Luttes écologistes dans le Finistère - 1967-1981 Les Chemins bretons de l’écologie, Tudi Kernalegenn, éditions Yoran Embanner, Fouesnant, 2006, 317 pages, 25 euros

Histoire lacunaire de l’opposition à l’énergie nucléaire en France - Textes choisis et présentés par l’Association contre le nucléaire et son monde, éditions La Lenteur, Paris, 2007, 221 pages, 15 euros

Texte paru dans le n°27 de la revue EcoRev', automne 2007

Tudi Kernalegenn, jeune chercheur au Centre de recherches sur l’action politique en Europe (Rennes), était l’auteur en 2005 d’un ouvrage sur l’extrême-gauche en Bretagne dans les années soixante-dix, Drapeau rouge et gwenn-ha-du. Il nous livre ici une étude sur un milieu politique dont il est plus proche, celui de l’écologie. La limite temporelle affichée est précise, entre 1967 et la marée noire due au Torrey Canyon et l’accession en 1981 de la gauche au pouvoir, avec la satisfaction de quelques revendications écologistes symboliques. Et sur les cinq départements bretons, il s’attache plus particulièrement au Finistère, où ont eu lieu les luttes les plus remarquables : émoi des marées noires successives qui donnent lieu à des réponses chaque fois plus évoluées, oppositions au remembrement et à l’implantation de sites nucléaires. L’auteur prouve ici que la Bretagne est une terre de naissance de l’écologie politique, au même titre que l’Alsace ou le Larzac. Naissance laborieuse, car l’écologie vient de la lente évolution d’une approche naturaliste puis environnementale. Mais peu à peu, les acteurs bretons de cette aventure (au nombre desquels la SEPNB, Société pour l’étude et la protection de la nature en Bretagne, ou l’APPSB, Association pour la protection des salmonidés en Bretagne) développent une pensée véritablement globale, qui interroge dans ses fondations la société française : démocratie, production/consommation, etc. Identité régionale forte, acharnement des marées noires sur la terre bretonne, paysannerie fragile, travail de militant-e-s qui cultivent le local, telles sont les raisons que l’auteur propose pour comprendre la force de cette culture écologiste bretonne qui constitue un exemple aujourd’hui encore.

C’est une démarche maligne qui est celle de l’Association contre le nucléaire et son monde (ACNM). Car l’histoire qu’elle présente des luttes anti-nucléaires en France n’est pas seulement "lacunaire", elle est aussi moins objective que l’apparence, au classicisme soigné, ne le laisse croire. En guise de préface, une présentation factuelle des luttes (de 1971, date de la première manifestation à Fessenheim, à aujourd’hui) laisse place peu à peu à une approche plus pamphlétaire qui n’épargne pas les insultes aux défenseurs "réformistes" de l’écologie, Vert-e-s, "honnêtes citoyens" et naïfs-ve-s de tous ordres dont le rapport de force avec l’État ne sera jamais concluant. En effet les auteur-e-s prennent le parti d’une lutte violente, pied à pied, contre les structures étatiques. Et les textes qu’ils éditent vont évidemment dans ce sens. Mais si les premiers textes sont d’époque et constituent des documents passionnants, les suivants sont la compilation de textes bien plus récents, parfois ceux de l’ACNM elle même. On appréciera la largeur de ces vues libertaires sur la question nucléaire, leur exigence et leur radicalité politiques. On pourra aussi bien regretter la violence de leurs attaques contre les Vert-e-s ou le réseau Sortir du nucléaire, dont la stratégie politique est jugée contre-productive, voire hypocrite. C’est un texte anonyme, daté de 1977, qui rend compte de la manifestation de Creys-Malville où l’on déplora un mort : l’impréparation à la violence et son refus même sont la raison affichée de la catastrophe que constitue cet événement pour le mouvement écologiste. A Plogoff en revanche, c’est un front commun, qui s’exprime par des entraves matérielles constantes et tout sauf symboliques, qui emporte la victoire (texte de Gérard Borvon, 2004). "Des pierres contre des fusils", comme le disait le film de Félix et Nicole Le Garrec : il a bien fallu lancer des pierres, et il a fallu que ces pierres fussent ramassées ou lancées par des grands-mères, des militaires retraités ou des élu-e-s, tous et toutes engagé-e-s, au-delà de leur culture politique et de leurs préjugés, dans un combat local et autogéré.

Ici il convient de remarquer combien les deux livres, qui chacun consacrent un chapitre aux luttes plogoffites, notent également l’importance de l’organisation horizontale des comités anti-nucléaires locaux : les CLIN, comités locaux d’information nucléaire, s’organisent selon des principes libertaires, à savoir l’autonomie des groupes locaux, la rotation des tâches communes ou le refus de se déclarer en préfecture. Plogoff est l’occasion pour la Bretagne et pour la France de découvrir le vrai visage d’un État nucléaire, à savoir celui des gardes mobiles qui tentent d’imposer aux populations des procédures, comme une enquête d’utilité publique, qui n’ont de "démocratique" que le nom. Le constat n’est pas uniquement le fait du milieu libertaire, il est aussi pris à son compte par ces écolos bêtas pour lesquel-le-s l’ACNM ne cache pas son mépris. Mais les deux livres divergent autant dans l’accent qu’ils mettent sur tel ou tel aspect de la lutte que dans l’interprétation de son succès. Tudi Kernalegenn met l’accent sur le symbole, sur les images de Plogoff qui créent une mythologie commune aux écologistes. Des pierres pour interdire l’accès à Plogoff ? ou des pierres pour l’image ? La question mérite d’être discutée sans préjugé, à l’heure où l’on attend moins d’indulgence que jamais de la part des structures de l’État contre les militant-e-s écolos.