et ses fonctions d'utilité se déterminent le plus souvent dans et par la confrontation avec les termes offerts à son choix. En réalité, il n'existe pas dans l'ordre politique de demande exogène par rapport à l'offre. » Bernard Manin, op. cit., p.289.