Peut-on autodéterminer sa race ?
Par Aude le mardi, 16 décembre, 2025, 07h49 - Textes - Lien permanent
Par « race » j’entends ici ce qui fonde le racisme et les logiques de discrimination, domination et exploitation au motif de l’origine attestée ou supposée des personnes. Il ne s’agit pas de valider la « race » comme une notion biologique, de même que dans le billet suivant il n’est pas question du sexe mais du genre, ou rapports sociaux fondés sur le sexe.
Au Canada, depuis un arrêté qui a reconnu en 2003 des droits de chasse et de pêche aux Métis (avec une majuscule), le nombre de personnes blanches réclamant la reconnaissance de leur identité métis se chiffre en centaines de milliers. L’arrêté pose comme condition de la reconnaissance des droits l’appartenance à des communautés reconnues, comme le sont les communautés métis depuis 1982. C’est évidemment car ils et elles étaient métissées et francophones que les Métis s’appellent ainsi mais ce nom d’origine française signifie bien plus que cette origine. Dans l’Ouest canadien, les descendant·es de femmes autochtones et de trappeurs français forment depuis plus de deux siècles une communauté politique, un temps incarnée par la figure de Louis Riel qui réunit Métis et autochtones dans une lutte armée contre le colon britannique. Aujourd’hui des personnes blanches, surtout dans l’Est canadien, réclament cette identité au motif d’une ancêtre autochtone du XVIIe siècle dans une ascendance par ailleurs blanche. Ce faisant, elles biologisent l’ethnicité en confondant le fait d’être métissé·e et celui d’appartenir à une communauté qui en français comme en anglais se nomme métis.
L’anthropologue Circe Sturm, aux États-Unis, a étudié celles et ceux qu’elle appelle les « Pretendians », les personnes, majoritairement blanches, qui prétendent à une identité autochtone, particulièrement cheyenne. Entre les années 1960 et aujourd’hui, le nombre de personnes qui se définissent comme issues des Premières Nations aux États-Unis est passé d’un demi-million à près de dix millions. Ni le solde naturel ni d’éventuels retours de personnes autochtones expatriées ne peuvent expliquer cette croissance démographique. Il s’agit de personnes souhaitant ainsi faire reconnaître une ascendance autochtone, aussi lointaine et métissée serait-elle, pour des raisons variées que l’anthropologue a explorées. La contre-culture états-unienne a fortement valorisé depuis les années 1960 les cultures autochtones nord-américaines. Les dreamcatchers (ces petits filets décorés de plumes qui sont censés retenir les mauvais rêves, voir l’illustration de ce billet) se trouvent jusque dans les destinations touristiques asiatiques et le film Dance avec les loups a été le succès de l’année 1990. Cette image plus positive a permis tant à des personnes d’ascendance majoritairement autochtone mais assimilées de revendiquer une identité auparavant mal considérée qu’à des personnes blanches de s’identifier à une ethnicité perçue comme moralement supérieure, merci Kevin Costner. Cet intérêt pour les cultures autochtones, ainsi que la volonté de « fuir la blanchité » (le fait d’être perçu·e comme blanc·he et traité comme tel·le), ou encore le boom récent des tests génétiques constituent les raisons principales du phénomène (le nombre de personnes se disant autochtones lors des recensements a quasiment doublé entre 2010 et 2020, flirtant avec les 3 % de la population états-unienne). Ces personnes associent la blanchité à l’isolement social et à un mode de vie délétère, à un privilège indu et au sentiment de culpabilité vis-à-vis des premièr·es habitant·es du continent pour leur traitement par les Européens et leurs descendants depuis leur découverte de l’Amérique. Des sentiments que Sturm ne remet pas en cause. Elle note que « seulement une minuscule mais troublante minorité revendique cette identité de manière évidemment malhonnête pour servir leurs intérêts individuels ».
Ce regard critique posé sur la blanchité pourrait être perçu comme un geste post-colonial et progressiste, une sorte d’appréciation culturelle. Mais l’anthropologue montre que pour les communautés autochtones elles-mêmes ces prétentions posent problème et sont considérées comme de l’appropriation. « Ce n’est pas seulement une insulte, commente un membre de la communauté cherokee, c’est aussi une attaque sur notre souveraineté en tant que personnes cherokee, en tant que nation cherokee ». Les communautés qu’on pourrait qualifier de pretendians ont elles-même explosé depuis les années 1970, au point qu’il y a aujourd’hui 253 groupes se prétendant cherokee, à comparer avec les 573 communautés autochtones reconnues au niveau fédéral, dont trois seulement sont cherokee. Si ces prétentions étaient acceptées, les communautés autochtones historiques seraient minorisées sur leur propre terrain par des Blanc·hes et des personnes assimilées, comme elles le sont aujourd’hui au sein de la population générale.
