Peut-on autodéterminer son genre ?

dreamcatcher.jpg, déc. 2025Dans le billet précédent, nous avons vu que l’autodétermination de la « race » est un terrain de luttes et que les prétentions à se déclarer membre d’une minorité ethnique font l’objet de fortes critiques chaque fois qu’elles sont remises en cause par les communautés concernées. L’autodétermination du genre, en revanche, est un principe qui est largement reconnu en Europe occidentale, dans les pays anglo-saxons et en Amérique latine. Le backlash initié par l’administration Trump représente un drame pour les personnes trans, assignées de nouveau à leur sexe de naissance, en les privant de papiers (donc potentiellement d’accès au soins, de mobilité, etc.). Cela semble devoir commander un soutien inconditionnel à ce principe. Il me semble pourtant douteux de soumettre à l’autodétermination une procédure de changement de genre.

Depuis 2017 en France, une loi permet aux personnes de voir reconnu par un·e juge le genre dans lequel elles vivent, sur déclaration et présentation de témoignages de personnes proches. Dans certaines villes, cette démarche assez simple se passe sans accroc. Dans d’autres tribunaux, les juges reproduisent une procédure intrusive qui n’a pourtant plus cours aujourd’hui. Dans cette procédure-là, le monde médical jugeait sur des critères très normatifs la sexualité (nécessairement hétérosexuelle) et l’apparence physique (nécessairement très genrée) de la personne. Aujourd’hui certain·es juges imaginent devoir faire de même, exigeant de plus des délais de réflexion paternalistes, humiliants et qui dégradent la vie des personnes en question, lesquelles doivent supporter d’autant plus longtemps de vivre avec des papiers incohérents avec leur présentation aux autres. Ces procédures sont abusives et illégales puisque la loi ne prévoit pas de délai de réflexion et puisque le juge ne peut, ne doit juger que du fait que la personne est connue dans son entourage (ami·es, éventuellement famille, collègues et soignant·es) dans le genre qu’elle souhaite voir reconnu. Mais plutôt que de demander l’application de la loi, des militant·es trans et la plupart de leurs allié·es réclament une procédure de changement de genre sur simple déclaration de la personne.

J’ai longtemps été séduite par des visions du genre dans lesquelles les individus avaient une forte agentivité, étaient maîtres et maîtresses de leur identité et se permettaient d’ignorer le monde social, perçu comme hostile et normatif. J’en suis revenue quand j’ai fini par comprendre qu’il ne me suffisait pas de décréter être autre chose qu’une femme (1) pour échapper à la misogynie. Même avec une expression de genre délibérément androgyne, renforcée par une taille élevée (ou dans la norme masculine), je me prenais encore régulièrement du sexisme à la gueule. Je peux être mégenrée plusieurs fois par semaine, je suis néanmoins perçue comme une femme par la plupart des gens, mes proches, mes connaissances et des inconnu·es plus attentives à des caractères sexuels secondaires (pilosité, seins, voix, etc.) et qui ne s’arrêtent pas à mon expression de genre (choix capillaires, vêtements, etc.). Je pourrais me déclarer « non-binaire » tant que je veux, je reste sollicitée pour mon caractère a priori serviable et compréhensif, je reste potentiellement (attention, insultes sexistes) une salope, une connasse, un sac à foutre ou un garage à bites qui devrait avoir la tête plate pour poser le verre de whisky pendant la pipe, si j’en crois tout ce que j’ai entendu depuis mon adolescence à propos des femmes en général ou de moi en particulier. Étant un être social et non une combinaison imperméable, j’ai été construite par ces insultes, ces assignations, mes décalages plus ou moins maîtrisés d’avec la norme, tout ce dialogue pas toujours aimable entre moi et la société. Je ne suis une femme qu’en tant que c’est une position dans la société, ce n’est pas une identité à laquelle j’adhère intimement.

Cela dit, je crois fermement en la possibilité de connaître d’autres assignations que celles avec lesquelles on est né·e et de faire l’expérience d’une deuxième socialisation. Je suis une féministe transinclusive, qui se reconnaît une expérience partagée avec les femmes trans et une complicité avec les hommes trans. Mais je ne reconnais pas la possibilité qu’auraient des personnes socialisées comme des hommes depuis toujours (et encore) d’avoir cette expérience en partage avec moi, quand bien même elles joueraient avec ce qu’elles imaginent être leur part de féminité. Poser pour la photo avec du rouge à lèvres n’a pas rendu Denis Baupin plus sensible au sort des femmes qu’il harcelait, se maquiller n’a pas empêché David Bowie de se taper des fans adolescentes, se mettre des kikis dans les cheveux le dimanche n’empêche pas des mecs queer de les enlever le lundi pour jouir de leurs privilèges (2). Ces incartades plus ou moins intéressantes ou répugnantes ne constituent pas des vies de meuf.

