Faut-il rire de l’extrême droite ?

J’avoue que devant les énormités que sortent à tout bout de champ les fascistes (1) et qui sont relayées complaisamment par la société du spectacle (plus c’est gros, plus c’est de l’info), rire apporte un peu de baume au cœur. Rire avec Stephen Colbert de la déliquescence cognitive de Donald Trump et de son comportement de gosse de 6 ans particulièrement inculte et rancunier, rire avec Guillaume Meurice de l’hypocrisie de Pascal Praud en gardien de la neutralité entre différentes tendances de l’extrême droite, c’est déjà ça de pris. Je ne m’en prive pas mais ça m’interroge. Non pas car rire serait inapproprié devant la brutalité de l’extrême droite et la menace qu’elle représente pour le vernis de démocratie et de droits humains des régimes libéraux. Ces rires-là témoignent d’une colère sourde, ce ne sont pas (comme souvent l’humour français dominant) de simples prétextes à rigolade qui banalisent le naufrage de nos sociétés dans pire encore.

On ne saurait trop louer l’impertinence en tant que courage de dire aux puissants qu’ils sont à poil ou ont de la merde au cul (et bravo à Pierre-Emmanuel Barré qui a le courage de dire et redire que le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez est une « cuve à pisse », procédurière qui plus est) (2). La moquerie est l’arme des faibles contre ceux qui ont le pouvoir et l’argent mais pourraient oublier qu’il leur manque notre estime. L’anthropologue James C. Scott, dans Les Armes des faibles. Formes quotidiennes de la résistance paysanne (Klincksieck, 2025), a montré que les surnoms moqueurs non-partagés avec les propriétaires fonciers les plus puissants d’un village de riziculteurs malais étaient l’une des formes de résistance à leur pouvoir. Dans mon expérience dans un village malais autochtone, les surnoms moqueurs sont utilisés en présence des personnes et en avoir un est plutôt un signe d’inclusion au groupe. Ce n’est pas tant le surnom qui marque la volonté de moquer (même si les surnoms sont un peu embarrassants) que le fait de surnommer à l’insu de la personne, de rire d’elle sans elle (3).

Et puis l’extrême droite ne se prive pas de moquer, par exemple l’administration états-unienne met au pilori sur les réseaux sociaux des personnes étrangères résidant aux USA, tournant en dérision leurs difficultés en reprenant les mèmes fascistes qui tournent sur Internet. L’historien Timothy Snyder, spécialiste du nazisme, appelle ce manque de dignité pour soi et pour les autres du « sadopopulisme ». Ça fout la haine et se moquer en retour est une réponse mesurée.

Ce qui m’interroge, c’est le temps que nous passons à réagir au spectacle affligeant des surenchères fascistes, c’est cette attention peut-être excessive à scruter leurs paroles et leurs prochaines sorties. Ne suis-je pas fascinée par l’« inondation de la zone » théorisée par Steve Bannon, inspiration de Trump lors de son premier mandat ? C’est la question que se posent toutes les personnes gourmandes d’actualité, qui aiment savoir ce qui se passe dans le monde. J’en fais partie, même si je m’intéresse moins à l’actualité chaude qu’à tout ce qui l’explique dans notre histoire très récente. Mais à quoi bon m’infliger tout ça ? D’abord il y a d’autres choses qui méritent d’être connues. Ma chérie dirait : l’éthologie des insectes ou les dernières découvertes en astronomie. Et quant à moi je tente d’oublier un instant la noirceur du monde en lisant des travaux sur une histoire plus lointaine, même si elle résonne très fortement avec notre époque. Au moins le truc est passé, le spectacle de l’injustice me heurte un peu moins.

Et surtout nos réactions ne servent à rien, qu’il s’agisse de rires ou de larmes, elles se réduisent souvent à une manière de poser en bonnes personnes qui trouvent que tout ça est inacceptable, elles se traduisent rarement en résistance (je salue ici mon camarade Michel qui dédie sa retraite à une asso de défense des droits humains à laquelle je me contente de donner trois sous chaque année). J’ai même l’impression que nos indignations font le miel de nos adversaires, qui se réjouissent de notre impuissance ainsi étalée. Comment passer de la réaction à l’action ? Je ne pose pas la question car j’ignorerais tout de l’activisme de gauche, au contraire j’en ai un peu fait le tour et j’en garde peu de camarades.

Cela m’entraîne vers une deuxième objection devant l’idée de rire de l’extrême droite. Comme beaucoup de personnes sur les réseaux sociaux (la télé des gens pressés mais qui vont y perdre à peu près autant de temps chaque jour), j’ai rigolé en voyant Roselyne Bachelot moquer le manque de répartie de Jordan Bardella qui, devant quelques figures de droite et d’extrême droite qu’il ne pouvait pas se permettre de louer tout à fait, ne trouvait que ce commentaire : « Où trouve-t-il toute cette énergie ? » Sarkozy le paillasson à FN (2007-2012), qui est allé grossir le rang des repris de justice de la droite et de l’extrême droite. Donald Trump qui représente le rêve mouillé de LR et du RN mais dont il ne faudrait surtout pas partager l’impopularité en France. Vladimir Poutine itou. Malgré des heures passées en media training, le gendre idéal du RN était coincé par des questions pourtant attendues, comme si le parti d’extrême droite n’avait jamais réfléchi à un positionnement devant les misères carcérales de Sarkozy et les impérialismes trumpiste et poutinien.

