Le choix de ses martyrs

Melissa_Hortman_at_One_Minnesota_Budget_Bill_Signing_(cropped).jpg, sept. 2025Le 14 juin au milieu de la nuit, un homme se faisant passer pour un policier s’est rendu au domicile d’un membre du Sénat du Minnesota, John A. Hoffman, et a tiré sur lui, son épouse et leur fille. Plus tard il a sonné à la porte d’un autre élu qui était en vacances. Il a ensuite visé le domicile de la sénatrice Ann Rest mais une patrouille de police, ayant eu vent de l’attaque sur Hoffman, avait eu l’idée de s’assurer qu’elle était en sécurité et a croisé le faux policier avant qu’il ne s’éloigne. Enfin, un peu plus d’une heure après la première attaque, celui-ci est entré sous les yeux de la police dans le domicile de Melissa Hortman, sénatrice de l’État elle aussi (photo ci-contre), et l’a assassinée ainsi que son mari et leur chien. John A. Hoffman et sa famille ont survécu à leurs blessures mais Melissa Hortman et son mari sont mort·es sur le coup. Les quatre élu·es visé·es avec leur famille sont démocrates. L’assassin, Vance Boelter, est un républicain qui avait sur sa liste 70 autres cibles politiques, élu·es démocrates, associations comme le Planning familial états-unien et toute une manifestation contre la pratique monarchique de Donald Trump, « No Kings », qui s’est malgré tout tenue plus tard ce jour-là (voir ci-dessous photo Lorie Shaull).

À l’annonce des faits, de nombreux hommes et femmes politiques, démocrates et républicains, ont rendu hommage aux victimes et déploré des assassinats politiques. Donald Trump, lui, a repris deux fois des pâtes (1) et répondu plus tard qu’il n’avait pas mis les drapeaux en berne pour l’occasion car « si on faisait ça tout le temps ils ne seraient jamais déployés » (tout le temps = chaque fois que des élu·es sont assassiné·es pour des motifs politiques ?) et puis « on n’avait qu’à le lui demander ».

A_protester_holds_a_sign_at_the__No_Kings__protest_in_Bemidji_referencing_Rep._Melissa_Hortman's_killing_early_Saturday_morning_on_June_14,_2025._The__No_Kings__protest_was_held_in_the_afternoon_of_the_same_day._(54589555381).jpg, sept. 2025Regardant peu les infos, j’ai découvert cette histoire dans un article d’actualité sur l’assassinat du militant d’extrême droite Charles Kirk, dans une mention d’une ligne. La réaction du pouvoir états-unien à l’annonce de l’assassinat de Kirk est choquante en soi. Non seulement le président fasciste en appelle à la vengeance là où n’importe qui d’un peu responsable en appellerait à l’unité mais lui et ses affidé·es condamnent toute la gauche pour l’acte d’une personne isolée et n’attendent pas les conclusions de l’enquête alors que le meurtre n’a pas été revendiqué et qu’aucun lien n’a été établi entre l’assassin et un quelconque groupe politique de gauche. De manière plus inattendue, le Congrès choisit de faire de Kirk un héros de la nation avec les voix d’une centaine d’élu·es démocrates (alors que le parti démocrate, à la mort de Kirk, a été qualifié d’extrême gauche et de dangereux par certain·es). Si on compare la furie déchaînée suite à l’assassinat d’un militant à la réaction très modérée face à l’assassinat d’une élue (une représentante du peuple), le deux poids, deux mesures est particulièrement choquant.

Le Parlement européen a refusé de rendre hommage au militant fasciste, suscitant l’ire… des fascistes. En France, l’extrême droite a dénoncé « le retour de la violence politique » et blâmé la gauche. Oubliées la tentative d’assassinat sur Jacques Chirac et le meurtre de Clément Méric par des hommes d’extrême droite, certes concurrents du Front national à l’époque, le RN se refait une virginité comme si jamais ses colleurs d’affiches n’avaient tué en faisant usage de leurs armes à feu. Plusieurs chaînes d’info (de CNews au service public) ont retransmis en direct un hommage fait à Kirk comme si c’était un prix Nobel de la paix et alors que chaque année dans le monde sont tué·es des dizaines de journalistes, de militant·es des droits humains, des personnes un peu plus recommandables. Comment ces chaînes ont-elles couvert les violences politiques du Minnesota ? France Info a produit en douze jours 72 articles sur l’assassinat de Kirk alors que Melissa Hortman n’a été mentionnée que 5 fois mais pas une depuis le surgissement-des-violences-politiques-dont-témoigne-l’assassinat-de-Charlie-Kirk, ce qui explique que j’aie découvert, trois mois après les faits, une série d’assassinats politiques dans le pays le plus riche et le plus scruté de la planète.

