Alors que la violence est une force présente dans l'être humain et qui lui vient des âges les plus lointains, comment pourrait-il exister une culture de violence ? Une violence organisée ? Pourtant la présence dans nos villes, de plus en plus visible et audible, des dépositaires d'une violence légitimée par l'Etat (sirènes et patrouilles de police) pourrait nous convaincre qu'on est loin de ce mouvement farouche et instinctif. La violence peut être organisée, elle peut être froide et mue par des stratégies politiques.

Violence individuelle, violence collective

Entendons-nous bien, colères et mouvements violents peuvent saisir un être humain, que les raisons en soient une première violence, l'épuisement ou l'injustice. Mais de ces mouvements intimes peut naître une violence qui est acte de culture : culture viriliste, par exemple, qui propose le passage par la violence pour construire une identité masculine.

L'ado d'un milieu populaire a le choix pour construire son identité entre la consommation de biens spécifiques qui l'intègrent, croit-il, à une société (vélomoteur bruyant ou bagnole, fringues imitées des stars du sport ou de la musique, etc.), ou l'usage de la violence qui est déjà celui de ses camarades sur lesquels il doit se calquer, ou s'en distinguer en pire, avec la récompense assurée qui est l'intégration à un groupe cette fois très spécifique.

Le policier aussi, sur son lieu de travail, doit faire preuve d'un niveau de violence égal à celui de ses collègues, pour ne pas être stigmatisé. Si une compagnie de CRS a eu maille à partir avec des manifestant-e-s, des jeunes des cités, tout-e individu-e appartenant à l'un ou l'autre ces deux groupes sociaux sera d'emblée suspect, et le CRS devra lui manifester d'emblée une hostilité qui est celle du groupe auquel lui appartient. Dans ces deux cas, il y a co-existence entre une violence personnelle et un début de culture de violence, laquelle peut avoir des usages politiques.

La construction d'une culture de violence

Un été, la gare est bondée, et un vigile violent s’accroche avec un voyageur qui ne l’est pas moins. Il ne s’agit pas uniquement de violence individuelle, jeune sportif à biscotos contre vieux con hargneux. Car le vigile a été froidement recruté par une société de sécurité, sur son bon entretien sportif plus que sur sa capacité à régler les conflits… et la SNCF a froidement offert le marché à cette société, qui par son action entretient la violence des usages de la gare.

Prenons un acteur politique, haut fonctionnaire de police ou haut gradé dans l'armée de son pays. Lui n'a pas « la violence aux tripes », il n'a pas subi une violence ou une injustice préalable. Souvent au contraire il est suffisamment éduqué pour comprendre l'utilité du système de violence qu'il entretient pour les classes dominantes ou les clans politiques dont il fait partie.

Revenons en octobre 2005, Argenteuil. Si une dame dans une cité apostrophe N. Sarkozy en lui demandant de le débarrasser d'une « racaille » qui a une influence négative sur sa vie de tous les jours, on peut bien excuser la violence de son propos. Si un ministre de l'Intérieur reprend ce terme, lui qui ne doit pas rentrer souvent du super avec son cabas et des ados qui tentent de lui voler ce qui en dépasse, sa violence est calcul, elle n'est pas un cri du cœur spontané, viscéral. Si les conséquences de cette insulte publique envers un groupe social sont que le ministre réussit à prouver (!) que nos rues sont peu sûres et hantées par de jeunes « sauvageons » et à imposer ainsi la légitimité de son discours politique, alors oui, il participe à l'affirmation d'une culture de violence.

Imposer de nouvelles contraintes sur les corps

Une nouvelle exigence sociale de sécurité (alimentaire ou physique) s'impose lentement dans nos pays. Vigipirate, 11-septembre, permettent d'imposer à chacun-e une perte conséquente de liberté. Fouille des sacs, des coffres de voitures, permettent désormais de traquer les terroristes... et de contraindre tout le monde.

Juillet 2005, quelques jours après les attentats de Londres, les policiers dans les centres commerciaux mettaient ce fait malheureux en avant pour faire imposer la volonté des magasins que leurs visiteurs/ses emballassent leurs précédents achats, effets personnels, etc. dans des plastiques supplémentaires. Objectivement, ce geste est demandé pour éviter le vol en période de soldes (ben ouais !), mais c'est par la menace terroriste qu'on l'impose socialement.

De même le passage dans les bus de ville par la porte avant. « En montant par l'avant, on avance ! » disait la publicité dans un bus, prouvant par une tautologie qu'il fallait désormais monter par l'avant parce que... parce que. Mais d'autres villes ont communiqué sur un surcroît de sécurité pour les voyageurs. Bien sûr, obliger les voyageurs/ses à monter par l'avant et ensuite se déplacer dans le reste du bus est une contrainte désagréable et un nouvel acte contre la liberté de se mouvoir à sa guise. Mais c'est aussi une source de déplacements supplémentaires en milieu confiné, et donc de tensions entre voyageurs/ses, voire de disputes, et toujours de rappels à l'ordre de la part du/de la conducteur/rice : « Mesdames, messieurs, voulez-vous bien vous déplacer vers le fond du bus, s'il vous plaît ? ». Sécurité, donc ? Certainement pas, mais possibilité de contrôle par le/la conducteur/rice des voyageurs/ses avec ou sans billet, responsabilité nouvelle, source nouvelle de conflits avec les fraudeurs/ses. Les contraintes quotidiennes augmentent, l'acceptation sociale aussi, mais le moindre refus, qu'il soit mû par des raisons politiques ou personnelles, devient conflit violent. La personne qui refuse de s'asseoir ici plutôt que là a le choix entre devenir l'objet d'une violence ou le sujet d'une nouvelle. La rébellion ou le contrôle, là où on avait une certaine liberté... on choisit souvent le contrôle.

Mais les actes de violence suscités par ces nouvelles exigences sécuritaires prouvent en un cercle vicieux la nécessité du contrôle ! Si le vigile du supermarché ou de gare suscite par son comportement agressif un acte de violence, heureusement qu'il est là pour la contrôler ! On n'en sortira jamais.

En finir avec l'escalade de la violence

On n'en sortira jamais si une culture de non-violence reste peu répandue dans nos sociétés. Être non-violent, ce n'est pas accepter de se faire casser la gueule sans répliquer. C'est comprendre les mécanismes qui font qu'on répond à une violence par une autre, dans ce dont les journaux télé ont fait un stéréotype : « l'escalade de la violence ». Laquelle escalade de la violence ressentie peut être utilisée dans des systèmes de violence politique ou institutionnelle qui se l'approprient. Voir la néo-colonisation organisée de la Palestine par Israël en réponse à la violence de populations qui ne font pas Etat.

C'est la compréhension même de la violence et de ses usages politiques qui construit une culture de non-violence. Et non pas l'atténuation, contrainte ou pensée, de ses manifestations les plus visibles.

Paradoxalement, alors que Nicolas Sarkozy, au même ministère que son mentor des Hauts-de-Seine Charles Pasqua, a été et demeure le passeur en France d'une culture de violence nouvelle, le voici depuis le premier tour de l'élection en étouffeur de conflits. Quel rapport avec la violence que nous avons dans un premier temps mentionnée ? Tout !