Le Désir de nouveautés
Par Aude le jeudi, 6 novembre, 2025, 08h11 - Lectures - Lien permanent
Jeanne Guien, Le Désir de nouveautés. L’Obsolescence au cœur du capitalisme (XVe-XXIe siècle), La Découverte, 2025, 352 pages, 23 €
La philosophe Jeanne Guien, engagée dans des mouvements écologistes et critiques du consumérisme, prend de nouveau au sérieux, après Le Consumérisme à travers ses objets et Une histoire des produits menstruels (tous deux publiés aux éditions Divergence), l’histoire des objets. Cette fois elle analyse la néophilie, ou culte de la nouveauté, appliquée aux objets et qui justifie leur production à grands coûts écologiques et humains. L’ouvrage est composé de cinq chapitres : le premier sur la circulation et la production de marchandises coloniales, le deuxième sur l’innovation technique, le troisième sur la mode vestimentaire, le quatrième sur l’invention du consumérisme et le dernier enfin sur les produits jetables. Dans chacun d’eux, la philosophe se fait historienne pour tenter de comprendre comment la nouveauté s’est imposée au monde. Je retiens de ces chapitres thématiques plusieurs idées.
La nouveauté, l’invention, la découverte sont naturalisées (comme dit mon oncle néophile, « on ne peut pas empêcher les chercheurs de chercher (1) »). Guien montre que l’expression « cycle de vie » appliquée aux objets tend à faire oublier les efforts déployés pour les produire et produire l’environnement autour d’eux, comme s’ils étaient dotés d’une vie propre et spontanée. De même la « loi de Moore » selon laquelle les micro-processeurs seraient deux fois plus petits ou efficaces tous les ans, deux ans, dix-huit mois (Moore a un peu tâtonné) a été présentée par d’autres que lui comme une loi de la physique alors qu’il s’agissait pour le directeur de l’innovation d’Intel d’annoncer ses objectifs. Le premier paradoxe de cette naturalisation est que ce qui est présenté comme une tendance naturelle de l’esprit humain, quasiment un invariant anthropologique, a aussi été la chasse gardée de l’Occident, de populations blanches stigmatisant le caractère routinier et le manque d’inventivité des peuples qu’ils colonisaient.
Le goût de la nouveauté a souvent été mis sur le compte des consommateurs en général et des consommatrices en particulier, avec un biais sexiste que note Guien. Si c’est la faute des gens qui achètent, les entreprises ne font que servir la demande. En 1956, Brook Stevens, un designer, « déclarait que son métier consistait à "instiller chez le consommateur le désir de posséder quelque chose d’un peu plus nouveau, un peu plus beau, un peu plus tôt que nécessaire" ». Quelques années plus tard, l’obsolescence planifiée tenait selon lui à ce même désir (il reprenait quasiment la même formulation) mais il n’était plus suscité par l’industrie, l’auteur avait invisibilisé son rôle. Bien que le livre de Guien soit consacré au « désir de nouveautés » et qu’on puisse imaginer qu’il s’agit pour l’autrice d’analyser les mouvements psychiques qui poussent chacun et chacune à désirer des objets nouveaux ou neufs, elle s’attache à mettre en lumière la construction de ce désir.
Guien se penche sur la nouveauté en tant que stratégie industrielle. Innover et investir dans les machines, dès le début du XIXe siècle, c’est s’assurer un monopole temporaire, un avantage sur les autres usines qui pendant un certain temps permettra à l’entreprise d’accroître son profit. Et de fait les usines ne s’équipaient pas durablement de machines, celles-ci étaient remplacées avec une hâte qui pourra surprendre les lectrices et lecteurs. Plus tard ce sont les objets fabriqués qui assurent ces monopoles temporaires et on n’est jamais si bien servi que quand un objet nouveau est supplanté par un autre produit de la même entreprise (iPhone 11, 12, 13…).
