Pourquoi l’écologie perd toujours

sénéchal.png, déc. 2025Clément Sénéchal, Pourquoi l’écologie perd toujours, Points, 2025

Clément Sénéchal a fait paraître l’an dernier au Seuil un pamphlet contre l’écologie bourgeoise et réformiste. Celui-ci sort maintenant en poche, doté d’une postface dans laquelle l’auteur revient sur la réception de son propos. Même si je partage nombre des constats que fait Sénéchal, ancien salarié de Greenpeace, son livre m’a aussi souvent agacée.

L’ouvrage commence sur le récit d’une résignation, une opération de désobéissance civile qui abandonne sa cible, une base militaire en Alaska, avant de l’atteindre car il y a des obstacles et car elle a déjà fait un peu parler d’elle. L’ONG que ce coup d’éclat inaugure, Greenpeace, qui entend comme son nom l’indique lier préoccupations environnementales et pacifisme (et même lutte contre le nucléaire civil ou militaire), sort de cette équipée avec deux orientations : faire une com qui ressemble à de l’action directe sans en avoir les objectifs et s’attaquer plutôt aux grandes causes environnementales susceptibles d’intéresser les donateurs.

Sénéchal poursuit avec une critique des ONG environnementales depuis 2015 et leur incapacité à accompagner le mouvement climat vers des victoires. Il élargit ensuite la focale et revient sur l’actualité politique des dernières années au prisme de l’impuissance organisée des écologistes, militant·es vert·es dévoré·es d’ambition ou responsables d’ONG en collusion avec le pouvoir. Souvenez-vous, c’était le premier mandat d’Emmanuel Macron, le président féministe qui promettait une politique écologique à Nicolas Hulot et débauchait des seconds couteaux à EELV. L’heure était au greenwashing, aujourd’hui c’est le greenbacklash (1).

Sénéchal met cette défaite sur le compte des stratégies écologistes. Entendu, l’écologie institutionnelle n’a pas brillé lors de la période et il montre bien la faiblesse des analyses des dirigeant·es d’EELV et d’ONG ainsi que leurs parcours fait de postes rémunérateurs, de compromissions et de propos à l’eau tiède. Cette modeste prosopographie est bien documentée, ça fait un pamphlet mais pas un livre, ça ne permet pas de comprendre le fonctionnement de ce champ, alors que par ailleurs l’ONGisation de l’écologie a fait l’objet d’études et que les biais de classe de la bourgeoisie verte, qui viennent de son recrutement, sont déjà un peu connus. J’ai cité à plusieurs reprises ici Peter Dauvergne, auteur de Environmentalism of the Rich (MIT Press, 2016), qui a étudié les pitoyables victoires du WWF. Édouard Morena a aussi documenté les organisations philanthropiques qui financent des mouvements écolos dédiés à la lutte contre le changement climatique. Et Jean-Baptiste Comby a tenté de comprendre l’ethos de la fraction écologiste de la bourgeoisie. Sénéchal n’est pas chercheur et on n’attend pas ça de lui mais une synthèse de ces travaux et d’autres aurait pu nourrir ce livre et aider à comprendre, avant de les dénoncer, les apories de l’écologie bourgeoise. Faute de quoi, il ne reste qu’à dénoncer le manque de vertu des personnes qui font des choix regrettables. Certes Sénéchal, dans la postface de 2025, mentionne son choix de ne pas utiliser dans son argumentaire les nombreuses anecdotes aussi croustillantes que compromettantes que lui a valu son expérience professionnelle mais ça n’empêche pas sa critique de trop coller au déroulé des faits plutôt que d’en chercher les raisons profondes.

Autre déception, les ouvertures qu’il juge bon de faire pour répondre à la question : « Mais qu’est-ce qu’on peut faire ? » Aux ONG environnementales qui se compromettent, il oppose d’autres formes d’activisme pour « reprendre la terre » (allusion à l’ouvrage de l’Atelier paysan qui a eu un beau succès), notamment les Soulèvements de la terre et l’associatif agricole. Il se trouve que je travaille dans ce milieu qui n’est pas si éloigné que ça des ONG écologistes citées dans le livre (mon bureau est en face de celui des Amis de la Terre et deux étages au-dessus du Réseau Action Climat). Or ce monde associatif-là, aussi démocratique et ancré au réel soit-il, n’est pas à idéaliser. Il est lui aussi dépendant de ses donateurs privés, en particulier des fondations, et souffre de l’appel-à-projettisme ou financement sur projets compatibles avec les desiderata du bailleur public ou privé (et bien content si, après des journées de travail investies dans le dossier, ton projet est retenu), des constats qui sont bien connus et discutés en interne. D’autre part les Soulèvements n’ont pas choisi un mode d’action aux dépens des autres mais en complémentarité avec d’autres (comme le contentieux juridique). Alors quelles autres stratégies pour compléter l’action directe ?