Hélas la scène entre Bachelot et Bardella ressemblait plutôt à une pharmacienne, ministre sous Chirac, Sarkozy et Macron dont elle a joué la caution humaniste, aujourd’hui abonnée des plateaux télé et radio où elle trimbale son aisance bourgeoise, qui se moquait (sans non plus faire preuve de trop d’esprit) d’un petit-fils de classe ouvrière exilée n’ayant pas brillé à la fac, représentant d’un parti qui piaffe aux portes du pouvoir depuis dix ans (4). Je n’ai aucune complaisance pour Bardella, je ne vais pas pleurer car il n’a pas de métier (dans tous les sens du terme) ou parce qu’il manque d’intelligence et de répartie. J’ai même bien ricané en me passant la vidéo une deuxième fois. Mais la scène m’interroge.

Les études sur l’électorat RN montrent que Marine Le Pen a été durablement humiliée par son débat contre Macron en 2017. Ne maîtrisant pas ses dossiers, elle a donné l’image d’une personne incompétente et donc laissé supposer que son électorat n’était qu’une bande d’abruti·es. Ce qui lui porte tort encore aujourd’hui car le souvenir de ce haut fait reste honteux pour celles et ceux qui l’ont vécu et ont malgré tout glissé le bulletin FN dans l’urne (on parle de dix millions de votes au second tour en 2017 puis treize en 2022). Bardella n’a pas cette histoire et c’est pour ça qu’il est plus apprécié des électeurs et électrices d’extrême droite. Est-ce que se moquer de lui pourra le démonétiser ou au contraire alimenter la rancœur de son électorat contre les pharmaciennes bien-pensantes et toutes les personnes qui à un titre ou un autre s’estiment supérieures à leur leader aussi fadasse que fasciste, et donc à son électorat ? C’est certes étrange de confondre avec son ego sa bagnole ou le candidat pour lequel on vote et de se sentir meurtri·e par la moindre frappe à poing ouvert qui n’égratigne pas le capot, comme si on avait été soi-même blessé·e. Mais le fait est qu’en se moquant des candidat·es on se moque aussi parfois des gens qui comptent dessus pour leur faire justice (dans ce cas, leur faire miroiter des mesures anti-constitutionnelles ou qui ne sont pas dans le programme du RN et soigner leurs petites failles narcissiques par une identité collective moisie). Je ne pense pas qu’on aille très loin par la moquerie.

Bachelot s’en fout, elle a été ministre de Sarko puis d’un autre président marche-pied à RN dont la minorité parlementaire ne cesse de se compromettre avec le parti d’extrême droite et reprend son programme (tout récemment la présomption de légitime défense pour les policiers meurtriers) pour rester au pouvoir et voter ses budgets tendres avec les riches, durs avec les pauvres. Bachelot a bien traité Bardella de fayot mais l’analyse politique était limitée. Elle n’a pas besoin de démontrer que le RN pratique la collusion avec l’extrême droite mondiale, Trump et son vice-président Vance dernièrement, jadis Poutine qui sauva la petite entreprise lepéniste de la faillite. Ou que le RN n’est pas l’ennemi de la droite mais son excroissance par temps de crise du capitalisme. Mais nous on ne s’en fout pas et on devrait passer plus de temps à expliquer pourquoi on a envie de se moquer qu’à se moquer si joyeusement.

Même entre nous on se sert de bonnes plâtrées de mépris alors je doute un peu de nos capacités à être à peine plus stratégique en nous adressant à celles et ceux qui ne partagent pas nos idées (mais vraiment pas, l’électorat RN n’est globalement pas déçu de la gauche mais de la droite). On se le dit pourtant, qu’il faudrait aller vers les gens, ouvrir des espaces où on peut discuter sereinement, retisser des liens de voisinage abîmés, que c’est notre seule chance devant l’étau entre néolibéralisme et fascisme. Mais à la moindre occasion de prouver sa haute valeur en se moquant de l’autre, le sarcasme fuse là où on avait dit qu’on ferait de l’éduc pop, qu’on s’appuierait les un·es sur les autres pour comprendre et grandir.

L’humour est « la politesse du désespoir » (5), une arme dans les mains des faibles, entendu. Est-il si nécessaire d’en faire un énième témoignage de mépris ?

(1) J’entends par fascistes les groupes et les personnalités politiques qui s’attaquent à l’état de droit pour promouvoir la suprématie d’une partie de la société sur le reste.
(2) Sur les insultes scatologiques, je recommande ce carnet de recherches.
(3) J’ai un grand plaisir à trouver des surnoms qui appuient sur les traits ridicules des gens qui exercent ou auraient souhaité exercer sur moi leur pouvoir. Vous pouvez en retrouver quelques-uns dans ce blog.
(4) On peut aussi voir en Bachelot une femme de bientôt 80 ans, un âge auquel les femmes sont encore plus insignifiantes aux yeux du monde, qui tient la dragée haute à un homme de 30 ans. Lequel est aussi le fils d’un petit entrepreneur aisé.
(5) L’écrivain Dominique Noguez attribue dans La Véritable Origine des plus beaux aphorismes (Payot, 2014) cet aphorisme bien connu au cinéaste Chris Marker, qu’on n’attendait pas là.

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Commentaires

1. Le mardi, 3 février, 2026, 10h55 par Aude

Un article récemment paru sur l'art de moquer le pouvoir, ses forces et ses limites.

The Power of Mocking Trump’s Pathetic Monsters

Most credit for how Minnesota is prevailing against ICE should go to serious, effective, broad-scale activism, resistance, and community solidarity—and not just jokes about Greg Bovino.

Yet the two things aren’t mutually exclusive. And in a way, jokes about Trump, ICE, and all the rest of them are a way of reasserting and insisting upon observable reality: what’s taking place is shocking, reprehensible—and also powerfully wack.

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