Contre la ville durable
Par Aude le mercredi, 14 janvier, 2026, 08h57 - Lectures - Lien permanent
Matthieu Adam, Contre la ville durable. Une écologie sans transition, Grevis, 2025, 140 pages, 13 €
Le géographe Matthieu Adam est déjà connu du public pour sa direction avec Émeline Comby du recueil Le Capital dans la cité (Amsterdam, 2020). Contre la ville durable est une autre contribution sur ce que le capital fait à la ville, cette fois sous des oripeaux verts. L’auteur ne dénonce pas un greenwashing éhonté ni ne remet en cause la durabilité des réalisations techniques. Les techniques de construction sont moins émettrices, les bâtiments consomment moins d’énergie, Adam le reconnaît mais il interroge les conditions de production de la vie durable, soit les constructions et les écoquartiers dûment labellisées. Revenant aux sources de l’élaboration de l’écologie aujourd’hui dominante, il montre avec Romain Felli (Les Deux Âmes de l’écologie, L’Harmattan, 2008) que la « durabilité » est partout « après avoir escamoté les principes fondateurs du développement durable », un compromis par ailleurs discutable mais qui inclut les dimensions sociale et démocratique dans ses trois piliers.
La ville durable est opposée dans les discours de ses promoteurs (élu·es, technicien·nes et promoteurs immobiliers) aux grands ensembles, accusés d’être en soi peu écologiques (1) ou bien des ghettos (une contre-vérité communément acceptée). Mais la véritable différence entre les deux modèles est d’ordre économique. « Dans l’urbanisme (keynésien) de la demande, les collectivités territoriales étaient les clientes : elles mettaient en concurrence les groupements pour réaliser les opérations d’urbanisme ou d’architecture dont elles avaient établi le cahier des charges, en principe pour répondre aux besoins de leur population. Dans l’urbanisme (néolibéral) de l’offre, ce sont les territoires qui sont en concurrence pour attirer les investisseurs et les promoteurs en leur faisant miroiter les avantages de leur territoire ou de leur réserve foncière en leur expliquant comment il sera possible d’y générer un maximum de profits. »
La ville durable est attractive ou n’est pas. Au fond c’est une suite de projets immobiliers qui s’inscrivent dans l’économie capitaliste et contribuent à l’image positive du territoire en déployant un imaginaire désirable pour les classes qui la conçoivent, la mettent en œuvre ou font le choix d’y habiter. Elle ainsi « devenue l’une des incarnations urbaines du néolibéralisme, entre partenariats public-privé, course à l’attractivité territoriale et gouvernement (plus ou moins à distance) des conduites ». Ces petites poches de vertu faciles à marketer cohabitent avec d’autres formes urbaines as usual (centres commerciaux, parkings, voies rapides encore en construction aujourd’hui) beaucoup moins soutenables. En vertu de quoi les habitant·es des écoquartiers ne sont pas moins motorisé·es que les autres, soit qu’ils et elles y soient contraint·es par l’organisation de l’espace urbain, dans le cas des plus pauvres, locataires du parc social, soit qu’ils et elles aient les moyens de se payer à la fois une place de parking et des véhicules électriques (subventionnés), l’un lourd, la voiture, et l’autre léger, le vélo-cargo. Les voitures n’ont pas disparu de l’espace public, leur place a simplement été mieux encadrée et le parking est privé et souterrain.
Le livre rend compte de la diffusion du modèle de ville durable et de ses « bonnes pratiques », des prix accordés aux projets pionniers à la simple labellisation de ceux qui suivent, en passant par les discours stéréotypés. Ayant lors sa thèse sur deux écoquartiers rencontré les acteurs et actrices de la ville durable, Adam cite les propos de technicien·nes (2) pas avares de clichés. L’un d’eux concerne la mixité sociale qui, loin de s’attaquer aux inégalités économiques, est seulement censée assurer la bonne tenue du tissu social en ne concentrant pas trop les pauvres. « Élus et urbanistes, dans les discours, accordent la mixité aux valeurs républicaines de fraternité et d’égalité mais ils et elles s’accommodent très bien de la réalisation d’opérations d’urbanisme et de politiques destinées essentiellement aux classes supérieures, en pratique peu mixtes, voire socialement excluantes. » Même si le label écoquartier ne prévoit rien à cet égard, nombre de réalisations mettent en avant leur mixité sociale et adoptent un quota de 25 % de logements sociaux (3). Cette cohabitation est pensée par les concepteurs comme une manière de diffuser des prescriptions écologiques adaptées aux classes dominantes qu’Adam appelle « classe d’encadrement » pour leur pouvoir réel ou symbolique, qui constituent l’essentiel des promoteurs et des usagers des écoquartiers. Ces prescriptions font parfois l’objet d’instructions écrites à l’intention des locataires et leur incapacité à y répondre, pour des raisons qui n’intéressent pas les « entrepreneurs de morale » (mais ont été étudiées par Jean-Baptiste Comby dans Écolos, mais pas trop…), peut leur être reprochée. Le mépris de classe qui n’osait plus s’exprimer contre les pauvres et les personnes racisées ou handicapées est légitime s’il condamne leur manque de civisme.