Bénévole dans des lieux féministes non-mixtes, j’ai eu la possibilité de constater que l’autodétermination du genre était un mauvais procédé qui mettait en danger l’autonomie de groupes de femmes (cis et trans). Il se murmure que jamais le principe d’autodétermination n’aurait été utilisé par des hommes pour faire intrusion dans des espaces non-mixtes et que ce serait une légende urbaine qui affirmerait le contraire. Je peux pourtant témoigner que cette situation se présente souvent à des groupes féministes et qu’elle est la principale cause de conflits internes, comme si on n’avait que ça à faire. La première fois, dans mon expérience, c’était un monsieur barbu vieillissant qui disait être une femme pour entrer dans un lieu non-mixte, dont mes camarades ont choisi de croire qu’il était en début de transition mais qui a évité consciencieusement l’aide proposée par une camarade trans pour transitionner et qui a fini par se faire virer pour avoir dragué une femme dans un lieu d’accueil de femmes victimes de violences. La deuxième fois, c’était un mec comme une pub Célio qui a été capté par une salle de 500 femmes et lesbiennes (dont moi à vingt mètres) mais la camarade à l’entrée n’avait rien su répondre à son « je suis une femme ». La troisième fois c’était un moustachu autodéterminé « femme trans » par sa copine, il a craché dans ma direction quand je lui ai refusé l’entrée pendant que sa copine agressait une femme probablement trans dans la file. Les motivations étaient diverses, des effets d’aubaine à la déficience mentale.

Et depuis je ne compte plus ce genre de situation car, dans l’association féministe et lesbienne dont je suis membre, une petite clique a choisi, contre l’avis d’une majorité, d’ouvrir nos portes sur autodétermination et nous recevons notre lot de mecs déconstruits, qui n’ont jamais transitionné ou se disent « non-binaires » et s’approprient des identités féminines, trans et/ou lesbiennes. On capte de loin leur expression de genre masculine, même au milieu d’un paquet de butchs, et jamais ces personnes n’ont pu subir (trans)misogynie ou lesbophobie. Il serait selon nos militantes éclairées « transphobe » de faire la « police du genre » (3) et de leur rappeler qu’elles se présentent comme des hommes et non des femmes à barbe. Pour appuyer leur position, nos camarades ont fait appel à une association de femmes trans qui devait expliquer la vie aux malcomprenantes. Hélas, en meufs de gauche matérialistes, les membres de cette asso nous ont affirmé que selon elles le genre n’est pas ineffable, elles nous ont encouragées à faire confiance à notre première impression sur la personne et à lui dire si besoin qu’on doutait de son autodétermination comme femmes ou lesbiennes. Ces femmes n’ont à ma connaissance plus été invitée à donner un avis et il n’a plus été question de leur demander une formation aux membres de notre asso.

L’autodétermination du genre est souvent perçue comme une promesse politique d’abolition du genre mais en même temps les rôles de genre s’imposent de plus en plus fortement (voir les rapports annuels du Haut Conseil pour l’égalité femmes-hommes, spécialement inquiétant concernant les plus jeunes générations). C’est surtout une idée très individualiste et libérale. La conviction d’être homme ou femme est primordiale dans un parcours trans et chacun·e peut bien s’autodéterminer à sa guise dans son cercle intime. Mais dans un cercle plus large, ça ne tient pas. Les personnes qui défendent l’autodétermination en font l’alpha et l’oméga de ce qu’est une personne. Le genre serait désormais, à entendre la doxa libérale, un sentiment qui s’impose aux autres, ignorant des rapports sociaux de sexe. C’est manquer la dimension sociale du genre, le statut plus ou moins enviable que celui-ci offre aux personnes, tout ce qui est commun aux personnes qui font la même expérience d’être perçues comme femmes ou comme hommes.

J’entends qu’on puisse apprécier les cultures féministes pour ce qu’elles sont mais mettre à distance son genre permet aussi à des hommes de se valoriser. Se prétendre « déconstruit » ou « non-binaire » permet d’augmenter son capital. S’autodéterminer femme ou lesbienne et faire intrusion dans des espaces féminins et lesbiens avec la conséquence possible de mettre à mal leur autonomie, c’est un peu comme s’autodéterminer autochtone au seul motif qu’on vit mal la blanchité, ses privilèges et la culpabilité qui peut l’accompagner. Ce n’est pas le geste d’un allié conscient de ce que classer les personnes en groupes d’inégale valeur veut dire. Je m’oppose à l’autodétermination du genre pour avoir vécu l’inadéquation de cette notion avec un projet féministe transinclusif, fondé sur une expérience partagée du monde social et la définition par les personnes concernées de ce qui importe dans cette expérience. Même avec des personnes qui se considèrent comme progressistes, ça ne fonctionne pas, ça met des groupes dominés sous la menace de la mauvaise foi ou de l’égocentrisme du premier mec venu. Et qu’importe le nombre de mecs qui font intrusion dans nos espaces, un seul chaque année ou quarante à la fois, et s’ils sont « bienveillants » ou « goguenards » car la conséquence, comme dit ma chérie, c’est que « les meufs demandent trois jours sans se faire emmerder, elles ne sont même pas capables de les avoir », air connu.

