Des valeurs pas très chrétiennes
Par Aude le dimanche, 16 novembre, 2025, 12h15 - Textes - Lien permanent
Avant d’entamer ce billet, je voudrais préciser un peu d’où je parle. J’ai été élevée dans le catholicisme, baptisée et catéchisée. Je ne suis pas croyante et je n’ai pas le souvenir de l’avoir jamais été. Dans la pension privée catholique et béarnaise maltraitante (non, une autre) où j’ai fait une part de mes études secondaires, j’ai ainsi un jour pris à partie le catéchiste en lui faisant valoir le manque de crédibilité de ses histoires. Il m’avait répondu que c’était « un récit donné pour une société donnée ». Je n’avais pas été plus convaincue que ça mais comme il n’y avait pas grand chose à lire je m’enfournais par ailleurs des vies de saint·es en me disant que ce serait cool comme parcours de vie (mes motivations étaient bien plus vaines que mystiques). Aujourd’hui, dans ma famille comme dans mes cercles amicaux, je côtoie de farouches laïcard·es comme des diplômé·es en théologie engagé·es à gauche. Bref, je connais un peu le christianisme sans y adhérer ni le combattre de manière indiscriminée et je déteste autant les intégrismes religieux que l’intégrisme anti-religieux. Je déteste encore plus ce christianisme militant qui se drape dans sa religion sans en respecter aucun principe.
Je pense par exemple à la manière dont Donald Trump (à droite sur la photo) est perçu comme une sorte de messie, un type qui va sauver le monde chrétien tout en pratiquant tous les péchés capitaux. Un queutard qui « attrape les femmes par la chatte », un violeur pote avec Jeffrey Epstein, c’est vraiment ça qui porte les espoirs des chrétiens états-uniens ? Un type d’une vanité rare, imbu de lui-même et qui n’a jamais été traversé d’une pensée charitable ? Le véhicule des espoirs des chrétiens états-uniens est bien intrigant, étant lui-même à l’opposé d’un modèle de vie chrétienne (1).
Je pense aussi aux chrétiens qui applaudissent au génocide à Gaza car ils en font leur croisade contre le monde musulman. Qu’importe qu’Israël bombarde des églises avec des croyant·es dedans (ici celle de Saint-Porphyre, bombardée le 19 octobre 2023), ils continuent à s’enthousiasmer pour un gouvernement d’extrême droite génocidaire, colonisateur et promoteur de l’apartheid. Le sort des chrétien·nes palestinien·nes qui vivent depuis deux mille ans sur ces terres aux noms évocateurs leur est parfaitement indifférent. Non pas qu’il serait plus acceptable de tuer des Palestinien·nes sous les ruines de mosquées ou de discriminer des musulman·es à Bethléem mais on peine à comprendre la logique d’une croisade contre des coreligionnaires. Puisqu’il ne s’agit, paraît-il, pas de racisme mais de guerre de civilisation.
De même, sur les forums du Figaro, dans les articles qui traitent d’autres guerres contre des minorités musulmanes, ça se réjouit des malheurs d’autrui dans la même logique soit-disant chrétienne mais surtout pas charitable. Qu’importe que Narendra Modi (à droite sur la photo), le leader fasciste hindou, condamne à la mort sociale aussi bien des musulman·es que des chrétien·nes, ça applaudit au nom de son christianisme, dans une bienheureuse ignorance. SOS chrétiens d’Orient ? Leur indignation est sélective. Au fond, c’est comme si les chrétien·nes d’Inde (ou de Palestine, ou de Birmanie) étaient des imposteurs parce qu’un chrétien, un vrai, ça a la peau blanche.