Même si l’identité ethnique des personnes est autodéterminée aux États-Unis lors des recensements, quelques scandales récents ont mis en cause les déclarations de personnes blanches s’étant présentées comme métissées, autochtones ou noires. La sénatrice démocrate Elizabeth Warren, qui a rendu public un test génétique montrant son ascendance partiellement autochtone, a été contrainte à demander pardon aux communautés autochtones et à préciser que ce qui fait l’identité ethnique, c’est l’appartenance à ces communautés. La chercheuse en sciences sociales Andrea Smith, qui se prétendait cherokee, a perdu son poste après qu’il est apparu qu’elle avait à deux reprises et sans succès cherché une ascendance cherokee auprès d’un généalogiste. Elle a été appelée « la Rachel Dolezal autochtone », du nom de cette activiste de la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, l’association historique de la lutte pour les droits civiques) qui se présentait comme noire sans l’être. Dolezal a depuis fourni des explications assez sensées et sensibles sur son identification à l’identité africaine-américaine (des liens familiaux, son intérêt pour les communautés noires, son passing pour une personne noire à la peau claire). Le rejet qu’elle a subi était peut-être disproportionné et la question n’est pas si simple. Après tout, l’identification de Kamala Harris comme personne noire a été beaucoup moins acceptée que celle de Barack Obama, au point que même Donald Trump s’est permis de la remettre en cause. Les raisons de la différence de traitement entre les deux sont nombreuses (1) mais il ne faudrait pas écarter la misogynie (et non, ces quatre exemples de figures publiques dont l’auto-identification raciale a été mise en cause ne sont pas des cerises cueillies avec soin mais les seuls que j’aie rencontrés en m’informant sur ce sujet).
Pour le politiste Adam Gaudry et le sociologue Darryl Leroux, la question des prétentions à l’identité métis de personnes blanches au Canada est beaucoup plus simple. Ils ont tous deux documenté les bénéfices matériels que les « Métis » blanc·hes attendent de ce que les chercheurs appellent leur « auto-autochtonisation » : accès aux bourses universitaires et emplois réservés aux personnes autochtones, droits de chasse et de pêche, etc. Leroux note au passage que dans sa propre famille (blanche) les seules personnes qui ont des prétentions métis (infondées) sont aussi les plus hostiles aux peuples autochtones. Certaines associations de « Métis » mettent à mal les négociations territoriales des véritables communautés autochtones. L’une d’elles, la Corporation métisse du Québec, s’appelait avant 2003… Association pour les droits des Blancs. Le suprémacisme blanc affichait alors la couleur de son engagement. Gaudry note aussi que ce mouvement d’ampleur constitue une dérive individualiste de la question identitaire. Or, si la société prend en compte l’identité ethnique des personnes, c’est dans la mesure où elle constitue un fait social qu’il est possible d’objectiver en comparant les inégalités entre groupes sociaux (revenu, taux de personnes incarcérées, violences de genre hors du cadre familial, etc.) et qu’il est possible d’atténuer par des politiques de discrimination positive. Gaudry et Leroux ont été accusés de faire « la police de l’identité » en argumentant contre cette autodétermination d’une identité ethnique minoritaire, discriminée dans les faits mais protégée en droit. L’autodétermination n’est pas recevable juridiquement au Canada car l’appartenance à une communauté reconnue est nécessaire pour compléter les déclarations de la personne. C’est un garde-fou qui a permis de débouter nombre de revendications mais avec un coût élevé pour les Premières Nations.
Lire ou relire le billet suivant sur l’autodétermination du genre.
(1) Le père de Harris est jamaïcain et descendant d’esclaves, sa mère est indienne (sud-asiatique), elle-même est mariée à un Blanc. Le père d’Obama est kenyan et noir, sa mère états-unienne et blanche, lui-même est marié à une Noire états-unienne descendante d’esclaves. Le rapport à l’histoire américaine, les choix matrimoniaux et le genre font des identités différemment perçues par le public.
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Commentaires
Quelques jours après la publication de ce billet, j'ai découvert par hasard que Johnny Depp a lui aussi prétendu avoir une ascendence creek ou cherokee sans que ce soit un fait établi (ado, je croyais que l'acteur avait des origine amérindiennes, donc ces prétentions datent de plus de trente ans). Cela lui a valu de nombreuses critiques mais il a depuis été adopté par des membres éminents de la communauté comanche. La publicité ci-contre a été retirée aux Etats-Unis sous les accusations d'appropriation culturelle (et non car elle louerait la sauvagerie de cet homme par ailleurs accusé de violences conjugales). Ni ces accusations-là (l'autocollant est un peu petit mais on salue l'initiative) ni celles de s'auto-autochtoniser ne semblent avoir durablement terni son étoile même s'il en a subi quelques conséquences. Je signale ce fait, à comparer avec celui des femmes accusées d'auto-identification injustifiée, et je laisse les lecteurs et lectrices juger de l'existence ou non d'un biais de genre dans des situations pareilles.