Vance Boelter, l’assassin de Melissa Hortman et de son mari, assaillant de Hoffman et de son épouse, travaillait pour une entreprise privée de sécurité, avait accès à des armes, des uniformes et des véhicules semblables à ceux de la police. Il a un parcours complexe, il est chrétien évangélique, hostile à la liberté d’avorter, et a été très religieux à certaines périodes de sa vie ; il a été un entrepreneur sans succès et a connu de nombreux déménagements et revers de fortune ; il était marié et apprécié de son entourage qui a été surpris par ses actes. L’enquête a dévoilé qu’il se croyait investi de la mission de « sauver son pays », une illusion qui témoigne de sa santé mentale probablement défaillante. Vance Boelter est un assassin, il était farouchement opposé aux élu·es et groupes politiques qu’il a attaqués ou prévoyait d’attaquer, c’était aussi un homme déséquilibré qui a agi seul.

Tyler Robinson, l’assassin de Kirk, est lui aussi chrétien mais mormon, issu d’une famille républicaine. Suite à un bon parcours scolaire, il a été en échec à l’université et depuis 2020 il est critique de Donald Trump (il a aujourd’hui 22 ans). On ne lui connaît pas de socialisation politique dans des groupes de gauche mais on découvre aujourd’hui qu’il pourrait être entré dans l’orbite d’un groupe d’extrême droite qui a souvent pris pour cible Charles Kirk pour son manque de radicalité. Ce groupe a retourné et souvent utilisé des éléments de folklore d’extrême gauche, ceux-là même qui avaient été compris comme la preuve du militantisme d’extrême gauche de Robinson. Celui-ci s’est vanté en privé de son crime mais ne l’a pas revendiqué. Il aurait fallu attendre d’autres témoignages que celui de sa maman avant de le qualifier de militant de gauche.

Les deux assassinats montrent l’ambiguïté de nos sociétés face à la violence politique, tantôt acceptable, tantôt inquiétante et condamnable, qu’elle touche des opposant·es ou des allié·es, que l’on soit minoritaire ou majoritaire. Vaste question, sur laquelle je suis moi aussi traversée d’idées et d’affects contradictoires. Pour nous en tenir à ces deux seuls actes, leur réception offre des contrastes inquiétants (2). Mais les deux ont en commun d’être le mode d’expression d’hommes blancs en échec, qui connaissent des difficultés sociales et/ou psychiques et agissent seuls. La manière même dont Boelter et Robinson ont agi est politique et tient à la disponibilité et au prestige des armes à feu, aux stéréotypes de genre comme le dû masculin et aux modes d’expression inculqués aux garçons et aux hommes, etc. « Politise ton malaise », dit-on pour rappeler que les difficultés des individus ne sont pas de leur responsabilité et tiennent largement au contexte social. C’est une drôle de politisation à laquelle on assiste ici, celles d’assassins solitaires chauffés à bloc par des idées haineuses – les mêmes que celles de Charles Kirk.

(1) L’humoriste Jimmy Kimmel a suggéré que Trump avait aussi repris deux fois des pâtes après s’être servi de l’assassinat de Charles Kirk pour justifier son déchaînement ordurier contre la gauche et sa répression de l’extrême gauche. Quelques jours après les faits, Trump s’est montré très joyeux à la perspective de faire construire une salle de bal à la Maison blanche et Kimmel a ironisé sur cet entrain en disant qu’il avait l’air de s’être vite remis de la perte d’un ami si cher et que probablement « la construction était la cinquantième étape du deuil ».
(2) L’assassinat de Brian Thomson par Luigi Mangione, qui avait été bien accueilli par des franges très diverses du spectre politique états-unien, c’est encore autre chose (lire à ce sujet Nicolas Framont). Thomson était directement responsable de milliers de morts. Les discours de Kirk n’ont eu d’influence qu’indirecte et sa carrière au service d’idées racistes, antisémites, intolérantes, patriarcales (et au passage appelant à la censure) interroge la liberté d’expression telle qu’elle est pratiquée aux USA et en France, où des propos haineux et des insultes peuvent être condamnées car elles ont une influence sur le réel.

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Commentaires

1. Le lundi, 29 septembre, 2025, 08h57 par Aude

Cole Stangler, Sylvie Laurent et Fabien Escalona sur la réception du meurtre de Charles Kirk et le succès de l'extrême droite pour en faire un héros de la liberté d'expression. Charlie Kirk : « L’extrême droite tente de béatifier un homme qui professait la haine »

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