Et c’est encore pire dans la grande société, avec des gens qui ne sont pas des alliés autocentrés mais des ennemis déclarés du projet émancipateur que constitue le féminisme. On a des retours de la procédure de simple autodéclaration pour justifier un changement de genre. Elle a déjà donné lieu à des abus par des masculinistes, à ma connaissance un père divorcé équatorien et des militaires espagnols qui souhaitent ainsi accéder aux privilèges dont jouiraient selon eux les femmes, ainsi qu’un néo-nazi allemand qui souhaitait se moquer du principe de l’autodétermination du genre. Ces personnes ont toutes une expression de genre parfaitement masculine, n’ont jamais été perçues comme des femmes par quiconque spontanément et ont une existence sociale masculine. Leur autodétermination est préjudiciable aux femmes cis et trans. Comme mon expérience directe avec des mecs proféministes, ce sont des anecdotes que je n’ai pas eu besoin d’aller chercher et elles montrent les abus qui peuvent être faits au nom de l’autodétermination, au milieu de milliers de procédures parfaitement honnêtes. Le droit doit penser l’exception autant que la situation commune.

La loi française, pour peu qu’elle soit honnêtement mise en œuvre par les tribunaux, me semble un bon compromis entre accessibilité de la démarche et regard de la société. Elle est plus en accord avec ce qu’est le genre : une convention sociale et non un sentiment qu’il suffirait d’exprimer. Imposer à tou·tes la reconnaissance de son genre sans apporter des indices de son expérience sociale dans le genre en question peut être abusif pour les autres et constituer une conjuration des ego, une foire aux nombrils. Qu’est-ce qu’une reconnaissance par autrui si autrui doit l’accorder automatiquement, sans que son appréciation compte ? Ce n’est plus de la reconnaissance, c’est de la complaisance.

Combattre la transphobie d’État, sous Trump ou dans d’autres régimes d’extrême droite, en prônant l’autodétermination semble peut-être radical et donc hyper progressiste. C’est un jeu dangereux car il ne tient qu’en la croyance en une doxa libérale. Cette croyance est très loin d’être consensuelle à gauche et dans le mouvement féministe car elle est peu cohérente avec l’expérience que la plupart d’entre nous, personnes cis et a fortiori trans, avons du genre, celui d’un fait social qui résiste à l’expression de sentiments individuels, à plus forte mesure quand ils ne sont pas sincères. L’autodétermination du genre est donc beaucoup plus vulnérable au backlash qui vient.

Faisons appliquer la loi de 2017, dénonçons l’arbitraire de certain·es juges et leurs comportements moralisateurs et transphobes. C’est plus prometteur et c’est plus juste.

Lire ou relire le billet précédent|/?post/Peut-on-autodeterminer-sa-race] sur l’autodétermination de la « race ».

(1) J’aurais dit « queer » mais pas forcément « non-binaire » et encore moins « trans ». Car j’entends « non-binaire » comme « n’ayant pas d’expérience univoque du genre » et « trans » comme « ayant transitionné ou ayant l’intention de le faire ».
(2) J’entends bien que les hommes queer peuvent jouir de moins de privilèges que des hommes appartenant à des masculinités hégémoniques, que les masculinités sont variées et pas toutes rétribuées de la même manière (surtout quand cette notion croise la classe et la race) mais les masculinités se définissent par opposition à la féminité et assigner les féministes au soin des masculinités dominées est un pur geste androcentré et sexiste.
(3) La « police du genre », est une expression qui signifie à vrai dire la force des assignations de genre pour faire adopter des normes féminines ou masculines. Les mêmes confondent « passing » (la validation par le regard d’autrui) et « expression de genre » (qui, elle, est maîtrisée par la personne) et s’inquiètent de l’arbitraire, conséquence d’un mauvais passing, alors que notre asso a toujours été ouverte à des femmes trans ayant une expression de genre féminine, quel que soit leur passing. Et elles assurent confondre avec des hommes des butchs avec d’énormes paires de seins. Va comprendre.

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