Les Ingénieurs du chaos
Par Aude le vendredi, 14 novembre, 2025, 18h01 - Lectures - Lien permanent
Giuliano da Empoli, Les Ingénieurs du chaos (2019), Folio, 2023, 240 pages, 8,50 €
J’avoue une curiosité malsaine pour les histoires de conspirationnistes, d’agitateurs fascistes et de manipulations politiques sur Internet. Est-ce une basse vengeance de l’époque où des ravi·es de la crèche me gonflaient dans une revue techno-écolo en s’extasiant devant Facebook qui allait apporter la démocratie dans le monde ? Dès 2009 on avait vu cet outil de mobilisation, à l’époque relativement neutre, scanné par le régime théocratique iranien pour réprimer, profil par profil, une révolte. Dans le principe non plus ça ne marchait pas car savoir n’est pas mobiliser et mobiliser n’est pas gouverner. Bien que les faits m’aient donné amplement raison (« Je vous l’avais bien dit, que Mark Zuckerberg était un capitaliste et pas un fan de démocratie directe »), j’aurais à tout prendre préféré avoir tort, vu l’état actuel du monde.
En attendant, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt le dernier livre de Naomi Klein ou Toxic Data de David Chavalarias et dévoré le podcast The Gatekeepers de Jamie Bartlett. Mais c’est seulement maintenant que je me fade Les Ingénieurs du chaos, en retard d’un livre (mais au prix d’un poche).
Même avec six ans de retard et des lectures plus récentes et qui ont un propos plus riche sur Steve Bannon (Klein) ou sur les publicités hyper ciblées qui permettent aux fascistes de promettre tout et son contraire à leurs différents publics (Chavalarias), les chapitres sur l’exemple hongrois et le Mouvement 5 étoiles (M5S) valaient la lecture, d’autant qu’elle est très facile. Empoli raconte à propos du M5S la rencontre entre un comique qui en a ras-le-cul de belle manière et un technicien qui sait où aller chercher du contenu. Celui-ci nourrit ainsi le comique en causes d’indignations aussi diverses que variées, crowdfundées, crowdtestées et choisies pour le plus gros bruit qu’elles font. Le tout avec un procédé sous copyright. Et c’est cette merde de propriété privée des indignations publiques que notre auteur, un libéral bon teint de très bonne famille et très bien éduqué, appelleroit « démocratie ».
La méthode 5 stelle, c’est un peu le principe du sondage, le recueil des premières pensées qui sortent de la caboche de gens qui bossent huit heures par jour et le reste du temps regardent la télé. Rien à voir avec une vision exigeante de la démocratie, celle qui se vit dans les lieux et associations autogérées, celle dont la convention citoyenne sur le climat a donné un avant-goût. Celle pour laquelle il faut un peu de temps libre, volé au travail et à la consommation. N’importe qui est capable de frotter ses opinions à celles des autres, d’acquérir quelques connaissances, d’accepter un peu de contradiction et de finir par avoir une idée digne de ce nom. « Aucun savoir ne résiste à une explication patiente », disait un éducateur populaire de ma connaissance, en citant peut-être un autre. Mais Empoli préfère ne pas parier sur tout ça et conspuer « les populismes » ou « les extrêmes » ou « le fascisme » (le livre semble écrit à différentes périodes car ces notions mal définies se succèdent dans l’ordre chronologique) comme des résultats de trop de démocratie. Lui préfère pas assez et le service des ordures néolibérales qui n’ont rien, mais alors rien de commun avec les fachos. À part, citons seulement pour la France des dernières années, un paquet de lois votées ensemble pour priver les réfugié·es de tout ou bien vomir sur l’Algérie qui a eu le tort de n’avoir pas voulu rester française comme on l’a forcée à l’être avec une violence sans nom de 1830 à 1962.
Giuliano da Empoli, digne représentant des élites capitalistes, blâme à tour de bras celles et ceux qui manipulent les bêtises populaires mais ce n’est pas pour défendre une idée plus haute, c’est pour protéger sa caste. Comment voulez-vous d’une société démocratique avec des animaux qui ont le fameux « cerveau reptilien » ? Cliché éculé des anti-démocrates qui s’improvisent biologistes car eux ont le droit de dire des bêtises pseudo-savantes. Rien dans son propos ne suggère que pourrait exister ce spectacle navrant qu’offre, depuis au moins vingt-cinq ans avec l’Autriche de Jörg Haider, l’union des droites, les propres sur elles et les héritières du nazisme et du fascisme, les néolibéraux se faisant trumpistes quand ça les arrange. Un spectacle récemment assumé sur les écrans français malgré le vote-barrage d’une majorité des votant·es.
Comme si le fascisme était une lubie populaire et non un objet savamment conçu et diffusé avec l’aide des élites convenables. Comme si Hitler n’avait pas été porté au pouvoir par une clique de connards avides de plus encore de pouvoir ou de pognon.