Guien montre la capacité de l’industrie à modifier notre environnement (matériel ou psychique) pour nous vendre du nouveau. Elle donne l’exemple de produits perçus comme « pratiques » et dont la production répondrait à une demande préexistante. Leur adoption est pourtant loin d’être garantie. L’industrie travaille alors à créer le contexte dans lequel cet objet pourrait être considéré comme pratique. Dans le cas des produits jetables : « Un produit jetable n’est "pratique" que là où il existe des structures et des modèles organisationnels permettant de jeter facilement à tout moment. » Des poubelles, par exemple, un système de collecte et de traitement des déchets… Sans ça, il est plus « pratique » d’entretenir les objets, de les laver, réutiliser, réparer, etc.
Le désir de distinction sociale est le moteur le plus évident de la diffusion de nouvelles habitudes de consommation et il est également abordé. La consommation de café ou de chocolat, celle des vêtements et accessoires, se sont ainsi diffusés des classes dominantes à celles qui étaient dominées. Les premiers mouchoirs jetables sont les nuguigami de l’aristocratie japonaise qui choquent beaucoup les Européens, certains ramassant ces mouchoirs en papier de soie car il est impensable qu’ils n’aient plus de valeur après le premier usage. Posséder des textiles étant très coûteux (un demi salaire annuel de manœuvre pour un manteau), en avoir de nombreux était un luxe, d’autant plus si ceux-ci étaient très ouvragés, exigeaient beaucoup de travail. Guien rappelle le nombre de pièces de vêtements qui permettaient de tenir son rang, à une époque où les lavages étaient peu fréquents et réservés au linge de corps, et alors qu’il était de bon ton pour les classes dominantes de se changer très fréquemment en fonction non seulement du climat mais aussi des heures de la journée et des activités qui y étaient associées. L’habitude de changer sa garde-robe avec ou sans nécessité s’est peu à peu diffusée aux classes inférieures et accélérée. L’industrialisation de la production textile et d’autres techniques encore (de communication, de logistique notamment) permettent désormais à des modèles portés par des stars d’être copiés et produits en quelques jours par les entreprises de fast fashion.
La volonté de faire consommer plus pour assurer des débouchés à la surproduction industrielle s’est accomplie aux dépens d’un autre modèle de société où chacun·e pourrait travailler moins et garder du temps pour ses autres activités (politiques, de care, de subsistance, etc.). Elle a servi des intérêts particuliers à une époque où les ressources naturelles pouvaient être présentées comme illimitées : « Je ne vois pas du tout pourquoi des matériaux qui sont remplaçables à l’infini ne pourraient pas être "gaspillés" de manière créative », dit ainsi la publicitaire Christine Frederick dans les années 1930. Outre que les nuisances environnementales de l’industrie ont été combattues de longue date (voir L’Apocalypse joyeuse de Jean-Baptiste Fressoz) et n’ont pas été découvertes dans les années 1970, les impacts sociaux étaient encore moins mystérieux et on ne pouvait alors que feindre d’ignorer la souffrance des classes laborieuses qui produisaient ces objets, quand bien mêmes elles étaient éloignées et altérisées par le mépris de classe ou par le fait colonial.
Imposer la nouveauté, c’est démontrer son pouvoir autant que l’asseoir, conclut Guien dans ce livre passionnant écrit avec une précision très appréciable dans la description des faits et de leur enchaînement. Elle finit avec une critique de la « néophilie militante » qui se cache dans des détails comme la présentation des mouvements politiques comme essentiellement nouveaux et supérieurs, capables de ringardiser aussi bien le courant dominant… que les luttes qui ont précédé. J’en ai beaucoup parlé ici à propos des « vagues » du féminisme mais ma néophobie est plus ancienne. Je me souviens, lors d’un reportage sonore consacré à Notre-Dame-des-Landes en 2010, avoir pesté contre un jeune militant qui présentait la ZAD comme un fait inédit alors que j’avais en tête les mouvements de blocage des autoroutes britanniques dans les années 1990 (à vrai dire avant !) ou l’occupation du parc Mistral à Grenoble dans les années 2000. C’est un appel à entretenir les luttes comme on entretient les objets plutôt que de les renouveler constamment.
(1) Ce à quoi je réponds que les budgets disponibles pour la recherche l’orientent et qu’on empêche les chercheurs de chercher quand on les prive des budgets qui leur permettraient de travailler sur des sujets moins en phase avec les intérêts des classes dominantes et de l’État.