Dans sa recherche de solutions, Sénéchal choisit aussi Sandrine Rousseau plutôt que Yannick Jadot, comme s’il ignorait que ce sont les deux visages de la bourgeoisie verte et que les deux se sentent menacé·es par tout débordement à gauche (Rousseau se place plus à gauche pour l’éviter mais elle a également le dépit bien plus féroce quand on se montre plus radical qu’elle). Il préfère LFI à EELV, la petite bourgeoisie fonctionnaire plutôt que la bourgeoisie entrepreneuriale. J’ai fini par faire pareil mais c’est faute de mieux car on n’est pas bien avancé avec ça. C’est tout l’édifice libéral pseudo-démocratique qui mérite d’être remis en cause. La bourgeoisie écolo se prive de dire que le capitalisme est incompatible avec la préservation d’une vie vivable sur terre mais la démocratie est incompatible avec le capitalisme et c’est bien le défaut de l’une qui fait qu’on est coincé avec l’autre (ou réciproquement). C’est une question qui doit être au cœur de toute analyse politique (2).

Si l’écologie perd toujours, c’est peut-être parce que la bourgeoisie verte n’a ni intérêt à court terme ni envie de dénoncer le capitalisme. Sénéchal le montre bien et c’est le principal apport de son livre. Mais en face il y a un concentré de puissance économique, culturelle (les fêtes de fin d’année sont l’occasion d’un rappel) et politique. Le capital est un maître marionnettiste qui amuse la galerie avec les luttes politiques de ses larbins que sont le PS, le RN et tout ce qui se situe entre les deux. Les dés sont pipés et toute acceptation de jouer dans ce champ-là a pour l’instant condamné soit à l’échec soit à la compromission (quand ce n’est pas les deux, dans le cas des écologistes). Que faire ? Ou que défaire, pour reprendre le titre malicieux de Nicolas Bonanni, auteur de deux livres sur un sujet proche (3) et que j’ai trouvés bien plus stimulants.

C’est important d’interroger nos stratégies, sans éluder nos responsabilités mais sans non plus les surestimer. J’ai participé en 2007 à une lutte contre l’A65 qui avait choisi un mode d’action prometteur mais qui s’est avéré peu efficace. Quel choix avions-nous vraiment ? Avions-nous les moyens de mobiliser plus largement et que se serait-il passé si nous avions cherché à le faire ? On aura quelques réponses avec le succès ou l’échec de la lutte contre l’A69. Dans tous les cas, l’accusation de manque de radicalité ne peut se substituer à une réflexion ambitieuse surtout ce qui s’oppose à notre action car c’est une tâche immense qui nous attend.

(1) Laure Teulières, qui a déjà co-dirigé la publication de Greenwashing. Manuel pour dépolluer le débat public (Le Seuil, 2022), a produit avec d’autres intellectuel·les engagé·es un nouvel opus, Greenbacklash. Qui veut la peau de l'écologie ? (Le Seuil, 2025). Lecture recommandée !
(2) Et pas seulement le champ électoral, celui des ONG également. Celles qui sont mises en cause ont une démocratie interne très inégale, quelle influence cela a dans leurs stratégies ?
(3) Nicolas Bonanni, Que défaire ? Pour retrouver des perspectives révolutionnaires, Le Monde à l’envers, 2022. Suivi de L’Écologie, révolutionnaire par nature, Le Monde à l’envers, 2025.

PS : Pour suivre l'actualité de ce blog et vous abonner à sa lettre mensuelle, envoyez un mail vide à mensuelle-blog-ecologie-politique-subscribe@lists.riseup.net et suivez la démarche.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : https://blog.ecologie-politique.eu/?trackback/517

Fil des commentaires de ce billet