C’est le propos du projet Périclès d’union des droites conservatrices et fascistes, dont l’acronyme mélange allègrement christianisme et origine européenne, libéralisme (économique) et patriotisme. Rien de religieux là-dedans, il ne s’agit que d’un repli identitaire destiné à accompagner l’ensauvagement du capitalisme par la flatterie de ses victimes, diverties de leurs justes colères. Félicien Faury, auteur d’une thèse sur les électeurs et électrices du RN en PACA, note que « cette religion patrimonialisée s’exprime principalement, chez les électeurs rencontrés, dans un registre agonistique, pour insister sur sa différence par rapport à d’autres groupes, et notamment les groupes désignés comme musulmans (2) ». Ça me rappelle une collégienne dans un reportage qui se définissait comme catholique, fondamentalement différente donc de ses camarades de classe musulman·es. Peut-être n’était-elle pas même croyante et sans doute qu’au-delà de quelques figures connues (Jésus-Marie-Joseph pour trinité, peut-être aussi sainte Rita pour les objets perdus) elle aurait été incapable d’expliquer le moindre principe religieux, comme l’universalité ou l’amour dû au prochain. Mais elle était catholique, elle avait sa petite identité dénuée de tout autre sens que la haine d’autrui.
Si l’enfer existait, peut-être que ces grands et petits hypocrites seraient condamnés à rôtir pour l’éternité dans ses flammes. C’est une pensée qui me réconforte.
(1) Mais puisque les télévangélistes états-uniens prouvent combien Dieu les aime en montrant le nombre de jets privés qu’ils possèdent, c’est peut-être moi qui, en bonne catholique avec mes vies de saint·es, ne comprends pas bien le modèle de vie chrétienne protestante.
(2) Félicien Faury, Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (2024), Seuil, 2026.
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Commentaires
Trump et ses sbires disent vouloir partir en guerre au Nigéria, où aurait lieu un "génocide" anti-chrétien. Cet article relativise cette dénonciation, rappelle les violences ethniques les plus graves actuellement dans le monde (mais sans mentionner Gaza, étrangement) et prend Trump au mot. S'il veut sauver des chrétien·nes, qu'il rétablisse l'aide publique au développement, qui sauvait 270 000 vies par an au Nigéria.
Voici quelques extraits d’un entretien avec James Talarico, un parlementaire texan, à propos de la religion chrétienne dans la politique états-unienne, le 13 janvier 2026.
« L’avortement n’y est jamais mentionné [dans la Bible], le sexe consensuel entre personnes du même sexe non plus. C’est vraiment remarquable qu’un mouvement politique qui instrumentalise le christianisme ait mis sa priorité sur des questions dont Jésus n’a jamais parlé. […] La prévenance pour les pauvres, les opprimés, est partout. La justice sociale est mentionnée 3 000 fois dans l’Ancien et le Nouveau Testament. C’est au cœur de notre tradition et il n’en est jamais question pour le nationalisme chrétien ou la droite chrétienne. »
« Je me suis opposé à la loi qui prévoyait l’affichage des Dix Commandements dans les salles de classe. Et je me suis souvent demandé si au lieu d’afficher les Dix Commandements dans les salles de classe ils ne pourraient pas afficher “L’argent est à la racine du mal” dans les conseils d’administration. Ou pourquoi pas “Ne juge pas” dans les tribunaux ? Ou encore “Tends l’autre joue” au Pentagone ? Ou bien “Il est plus facile pour un chameau de passer par le chas d’une aiguille que pour un riche d’atteindre le royaume des cieux” à la Bourse de New York ? »
« La religion est utilisée pour contrôler le peuple et accumuler les richesses et le pouvoir dans les mains de ceux qui dominent. C’est une histoire très ancienne et qui n’est pas spécifique à la religion chrétienne. Les gens puissants verront toujours dans la religion le moyen de gagner plus d’argent et de s’assurer la docilité des gens. »
Et sur JD Vance qui en bon chrétien aime plus sa famille que ses voisins, ses concitoyens que des étrangers : « Ce n’est pas l’Évangile. Je ne pense pas dire ça en tant que membre du Parti démocrate mais en tant que croyant comme lui. Nous faisons tous deux, JD Vance et moi, partie du corps du Christ et je pense que ce qu’il dit est le contraire de l’Évangile.
L’Évangile parle de donner la priorité à ceux et celles qui sont dehors, qui sont les plus difficiles à aimer, et c’est ça qui est révolutionnaire. »