Ayant prouvé que la ville durable est au service des classes les plus aisées, l’auteur glisse quelques propositions. Les premières concernent les alternatives techniques à cette ville durable, notamment la rénovation du bâti (4), toujours plus écologique que des constructions neuves (certains écoquartiers sont en toute incohérence construits sur des terres agricoles). Les autres sont politiques et inspirées par les luttes du Quartier libre des Lentillères à Dijon et des Vaîtes à Besançon contre un projet d’écoquartier. À une écologie technicienne, par en haut, au service du capital et qui ne souhaite pas bousculer l’ordre social car elle en bénéficie encore, il oppose « une écologie anticapitaliste qui vise avant tout la préservation d’espaces et d’usages ». Aux simulacres de participation citoyenne (auto-sélection du public sachant, débat limité aux détails ou intervenant après les décisions importantes, etc.), il oppose une manière de vivre ensemble fondée sur la concertation à égalité entre personnes issues de groupes variés et dont les usages diffèrent, pour que chacun·e ait le droit d’exister.
(1) Certains parmi les plus décriés aujourd’hui ont pourtant été conçus en prenant remarquablement en compte l’environnement naturel, comme le Mirail à Toulouse qu’un prof de l’école d’architecture toute proche faisait visiter à titre d’exemple.
(2) Il les cite in extenso dans toute la maladresse de l’oral. Le passage à l’écrit du discours oral me pose problème puisque la transposition d’une parole d’un contexte où elle est adaptée à un autre où elle ne l’est plus offre un résultat humiliant pour les locuteurs et locutrices. Si l’enregistrement est utile pour ne pas passer à côté d’un détail du discours, sa retranscription intégrale n’apporte à mon avis rien en sciences sociales et devrait être réservé aux études linguistiques et socio-linguistiques. À quoi bon garder un « quoi » phatique à la fin d’une phrase quand on ne travaille pas sur les chevilles du discours ? Le procédé peut certes amuser quand il s’agit de personnages peu sympathiques (j’aimerais consacrer un prochain billet à la langue aussi inélégante que prétentieuse des gestionnaires de tout poil qui mésusent « pour autant » comme d’autres font avec « du coup », vous « partagent leurs avis » et « implémentent » au lieu de mettre en œuvre, etc.), il n’en reste pas moins violent. J’ai fait les frais un jour d’une telle surcorrection méthodologique, dans une étude sur les militant·es des asso vélo, et je me suis promis de ne plus jamais contribuer à une recherche en sciences sociales. Mais par ailleurs dans mes travaux j’ai parfois retranscrit des paroles très marquées par leur oralité parce que j’aimais beaucoup la bahasa campur d’Asma (le prénom a été changé), une des informatrices d’un travail en anthropologie qui mélangeait parfaitement anglais et malais, ou la gouaille de Jocelyne Porcher et Xavier Noulhianne (On achève bien les éleveurs, L’Échappée, 2017 et pour le deuxième également Dévorer le monde, Payot, 2024). Malgré l’appréciation dont cela témoigne, j’ai pu regretter après coup l’oralité excessive du livre sur l’élevage. J’avais proposé aux intervenant·es de relire et corriger leurs parties et l’un d’eux, un éleveur, a tout réécrit dans une langue plus écrite et élégante. Écrire la parole d’autrui est un geste de pouvoir.
(3) L’auteur rappelle que 70 % de personnes en France sont éligibles aux différents types de logements sociaux et que 25 % n’est pas un plafond mais un minimum pour les communes dans la loi SRU.
(4) Citons en exemple les cités du Grand-Parc à Bordeaux ou du Beutre à Mérignac qui ne sont pas des écoquartiers mais des logements sociaux rénovés pour le confort de leurs habitant·es modestes.
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